Son torse au contour incertain,
Et l'aurore répand des roses
Sur son épaule de satin.
Ses blancheurs de marbre et de neige
Se fondent amoureusement
Comme, au clair-obscur du Corrége,
Le corps d'Antiope dormant.
Elle plane dans la lumière
Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
Reflet de la beauté première,
Soeur de «l'éternel féminin».
A son corps, en vain retenue,
Sur l'aile de la passion,
Mon âme vole à cette nue
Et l'embrasse comme Ixion.
La raison dit: «Vague fumée,
Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s'en va!»
Le sentiment répond: «Qu'importe!
Qu'est-ce après tout que la beauté?
Spectre charmant qu'un souffle emporte
Et qui n'est rien, ayant été!
«A l'Idéal ouvre ton âme,
Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime!--C'est l'essentiel!»
[Illustration]
[Illustration]
LE MERLE
Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d'espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.
C'est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L'hymne d'avril en février.
Pourtant il vente, il pleut à verse;
L'Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.
Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
Comme des magistrats siégeant;
Leur blanc tribunal examine
Un cas d'hiver se prolongeant.
Lustrant son aile qu'il essuie,
L'oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.
Il gronde l'aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.
Il voit le jour derrière l'ombre;
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L'autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.
A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi!
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LA FLEUR
QUI FAIT
LE PRINTEMPS
Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffés d'argent.
La feuille, hier encor pliée
Dans son étroit corset d'hiver,
Met sur la branche déliée
Les premières touches de vert.
Mais en vain le soleil excite
La sève des rameaux trop lents;
La fleur retardataire hésite
A faire voir ses thyrses blancs.
Pourtant le pêcher est tout rose,
Comme un désir de la pudeur.
Et le pommier, que l'aube arrose,
S'épanouit dans sa candeur.
La véronique s'aventure
Près des boutons d'or dans les prés,
Les caresses de la nature
Hâtent les germes rassurés.
Il me faut retourner encor
Au cercle d'enfer où je vis;
Marronniers, pressez-vous d'éclore
Et d'éblouir mes yeux ravis.
Vous pouvez sortir pour la fête
Vos girandoles sans péril,
Un ciel bleu luit sur votre faîte
Et déjà mai talonne avril.
Par pitié donnez cette joie
Au poète dans ses douleurs,
Qu'avant de s'en aller, il voie
Vos feux d'artifice de fleurs.
Grands marronniers de la terrasse,
Si fiers de vos splendeurs d'été,
Montrez-vous à moi dans la grâce
Qui précède votre beauté.
Je connais vos riches livrées,
Quand octobre, ouvrant son essor,
Vous met des tuniques pourprées,
Vous pose des couronnes d'or.
Je vous ai vus, blanches ramées,
Pareils aux dessins que le froid
Aux vitres d'argent étamées
Trace, la nuit, avec son doigt.
Je sais tous vos aspects superbes,
Arbres géants, vieux marronniers,
Mais j'ignore vos fraîches gerbes
Et vos aromes printaniers.
Adieu, je pars lassé d'attendre;
Gardez vos bouquets éclatants!
Une autre fleur suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.
Que mai remporte sa corbeille!
Il me suffit de cette fleur;
Toujours pour l'âme et pour l'abeille
Elle a du miel pur dans le coeur.
Par le ciel d'azur ou de brume
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison!
[Illustration]
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DERNIER VOEU
Voilà longtemps que je vous aime:
--L'aveu remonte à dix-huit ans!--
Vous êtes rose, je suis blême,
J'ai les hivers, vous les printemps.
Des lilas blancs de cimetière
Près de mes tempes ont fleuri;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.
Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l'horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.
Oh! que de votre lèvre il tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe,
Le coeur tranquille, reposer!
[Illustration]
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PLAINTIVE
TOURTERELLE
Plaintive tourterelle,
Qui roucoules toujours,
Veux-tu prêter ton aile
Pour servir mes amours!
Comme toi, pauvre amante,
Bien loin de mon ramier,
Je pleure et me lamente
Sans pouvoir l'oublier.
Vole et que ton pied rose
Sur l'arbre ou sur la tour
Jamais ne se repose,
Car je languis d'amour.
Évite, ô ma colombe,
La halte des palmiers
Et tous les toits où tombe
La neige des ramiers.
Va droit sur sa fenêtre,
Près du palais du roi,
Donne-lui cette lettre
Et deux baisers pour moi.
Puis sur mon sein en flamme
Qui ne peut s'apaiser,
Reviens, avec son âme,
Reviens te reposer.
[Illustration]
[Illustration]
LA
BONNE SOIRÉE
Quel temps de chien!--il pleut, il neige
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu'il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu!
A l'angle de la cheminée
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maîtresse:
«Tu resteras!»
Un papier rose à découpures,
Comme un sein blanc sous des guipures,
Voile à demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.
On n'entend rien dans le silence
Que le pendule qui balance
Son disque d'or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.
C'est bal à l'ambassade anglaise;
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser, pour être mise,
Ses poignets blancs.
Les brodequins à pointe étroite
Montrent leur vernis qui miroite,
Au feu placés;
A côté des minces cravates
S'allongent comme des mains plates
Les gants glacés.
Il faut sortir!--quelle corvée!
Prendre la file à l'arrivée
Et suivre au pas
Les coupés des beautés altières
Portant blasons sur leurs portières
Et leurs appas.
Rester debout contre une porte
A voir se ruer la cohorte
Des invités;
Les vieux museaux, les frais visages,
Les fracs en coeur et les corsages
Décolletés;
Les dos où fleurit la pustule,
Couvrant leur peau rouge d'un tulle
Aérien;
Les dandys et les diplomates,
Sur leurs faces à teintes mates,
Ne montrant rien.
Et ne pouvoir franchir la haie
Des douairières aux yeux d'orfraie
Ou de vautour,
Pour aller dire à son oreille
Petite, nacrée et vermeille,
Un mot d'amour!
Je n'irai pas!--et ferai mettre
Dans son bouquet un bout de lettre,
A l'Opéra.
Par les violettes de Parme,
La mauvaise humeur se désarme:
Elle viendra!
J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine,
Le _Thomas Grain-d'orge_ de Taine,
Les deux Goncourt,
Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
Sur l'oreiller l'idée en rêve,
Me sera court.
[Illustration]
[Illustration]
L'ART
Oui, l'oeuvre sort plus belle
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses!
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend!
Statuaire, repousse
L'argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l'esprit,
Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur;
Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
S'accuse
Le trait fier et charmant;
D'une main délicate
Poursuis dans un filon
D'agate
Le profil d'Apollon.
Peintre, fuis l'aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l'émailleur.
Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons,
Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.
Tout passe.--L'art robuste
Seul a l'éternité,
Le buste
Survit à la cité.
Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, cisèle;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant!
[Illustration]
TABLE
PRÉFACE 1
AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste 3
LE POÈME DE LA FEMME, marbre de Paros 7
ÉTUDE DE MAINS.
I. Impéria 11
II. Lacenaire 15
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.
I. Dans la rue 19
II. Sur les lagunes 23
III. Carnaval 27
IV. Clair de lune sentimental 31
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR 35
COQUETTERIE POSTHUME 39
DIAMANT DU COEUR 43
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS 47
CONTRALTO 51
CÆRULEI OCULI 55
RONDALLA 59
NOSTALGIES D'OBÉLISQUES.
I. L'obélisque de Paris 63
II. L'obélisque de Luxor 67
VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre 71
TRISTESSE EN MER 77
A UNE ROBE ROSE 81
LE MONDE EST MÉCHANT 83
INÈS DE LAS SIERRAS 85
ODELETTE ANACRÉONTIQUE 91
FUMÉE 93
APOLLONIE 95
L'AVEUGLE 97
LIED 99
FANTAISIES D'HIVER 101
LA SOURCE 105
BUCHERS ET TOMBEAUX 107
LE SOUPER DES ARMURES 113
LA MONTRE 121
LES NÉRÉIDES 125
LES ACCROCHE-COEURS 129
LA ROSE-THÉ 131
CARMEN 133
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES 135
NOEL 139
LES JOUJOUX DE LA MORTE 141
APRÈS LE FEUILLETON 145
LE CHATEAU DU SOUVENIR 147
CAMÉLIA ET PAQUERETTE 159
LA FELLAH 163
LA MANSARDE 165
LA NUE 169
LE MERLE 173
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS 175
DERNIER VOEU 179
PLAINTIVE TOURTERELLE 181
LA BONNE SOIRÉE 183
L'ART 187
[Illustration]
Imp. de Malherbe, 12, passage des Favorites, Paris
* * * * *
Liste des modifications:
Page 52: «Touve» remplacé par «Trouve» (Trouve dans sa métamorphose)
Page 68: «caparaces» par «carapaces» (Demi-cuits dans leurs carapaces)
Page 105: «quelque» par «quelques» (Qui sait?--Après quelques détours)
Page 115: «livide» par «livides» (Seulement deux flammes livides)
Page 136: «suspens» par «suspends» (Je m'y suspends avec ma griffe)
Page 137: «mer» par «mers» (Plaines brunes, pics blancs, mers bleues)
Page 142: «chevrotte» par «chevrote» (L'émotion chevrote et tremble)
Page 150: «Elle» par «Elles» (Elles se mettent en arrêt.)
Page 167: «vielle» par «vieille» (Qu'une vieille au maigre profil)
Page 189: «fort» par «forts» (Plus forts que les airains.)