Après quelques secondes, elle eut la force de murmurer:
--Je l’avais bien vu.
Elle voulut s’enfuir.
--Restez là sans bouger, je vous prie; n’appelez personne, dit Oswill.
Il était impeccable et vraiment d’une grande allure. Sur la chemise dure
de son smoking, il portait un bouton de saphir entouré de brillants. Sa
cravate semblait sculptée comme un papillon d’onyx. Une pelisse ouverte,
dont le col et les longs parements étaient de zibeline, lui avait servi
de vêtement d’auto. Il avait des gants de daim; par un miracle de
vigueur et à l’aide de cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure
courbés par le vent, gardaient sur son visage basané la forme ronde et
collée d’un bonnet de bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles,
protégés par la double barre des sourcils. Il souriait comme un diable
en regardant la nourrice.
--Comment ça va, Antoinette?... dit-il. Vous avez toujours l’air d’une
vieille pomme de terre en robe de chambre...
Dans le parc, des aboiements cessèrent. II grommela:
--Les chiens se taisent enfin! C’est drôle, dans cette maison--où j’ai
pourtant le droit de venir, je pense--quand j’arrive, les chiens
aboient, les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais dû apporter un
fouet.
Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il mâcha entre ses dents:
--Je pense qu’il engraisse.
--Qu’est-ce que monsieur vient faire ici? osa demander Antoinette.
Il répondit:
--Vous le verrez.
Et, comme elle tentait de se glisser entre les meubles pour sortir, il
ajouta:
--Vous avez envie de bouger? Fermez donc la porte.
Tremblante, elle obéit. Il ricana:
--Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.
De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena du geste:
--Où est votre maîtresse?
Elle répondit:
--Dans sa chambre, monsieur.
--Et son amoureux?
Elle se tut.
--Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile?
Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme une perdrix devant un
pointer.
Il sourit:
--Nous sommes tranquilles.
Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, il la laissa
atteindre les marches. Dès qu’elle fut sur la première, il cria:
--Antoinette!
Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui reprend sa mesure après
s’être allongé.
Il dit:
--Antoinette... tout à l’heure, il est arrivé, ici, un vieux petit
monsieur, très laid... C’est un notaire. Je veux lui parler.
Amenez-le-moi, tout de suite.
Elle eut une joie: lui-même, il l’aidait à s’en aller. Elle pourrait
courir à l’autre bout du château, prévenir Stéphane. Mais il le devina;
à la seconde où elle allait disparaître, il la retint de nouveau et
scanda rapidement:
--Antoinette!... Sans rien dire, hein?... Si vous dites quelque chose,
je fais un malheur! Je vous tue, vieille pomme de terre! Je tue le
notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. Je tue les chiens.
Je tue tout le monde, je vous assure.
Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, dans une attitude
burlesque de clown méchant. Elle sortit terrifiée. Il grommela encore:
«Vieille pomme de terre», pour l’effrayer, mais il serrait vraiment les
poings. Une fureur soudaine l’avait saisi. Il pensa:
--J’ai tort de jouer la comédie et de dire que je tuerai tout le monde.
Je deviendrais capable de le faire... Salaud!
Il prit sur la table une bouteille de champagne, se versa un grand verre
qu’il vida d’un trait, et puis un autre. Alors, il parut moins
excentrique, plus lucide.
* * * * *
Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant et à l’improviste. Il
avait rencontré Laberose. Apercevant Oswill, il avait bien murmuré:
«Quel perroquet!» Mais Cinégiak, absent, n’avait pu répondre: «Tu parles
d’un zèbre!» comme il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule de
Laberose, au risque de le précipiter sur le bar:
--Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de votre cornac? Vous sortez
seul? Prenez garde aux accidents.
Laberose répondit méchamment que Cinégiak était invité à Oloron avec
quelques personnes. Il les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il
négligea de boire et sortit. Il allait à grands pas. Ainsi, Dewalter
tenait? Il n’avait rien dit. S’il avait dit quelque chose, lady Oswill,
tout de même, l’avait gardé? Dans sa faiblesse, elle osait inviter ses
amis et leur présenter son ruffian?
Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. Il était certain
qu’elle continuait à être dupée. Mais comment?
Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. Oswill,
maintenant, possédait les preuves de la vieille misère de son ennemi. Il
apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il envoya l’espion à Oloron.
Rentré chez lui, il remuait mille hypothèses, quand son homme lui
téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la réception. L’Anglais
pensa que tout était organisé pour compromettre davantage lady Oswill:
Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité par Montnormand.
Elle entendrait une fable de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle
serait prise. La vengeance s’écroulait... Oswill se précipita dans sa
voiture.
Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, aux abois, ne
voulait que de l’argent. Il s’arrêta pour boire une tasse de café chaud.
Pendant qu’il la sucrait, il prit une décision.
* * * * *
Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se jeta de côté, à
moitié dissimulé derrière un meuble. La servante apparut, suivie de
l’humble personnage. Il s’avançait, un peu courbé, de toute la vitesse
de ses fragiles jambes. Il descendit les marches, stupéfait de voir tant
de richesses. Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. Il avait
repris brusquement une allure excentrique pour épouvanter le bonhomme.
Il dit:
--Antoinette, restez là, en sentinelle... Si quelqu’un vient, vous le
dites... Ça vous embête de me servir, mais c’est comme ça.
Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, trop loin pour
entendre, mais sous l’œil d’Oswill. Alors, il devint un personnage net
et dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un geste impérieux, à son
tour, il le fit asseoir.
Montnormand obéit. Il était à peine posé sur le bord du fauteuil, agité,
frottant ses mains mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux
timides. Cependant, son cœur s’était affermi.
--Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, dit Oswill. Je sais que
vous avez prêté vingt mille francs à votre intéressant ami et j’ai
appris aussi que vous aviez quitté votre petite étude et que vous veniez
chez lady Oswill.
--Vous avez une police, monsieur? demanda Montnormand.
--Je n’ai pas tout à fait une police, répondit l’Anglais, imperturbable.
J’ai des mouchards. Il faut ce qu’il faut...
Il ajouta:
--Ne me regardez pas comme ça... Gardez votre mépris pour d’autres!
Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il cria soudain:
--Antoinette!
Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla sur sa chaise. On la
voyait en haut des marches, devant la grande peau d’auroch, sous une
lumière de verres en couleur. La cheminée illuminait une partie du salon
et tout le reste demeurait un peu confus; quelques vieilles lanternes
chinoises étaient seules allumées. Montnormand regardait Oswill: il le
trouvait repoussant, mais beau.
--Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur? dit-il.
Oswill se leva:
--Ce que je désire? Voici: je désire que vous me débarrassiez tout de
suite, et pour toujours, de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne
veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais c’est comme ça.
Il ricana:
--J’avais médité à l’usage de ma femme une petite démonstration. Je
voulais qu’elle découvrît toute seule--et trop tard--qu’elle est tombée
dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais d’avance le dégoût
qu’elle aurait de son chevalier quand elle verrait quel genre d’animal
il est. C’était rigolo.
--Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.
Oswill eut un sourire dur:
--On fait les omelettes avec les œufs, les expériences avec les gens.
Mais je vais vous dire...
Maintenant son visage se crispait:
--Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où j’allais. J’en suis aussi,
de l’expérience... J’ai découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai
dit: «Je veux divorcer», j’ai découvert que je tiens à ma femme. Je ne
l’aime pas, j’y tiens.
Il ajouta brutalement:
--Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. Emmenez-le.
Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand était stupéfait. Il
voyait un jaloux souffrir. En même temps, il apprenait que rien n’avait
encore changé dans le destin de Dewalter. Il se leva.
--L’emmener? murmura-t-il... Je vous assure, monsieur, que s’il ne tient
qu’à moi... J’ignore ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je
suis venu... Permettez-moi pourtant de vous l’apprendre: avant votre
expérience,--comme vous dites,--mon ami était prêt à partir. J’avais sa
promesse et il ne ment jamais.
--Il ne ment jamais? ricana Oswill. Alors ma femme sait qu’il est un
va-nu-pieds?
Le petit homme haussa les épaules:
--C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans un engrenage. Une
première faiblesse--bien excusable--l’a amené à jouer un personnage dont
il ne sait comment sortir... Vous êtes un psychologue, monsieur? Je le
veux bien. Mais le cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le
mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. Dans le cas de M.
Dewalter, il y a une noblesse qui vous échappe, certainement. Et puis,
il y a aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous jouez les cyniques
et, sans doute, vous y êtes entraîné. M. Dewalter joue un grand
seigneur! Peut-être en est-il un véritablement.
Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement de guêpe. Il ricana
de nouveau:
--Un grand seigneur!
Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, son émotion grandie lui
donnait une autorité singulière. Il couchait presque les oreilles en
arrière, toute la peau de son visage se tendait et ses beaux yeux bleus
semblaient surgir en avant pour regarder l’Anglais bien en face. Il
répéta, agitant les mains:
--Oui, monsieur... Un grand seigneur. Il en est un. J’ai connu sa
mère... Je sais comment il a été élevé, et puis abandonné devant la
vie... S’il n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne serait pas
un raté. Mais les ratés, quand ils sont honnêtes, quand ils ne sont pas
jaloux, sont peut-être ce qu’il y a de plus propre dans l’humanité. Ils
ont souvent bien des dons. Il ne leur manque que la férocité qui fait
les grandes réussites.
Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, d’un regard. Il était
froid, métallique. Le petit notaire, s’agitait vainement devant lui,
comme un jouet mécanique devant une armure. Il dit:
--Allons au but, voulez-vous? J’ai changé d’avis. Je ne veux plus que M.
Dewalter, si intéressant qu’il soit, continue à intéresser lady
Oswill... Quant à partir pour rien...
Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière fois l’hypothèse de ce
départ. Il conclut:
--Je n’y crois pas. Alors, voilà: je donne, par votre intermédiaire,
deux cent mille francs à votre ami... un chèque, payable au Sénégal.
Dites-le-lui.
--Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit Montnormand.
Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue se fit jour:
--Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout de suite. J’ai ici, dans
ma poche, tout son dossier. Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des
dernières quittances de loyer de sa chambre meublée... cinquante francs
par semaine; ce n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me dit
que je peux lui donner huit cents francs par mois pour un petit emploi
subalterne, et qu’il les vaut... J’ai d’autres choses encore, de quoi le
remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du souper...
Il montra la table étincelante; il ajouta:
--Je ferai le Commandeur.
Il y eut un temps. Montnormand voyait la grande pièce aux richesses
écrasantes et il sentait qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur
et comprenait la nécessité d’épargner l’affront à Dewalter. Pourtant il
eut la force de sourire avec mépris. Il demanda:
--Puisque vous avez tout ça... Pourquoi offrez-vous de l’argent?
--Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord parce que--je le
répète--j’ai peur qu’on le garde tout de même. Et puis parce que je me
rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. J’ai pitié de lui. On
n’est pas parfait.
* * * * *
Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, il devinait les affres
de son ennemi. Il jugeait maintenant. En Montnormand, il voyait un
honnête homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, méchant, il était tout
de même un individu de bonne race. Il se sentait moins implacable. Il
croyait toujours que Dewalter espérait rester, mais il admettait qu’au
début, il n’avait pas été conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de
forme et de raison.
* * * * *
Le notaire vint plus près de lui:
--Et si mon ami s’en va tout simplement?
--Ne faisons pas de roman, dit Oswill.
--Faisons-en! S’il part tout simplement, ruiné, lui, le pauvre... le
démasquerez-vous?
--Il ne partira pas.
Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées dans les poches de sa
pelisse. Il revint vers Montnormand et conclut, martelant son arrêt:
--J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. Sinon, je vous jure
que, tout à l’heure, ici, devant tout le monde, je l’exécute. Tant pis
pour ma femme...
Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une voix douce:
--Monsieur Montnormand, décidez votre ami. Je vais dans mon ancien
fumoir. Avec ma pipe, j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse,
hein?
Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, sans comprendre, elle
avait suivi la scène, de loin.
Il lui dit:
--Quittez votre poste. Et taisez-vous.
Du haut des marches, il regarda le vieux notaire. Il lui fit un signe de
la main et lui cria:
--A tout à l’heure.
Et il sortit.
Montnormand essuya son front. Il comprenait que Georges était perdu et
qu’il devait fuir, fuir tout de suite, sans rien, sans même prendre son
chapeau.
Il dit à Antoinette:
--Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous inquiétez pas... Je vais tout
arranger. Trouvez seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans ma
chambre.
Mais, avec une angoisse grandissante, il vit Stéphane merveilleusement
parée, et Georges en smoking. Ils descendaient de leurs chambres. Elle
était appuyée à son bras et ils parlaient tout bas, d’un air heureux. En
même temps, dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs voitures.