Au moins plante un clou dans ta porte:

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COLLECTION POLYCHRÔME

ÉMAUX et CAMÉES

G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE

ÉDITEURS

11, rue de Grenelle, Paris

_Ouvrage paru dans la «COLLECTION POLYCHRÔME»:_

UN SIÈCLE DE MODES FÉMININES

(1794-1894)

UN VOLUME IN-18. PRIX: =3= FR. =50=.

COLLECTION POLYCHRÔME

THÉOPHILE GAUTIER

ÉMAUX

ET

CAMÉES

ÉDITION ORNÉE DE CENT DIX AQUARELLES

PAR

HENRI CARUCHET

_Reproduites en couleurs_

PARIS

G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE

ÉDITEURS

11, Rue de Grenelle, 11

1895

[Illustration]

PRÉFACE

Pendant les guerres de l'empire,

Goethe, au bruit du canon brutal,

Fit _le Divan occidental_,

Fraîche oasis où l'art respire.

Pour Nisami quittant Shakspeare,

Il se parfuma de çantal,

Et sur un mètre oriental

Nota le chant qu'Hudhud soupire.

Comme Goethe sur son divan

A Weimar s'isolait des choses

Et d'Hafiz effeuillait les roses,

Sans prendre garde à l'ouragan

Qui fouettait mes vitres fermées,

Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_.

[Illustration]

[Illustration]

AFFINITÉS SECRÈTES

MADRIGAL PANTHÉISTE

Dans le fronton d'un temple antique,

Deux blocs de marbre ont, trois mille ans

Sur le fond bleu du ciel attique,

Juxtaposé leurs rêves blancs;

Dans la même nacre figées,

Larmes des flots pleurant Vénus,

Deux perles au gouffre plongées

Se sont dit des mots inconnus;

Au frais Généralife écloses,

Sous le jet d'eau toujours en pleurs,

Du temps de Boabdil, deux roses

Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;

Sur les coupoles de Venise

Deux ramiers blancs aux pieds rosés,

Au nid où l'amour s'éternise,

Un soir de mai se sont posés.

Marbre, perle, rose, colombe,

Tout se dissout, tout se détruit;

La perle fond, le marbre tombe,

La fleur se fane et l'oiseau fuit.

En se quittant, chaque parcelle

S'en va dans le creuset profond

Grossir la pâte universelle

Faite des formes que Dieu fond.

Par de lentes métamorphoses,

Les marbres blancs en blanches chairs,

Les fleurs roses en lèvres roses

Se refont dans des corps divers.

Les ramiers de nouveau roucoulent

Au coeur de deux jeunes amants,

Et les perles en dents se moulent

Pour l'écrin des rires charmants.

De là naissent ces sympathies

Aux impérieuses douceurs,

Par qui les âmes averties

Partout se reconnaissent soeurs.

Docile à l'appel d'un arome,

D'un rayon ou d'une couleur,

L'atome vole vers l'atome

Comme l'abeille vers la fleur.

L'on se souvient des rêveries

Sur le fronton ou dans la mer,

Des conversations fleuries

Près de la fontaine au flot clair,

Des baisers et des frissons d'ailes

Sur les dômes aux boules d'or,

Et les molécules fidèles

Se cherchent et s'aiment encor.

L'amour oublié se réveille,

Le passé vaguement renaît,

La fleur sur la bouche vermeille

Se respire et se reconnaît.

Dans la nacre où le rire brille

La perle revoit sa blancheur;

Sur une peau de jeune fille,

Le marbre ému sent sa fraîcheur.

Le ramier trouve une voix douce,

Écho de son gémissement,

Toute résistance s'émousse,

Et l'inconnu devient l'amant.

Vous devant qui je brûle et tremble

Quel flot, quel fronton, quel rosier,

Quel dôme nous connut ensemble,

Perle ou marbre, fleur ou ramier?

[Illustration]

[Illustration]

LE POÈME

DE LA FEMME

MARBRE DE PAROS

Un jour, au doux rêveur qui l'aime,

En train de montrer ses trésors,

Elle voulut lire un poème,

Le poème de son beau corps.

D'abord, superbe et triomphante

Elle vint en grand apparat,

Traînant avec des airs d'infante

Un flot de velours nacarat:

Telle qu'au rebord de sa loge

Elle brille aux Italiens,

Écoutant passer son éloge

Dans les chants des musiciens

Ensuite, en sa verve d'artiste,

Laissant tomber l'épais velours,

Dans un nuage de batiste

Elle ébaucha ses fiers contours.

Glissant de l'épaule à la hanche,

La chemise aux plis nonchalants,

Comme une tourterelle blanche

Vint s'abattre sur ses pieds blancs.

Pour Apelle ou pour Cléomène,

Elle semblait, marbre de chair,

En Vénus Anadyomène

Poser nue au bord de la mer.

De grosses perles de Venise

Roulaient au lieu de gouttes d'eau,

Grains laiteux qu'un rayon irise,

Sur le frais satin de sa peau.

Oh! quelles ravissantes choses

Dans sa divine nudité,

Avec les strophes de ses poses,

Chantait cet hymne de beauté!

Comme les flots baisant le sable

Sous la lune aux tremblants rayons,

Sa grâce était intarissable

En molles ondulations.

Mais bientôt, lasse d'art antique,

De Phidias et de Vénus,

Dans une autre stance plastique

Elle groupe ses charmes nus.

Sur un tapis de Cachemire,

C'est la sultane du sérail,

Riant au miroir qui l'admire

Avec un rire de corail;

La Géorgienne indolente,

Avec son souple narguilhé,

Étalant sa hanche opulente,

Un pied sous l'autre replié,

Et comme l'odalisque d'Ingres,

De ses reins cambrant les rondeurs,

En dépit des vertus malingres,

En dépit des maigres pudeurs!

Paresseuse odalisque, arrière!

Voici le tableau dans son jour,

Le diamant dans sa lumière;

Voici la beauté dans l'amour!

Sa tête penche et se renverse;

Haletante, dressant les seins,

Aux bras du rêve qui la berce,

Elle tombe sur ses coussins.

Ses paupières battent des ailes

Sur leurs globes d'argent bruni,

Et l'on voit monter ses prunelles

Dans la nacre de l'infini.

D'un linceul de point d'Angleterre

Que l'on recouvre sa beauté:

L'extase l'a prise à la terre;

Elle est morte de volupté!

Que les violettes de Parme,

Au lieu des tristes fleurs des morts

Où chaque perle est une larme,

Pleurent en bouquets sur son corps!

Et que mollement on la pose

Sur son lit, tombeau blanc et doux,

Où le poète, à la nuit close,

Ira prier à deux genoux.

[Illustration]

[Illustration]

ETUDE DE MAINS

I

IMPERIA

Chez un sculpteur, moulée en plâtre,

J'ai vu l'autre jour une main

D'Aspasie ou de Cléopâtre,

Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;

Sous le baiser neigeux saisie

Comme un lis par l'aube argenté,

Comme une blanche poésie

S'épanouissait sa beauté,

Dans l'éclat de sa pâleur mate

Elle étalait sur le velours

Son élégance délicate

Et ses doigts fins aux anneaux lourds.

Une cambrure florentine,

Avec un bel air de fierté,

Faisait, en ligne serpentine,

Onduler son pouce écarté.

A-t-elle joué dans les boucles

Des cheveux lustrés de don Juan,

Ou sur son caftan d'escarboucles

Peigné la barbe du sultan,

Et tenu, courtisane ou reine,

Entre ses doigts si bien sculptés,

Le sceptre de la souveraine

Ou le sceptre des voluptés?

Elle a dû, nerveuse et mignonne,

Souvent s'appuyer sur le col

Et sur la croupe de lionne

De sa chimère prise au vol.

Impériales fantaisies,

Amour des somptuosités;

Voluptueuses frénésies,

Rêves d'impossibilités,

Romans extravagants, poèmes

De haschisch et de vin du Rhin,

Courses folles dans les bohèmes

Sur le dos des coursiers sans frein;

On voit tout cela dans les lignes

De cette paume, livre blanc

Où Vénus a tracé des signes

Que l'amour ne lit qu'en tremblant.

[Illustration]

[Illustration]

II

LACENAIRE

Pour contraste, la main coupée

De Lacenaire l'assassin,

Dans des baumes puissants trempée

Posait auprès, sur un coussin.

Curiosité dépravée!

J'ai touché, malgré mes dégoûts,

Du supplice encore mal lavée,

Cette chair froide au duvet roux.

Momifiée et toute jaune

Comme la main d'un pharaon,

Elle allonge ses doigts de faune

Crispés par la tentation.

Un prurit d'or et de chair vive

Semble titiller de ses doigts

L'immobilité convulsive,

Et les tordre comme autrefois.

Tous les vices avec leurs griffes

Ont, dans les plis de cette peau,

Tracé d'affreux hiéroglyphes,

Lus couramment par le bourreau.

On y voit les oeuvres mauvaises

Écrites en fauves sillons,

Et les brûlures des fournaises

Où bouillent les corruptions;

Les débauches dans les Caprées

Des tripots et des lupanars,

De vin et de sang diaprées,

Comme l'ennui des vieux Césars!

En même temps molle et féroce,

Sa forme a pour l'observateur

Je ne sais quelle grâce atroce,

La grâce du gladiateur!

Criminelle aristocratie,

Par la varlope ou le marteau

Sa pulpe n'est pas endurcie,

Car son outil fut un couteau.

Saints calus du travail honnête,

On y cherche en vain votre sceau.

Vrai meurtrier et faux poète,

Il fut le Manfred du ruisseau!

[Illustration]

[Illustration]

VARIATIONS

SUR LE

CARNAVAL DE VENISE

I

DANS LA RUE

Il est un vieil air populaire

Par tous les violons raclé,

Aux abois des chiens en colère

Par tous les orgues nasillé.

Les tabatières à musique

L'ont sur leur répertoire inscrit;

Pour les serins il est classique,

Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.

Sur cet air, pistons, clarinettes,

Dans les bals aux poudreux berceaux,

Font sauter commis et grisettes,

Et de leurs nids fuir les oiseaux.

La guinguette, sous sa tonnelle

De houblon et de chèvrefeuil,

Fête, en braillant la ritournelle,

Le gai dimanche et l'argenteuil.

L'aveugle au basson qui pleurniche

L'écorche en se trompant de doigts,

La sébile aux dents, son caniche

Près de lui le grogne à mi-voix.

Et les petites guitaristes,

Maigres sous leurs minces tartans,

Le glapissent de leurs voix tristes

Aux tables des cafés chantants.

Paganini, le fantastique,

Un soir, comme avec un crochet,

A ramassé le thème antique

Du bout de son divin archet,

Et, brodant la gaze fanée

Que l'oripeau rougit encor,

Fait sur la phrase dédaignée

Courir ses arabesques d'or.

[Illustration]

[Illustration]

II

SUR LES LAGUNES

Tra la, tra la, la, la, la laire!

Qui ne connaît pas ce motif?

A nos mamans il a su plaire,

Tendre et gai, moqueur et plaintif:

L'air du Carnaval de Venise,

Sur les canaux jadis chanté

Et qu'un soupir de folle brise

Dans le ballet a transporté!

Il me semble, quand on le joue,

Voir glisser dans son bleu sillon

Une gondole avec sa proue

Faite en manche de violon.

Sur une gamme chromatique,

Le sein de perles ruisselant,

La Vénus de l'Adriatique

Sort de l'eau son corps rose et blanc.

Les dômes, sur l'azur des ondes

Suivant la phrase au pur contour,

S'enflent comme des gorges rondes

Que soulève un soupir d'amour.

L'esquif aborde et me dépose,

Jetant son amarre au pilier,

Devant une façade rose,

Sur le marbre d'un escalier.

Avec ses palais, ses gondoles,

Ses mascarades sur la mer,

Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,

Tout Venise vit dans cet air.

Une frêle corde qui vibre

Refait sur un pizzicato,

Comme autrefois joyeuse et libre,

La ville de Canaletto!

[Illustration]

[Illustration]

III

CARNAVAL

Venise pour le bal s'habille.

De paillettes tout étoilé,

Scintille, fourmille et babille

Le carnaval bariolé.

Arlequin, nègre par son masque,

Serpent par ses mille couleurs,

Rosse d'une note fantasque

Cassandre son souffre-douleurs.

Battant de l'aile avec sa manche

Comme un pingouin sur un écueil,

Le blanc Pierrot, par une blanche,

Passe la tête et cligne l'oeil.

Le Docteur bolonais rabâche

Avec la basse aux sons traînés;

Polichinelle, qui se fâche,

Se trouve une croche pour nez.

Heurtant Trivelin qui se mouche

Avec un trille extravagant,

A Colombine Scaramouche

Rend son éventail ou son gant.

Sur une cadence se glisse

Un domino ne laissant voir

Qu'un malin regard en coulisse

Aux paupières de satin noir.

Ah! fine barbe de dentelle,

Que fait voler un souffle pur,

Cet arpége m'a dit: C'est elle!

Malgré tes réseaux, j'en suis sûr.

Et j'ai reconnu, rose et fraîche,

Sous l'affreux profil de carton,

Sa lèvre au fin duvet de pèche,

Et la mouche de son menton.

[Illustration]

[Illustration]

IV

CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL

A travers la folle risée

Que Saint-Marc renvoie au Lido,

Une gamme monte en fusée,

Comme au clair de lune un jet d'eau...

A l'air qui jase d'un ton bouffe

Et secoue au vent ses grelots,

Un regret, ramier qu'on étouffe,

Par instant mêle ses sanglots.

Au loin, dans la brume sonore,

Comme un rêve presque effacé,

J'ai revu, pâle et triste encore,

Mon vieil amour de l'an passé.

Mon âme en pleurs s'est souvenue

De l'avril, où, guettant au bois

La violette à sa venue,

Sous l'herbe nous mêlions nos doigts...

Cette note de chanterelle,

Vibrant comme l'harmonica,

C'est la voix enfantine et grêle,

Flèche d'argent qui me piqua.

Le son en est si faux, si tendre,

Si moqueur, si doux, si cruel,

Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre

On ressent un plaisir mortel,

Et que mon coeur, comme la voûte

Dont l'eau pleure dans un bassin,

Laisse tomber goutte par goutte

Ses larmes rouges dans mon sein.

Jovial et mélancolique,

Ah! vieux thème du carnaval,

Où le rire aux larmes réplique,

Que ton charme m'a fait de mal!

[Illustration]

[Illustration]

SYMPHONIE

EN

BLANC MAJEUR

De leur col blanc courbant les lignes

On voit dans les contes du Nord,

Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes

Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche

Le plumage qui les revêt,

Faire luire leur peau plus blanche

Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,

Qui chez nous descend quelquefois,

Blanche comme le clair de lune

Sur les glaciers dans les cieux froids;

Conviant la vue enivrée

De sa boréale fraîcheur

A des régals de chair nacrée,

A des débauches de blancheur

Son sein, neige moulée en globe,

Contre les camélias blancs

Et le blanc satin de sa robe

Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,

Satins et fleurs ont le dessous,

Et, sans demander leurs revanches,

Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,

Paros au grain éblouissant,

Comme dans une nuit du pôle,

Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,

De quelle moelle de roseau,

De quelle hostie et de quel cierge

A-t-on fait le blanc de sa peau?

A-t-on pris la goutte lactée

Tachant l'azur du ciel d'hiver,

Le lis à la pulpe argentée,

La blanche écume de la mer;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,

Où vivent les divinités;

L'argent mat, la laiteuse opale

Qu'irisent de vagues clartés;

L'ivoire, où ses mains ont des ailes,

Et, comme des papillons blancs,

Sur la pointe des notes frêles

Suspendent leurs baisers tremblants;

L'hermine vierge de souillure,

Qui, pour abriter leurs frissons,

Ouate de sa blanche fourrure

Les épaules et les blasons;

Le vif-argent aux fleurs fantasques

Dont les vitraux sont ramagés;

Les blanches dentelles des vasques,

Pleurs de l'ondine en l'air figés;

L'aubépine de mai qui plie

Sous les blancs frimas de ses fleurs;

L'albâtre où la mélancolie

Aime à retrouver ses pâleurs;

Le duvet blanc de la colombe,

Neigeant sur les toits du manoir,

Et la stalactite qui tombe,

Larme blanche de l'antre noir?

Des Groenlands et des Norvèges

Vient-elle avec Séraphita?

Est-ce la Madone des neiges,

Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

Sphinx enterré par l'avalanche,

Gardien des glaciers étoilés,

Et qui, sous sa poitrine blanche,

Cache de blancs secrets gelés?

Sous la glace où calme il repose,

Oh! qui pourra fondre ce coeur!

Oh! qui pourra mettre un ton rose

Dans cette implacable blancheur!

[Illustration]

[Illustration]

COQUETTERIE

POSTHUME

Quand je mourrai, que l'on me mette,

Avant de clouer mon cercueil,

Un peu de rouge à la pommette,

Un peu de noir au bord de l'oeil.

Car je veux, dans ma bière close,

Comme le soir de son aveu,

Rester éternellement rose

Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.

Pas de suaire en toile fine,

Mais drapez-moi dans les plis blancs

De ma robe de mousseline,

De ma robe à treize volants.

C'est ma parure préférée;

Je la portais quand je lui plus.

Son premier regard l'a sacrée,

Et depuis je ne la mis plus.

Posez-moi, sans jaune immortelle,

Sans coussin de larmes brodé,

Sur mon oreiller de dentelle

De ma chevelure inondé.

Cet oreiller, dans les nuits folles,

A vu dormir nos fronts unis,

Et sous le drap noir des gondoles

Compté nos baisers infinis.

Entre mes mains de cire pâle,

Que la prière réunit,

Tournez ce chapelet d'opale,

Par le pape à Rome bénit:

Je l'égrènerai dans la couche

D'où nul encor ne s'est levé;

Sa bouche en a dit sur ma bouche

Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.

[Illustration]

[Illustration]

DIAMANT

DU COEUR

Tout amoureux, de sa maîtresse,

Sur son coeur ou dans son tiroir,

Possède un gage qu'il caresse

Aux jours de regret ou d'espoir.

L'un d'une chevelure noire,

Par un sourire encouragé,

A pris une boucle que moire

Un reflet bleu d'aile de geai.

L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,

Coupé par derrière un flocon

Retors et fin comme la soie

Que l'on dévide du cocon.

Un troisième, au fond d'une boîte,

Reliquaire du souvenir,

Cache un gant blanc, de forme étroite,

Où nulle main ne peut tenir.

Cet autre, pour s'en faire un charme,

Dans un sachet, d'un chiffre orné,

Coud des violettes de Parme,

Frais cadeau qu'on reprend fané.

Celui-ci baise la pantoufle

Que Cendrillon perdit un soir;

Et celui-ci conserve un souffle

Dans la barbe d'un masque noir.

Moi, je n'ai ni boucle lustrée,

Ni gant, ni bouquet, ni soulier,

Mais je garde, empreinte adorée,

Une larme sur un papier:

Pure rosée, unique goutte,

D'un ciel d'azur tombée un jour,

Joyau sans prix, perle dissoute

Dans la coupe de mon amour!

Et, pour moi, cette obscure tache

Reluit comme un écrin d'Ophyr,

Et du vélin bleu se détache,

Diamant éclos d'un saphir.

Cette larme, qui fait ma joie,

Roula, trésor inespéré,

Sur un de mes vers qu'elle noie,

D'un oeil qui n'a jamais pleuré!

[Illustration]

[Illustration]

PREMIER SOURIRE

DU

PRINTEMPS

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses

Les hommes courent haletants,

Mars qui rit, malgré les averses,

Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,

Sournoisement lorsque tout dort,

Il repasse des collerettes

Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,

Il s'en va, furtif perruquier,

Avec une houppe de cygne,

Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose;

Lui, descend au jardin désert

Et lace les boutons de rose

Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,

Qu'aux merles il siffle à mi-voix,

Il sème aux prés les perce-neiges

Et les violettes aux bois.

Sur le cresson, de la fontaine

Où le cerf boit, l'oreille au guet,

De sa main cachée il égrène

Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,

Il met la fraise au teint vermeil,

Et te tresse un chapeau de feuilles

Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,

Et que son règne va finir,

Au seuil d'avril tournant la tête,

Il dit: «Printemps, tu peux venir!»

[Illustration]

[Illustration]

CONTRALTO

On voit dans le musée antique,

Sur un lit de marbre sculpté,

Une statue énigmatique

D'une inquiétante beauté.

Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,

Une déesse, ou bien un dieu?

L'amour, ayant peur d'être infâme,

Hésite et suspend son aveu.

Dans sa pose malicieuse,

Elle s'étend, le dos tourné

Devant la foule curieuse,

Sur son coussin capitonné.

Pour faire sa beauté maudite,

Chaque sexe apporta son don.

Tout homme dit: C'est Aphrodite!

Toute femme: C'est Cupidon!

Sexe douteux, grâce certaine,

On dirait ce corps indécis

Fondu, dans l'eau de la fontaine,

Sous les baisers de Salmacis.

Chimère ardente, effort suprême

De l'art et de la volupté,

Monstre charmant, comme je t'aime

Avec ta multiple beauté!

Bien qu'on défende ton approche,

Sous la draperie aux plis droits

Dont le bout à ton pied s'accroche,

Mes yeux ont plongé bien des fois.

Rêve de poète et d'artiste,

Tu m'as bien des nuits occupé,

Et mon caprice qui persiste

Ne convient pas qu'il s'est trompé.

Mais seulement il se transpose,

Et, passant de la forme au son,

Trouve dans sa métamorphose

La jeune fille et le garçon.

Que tu me plais, ô timbre étrange!

Son double, homme et femme à la fois,

Contralto, bizarre mélange,

Hermaphrodite de la voix!

C'est Roméo, c'est Juliette,

Chantant avec un seul gosier;

Le pigeon rauque et la fauvette

Perchés sur le même rosier;

C'est la châtelaine qui raille

Son beau page parlant d'amour,

L'amant au pied de la muraille,

La dame au balcon de sa tour,

Le papillon, blanche étincelle,

Qu'en ses détours et ses ébats

Poursuit un papillon fidèle,

L'un volant haut et l'autre bas,

L'ange qui descend et qui monte

Sur l'escalier d'or voltigeant

La cloche mêlant dans sa fonte

La voix d'airain, la voix d'argent,

La mélodie et l'harmonie,

Le chant et l'accompagnement,

A la grâce la force unie,

La maîtresse embrassant l'amant!

Sur le pli de sa jupe assise,

Ce soir, ce sera Cendrillon

Causant près du feu qu'elle attise

Avec son ami le grillon;

Demain le valeureux Arsace

A son courroux donnant l'essor,

Ou Tancrède avec sa cuirasse,

Son épée et son casque d'or;

Desdemona chantant le Saule,

Zerline bernant Mazetto,

Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;

C'est toi que j'aime, ô contralto!

Nature charmante et bizarre

Que Dieu d'un double attrait para,

Toi qui pourrais, comme Gulnare,

Être le Kaled d'un Lara,

Et dont la voix, dans sa caresse,

Réveillant le coeur endormi,

Mêle aux soupirs de la maîtresse

L'accent plus mâle de l'ami!

[Illustration]

[Illustration]

CÆRULEI OCULI

Une femme mystérieuse,

Dont la beauté trouble mes sens

Se tient debout, silencieuse,

Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,

Mêlent à leur azur amer,

Qu'étoile une humide paillette,

Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,

Une grâce triste sourit;

Les pleurs mouillent les étincelles

Et la lumière s'attendrit;

Et leurs cils comme des mouettes

Qui rasent le flot aplani,

Palpitent, ailes inquiètes,

Sur leur azur indéfini.

Comme dans l'eau bleue et profonde,

Où dort plus d'un trésor coulé,

On y découvre à travers l'onde

La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre,

Brille, parmi le goémon,

L'autre perle de Cléopâtre

Près de l'anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée

Dans la ballade de Schiller,

Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,

Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m'entraîne

Vers l'abîme de ce regard,

Comme au sein des eaux la sirène

Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence

D'un irrésistible désir,

Au milieu du gouffre s'élance

Vers l'ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,

La sirène amoureusement

Fait ondoyer sa blancheur bleue

Sous l'émail vert du flot dormant.

L'eau s'enfle comme une poitrine

Aux soupirs de la passion;

Le vent, dans sa conque marine,

Murmure une incantation.

«Oh! viens dans ma couche de nacre,

Mes bras d'onde t'enlaceront;

Les flots, perdant leur saveur âcre,

Sur ta bouche, en miel couleront.

«Laissant bruire sur nos têtes,

La mer qui ne peut s'apaiser,

Nous boirons l'oubli des tempêtes

Dans la coupe de mon baiser.»

Ainsi parle la voix humide

De ce regard céruléen,

Et mon coeur, sous l'onde perfide,

Se noie et consomme l'hymen.

[Illustration]

[Illustration]

RONDALLA

Enfant aux airs d'impératrice,

Colombe aux regards de faucon,

Tu me hais, mais c'est mon caprice,

De me planter sous ton balcon.

Là, je veux, le pied sur la borne,

Pinçant les nerfs, tapant le bois,

Faire luire à ton carreau morne

Ta lampe et ton front à la fois.

Je défends à toute guitare

De bourdonner aux alentours.

Ta rue est à moi:--je la barre

Pour y chanter seul mes amours,

Et je coupe les deux oreilles

Au premier racleur de jambon

Qui devant la chambre où tu veilles

Braille un couplet mauvais ou bon.

Dans sa gaîne mon couteau bouge;

Allons, qui veut de l'incarnat?

A son jabot qui veut du rouge

Pour faire un bouton de grenat?

Le sang dans les veines s'ennuie,

Car il est fait pour se montrer;

Le temps est noir, gare la pluie!

Poltrons, hâtez-vous de rentrer.

Sortez, vaillants! sortez, bravaches!

L'avant-bras couvert du manteau,

Que sur vos faces de gavaches

J'écrive des croix au couteau!

Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,

De pied ferme je les attends.

A ta gloire il faut que je fende

Les naseaux de ces capitans.

Au ruisseau qui gêne ta marche

Et pourrait salir tes pieds blancs,

Corps du Christ! je veux faire une arche

Avec les côtes des galants.

Pour te prouver combien je t'aime,

Dis, je tuerai qui tu voudras:

J'attaquerai Satan lui-même,

Si pour linceul j'ai tes deux draps.

Porte sourde!--Fenêtre aveugle!

Tu dois pourtant ouïr ma voix;

Comme un taureau blessé je beugle,

Des chiens excitant les abois!

Au moins plante un clou dans ta porte:

Un clou pour accrocher mon coeur.

A quoi sert que je le remporte

Fou de rage, mort de langueur?

[Illustration]

[Illustration]

NOSTALGIES

D'OBÉLISQUES

I

L'OBÉLISQUE DE PARIS

Sur cette place je m'ennuie,

Obélisque dépareillé;

Neige, givre, bruine et pluie

Glacent mon flanc déjà rouillé;

Et ma vieille aiguille, rougie

Aux fournaises d'un ciel de feu

Prend des pâleurs de nostalgie

Dans cet air qui n'est jamais bleu.

Devant les colosses moroses

Et les pylônes de Luxor,

Près de mon frère aux teintes roses

Que ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l'azur immuable

Mon pyramydion vermeil,

Et de mon ombre, sur le sable,

Écrivant les pas du soleil!

Rhamsès, un jour mon bloc superbe,

Où l'éternité s'ébréchait,

Roula fauché comme un brin d'herbe,

Et Paris s'en fit un hochet.

La sentinelle granitique,

Gardienne des énormités,

Se dresse entre un faux temple antique

Et la chambre des députés.

Sur l'échafaud de Louis Seize,

Monolithe au sens aboli,

On a mis mon secret, qui pèse

Le poids de cinq mille ans d'oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête,

Où s'abattaient dans leur essor

L'ibis rose et le gypaète

Au blanc plumage, aux serres d'or.

La Seine, noir égout des rues,

Fleuve immonde fait de ruisseaux,

Salit mon pied, que dans ses crues

Baisait le Nil, père des eaux,

Le Nil, géant à barbe blanche

Coiffé de lotus et de joncs,

Versant de son urne qui penche

Des crocodiles pour goujons!

Les chars d'or étoilés de nacre

Des grands pharaons d'autrefois

Rasaient mon bloc heurté du fiacre

Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique,

Le pschent au front, les prêtres saints

Promenaient la bari mystique

Aux emblèmes dorés et peints;

Mais aujourd'hui, pilier profane

Entre deux fontaines campé,

Je vois passer la courtisane

Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre,

La procession des bourgeois,

Les Solons qui vont à la chambre,

Et les Arthurs qui vont au bois.

Oh! dans cent ans quels laids squelettes

Fera ce peuple impie et fou,

Qui se couche sans bandelettes

Dans des cercueils que ferme un clou,

Et n'a pas même d'hypogées

A l'abri des corruptions,

Dortoirs où, par siècles rangées,

Plongent les générations!

Sol sacré des hiéroglyphes

Et des secrets sacerdotaux,

Où les sphynx s'aiguisent les griffes

Sur les angles des piédestaux,

Où sous le pied sonne la crypte,

Où l'épervier couve son nid,

Je te pleure, ô ma vieille Égypte,

Avec des larmes de granit!

[Illustration]

[Illustration]

II

L'OBÉLISQUE DE LUXOR

Je veille, unique sentinelle

De ce grand palais dévasté,

Dans la solitude éternelle,

En face de l'immensité.

A l'horizon que rien ne borne,

Stérile, muet, infini,

Le désert sous le soleil morne,

Déroule son linceul jauni.

Au-dessus de la terre nue,

Le ciel, autre désert d'azur,

Où jamais ne flotte une nue,

S'étale implacablement pur.

Le Nil, dont l'eau morte s'étame

D'une pellicule de plomb,

Luit, ridé par l'hippopotame,

Sous un jour mat tombant d'aplomb;

Et les crocodiles rapaces,

Sur le sable en feu des îlots,

Demi-cuits dans leurs carapaces,

Se pâment avec des sanglots.

Immobile sur son pied grêle,

L'ibis, le bec dans son jabot,

Déchiffre au bout de quelque stèle

Le cartouche sacré de Thot.

L'hyène rit, le chacal miaule,

Et, traçant des cercles dans l'air,

L'épervier affamé piaule,

Noire virgule du ciel clair.

Mais ces bruits de la solitude

Sont couverts par le bâillement

Des sphinx, lassés de l'attitude

Qu'ils gardent immuablement.

Produit des blancs reflets du sable

Et du soleil toujours brillant,

Nul ennui ne t'est comparable,

Spleen lumineux de l'Orient!

C'est toi qui faisais crier: Grâce!

A la satiété des rois

Tombant vaincus sur leur terrasse,

Et tu m'écrases de ton poids.

Ici jamais le vent n'essuie

Une larme à l'oeil sec des cieux,

Et le temps fatigué s'appuie

Sur les palais silencieux.

Pas un accident ne dérange

La face de l'éternité;

L'Égypte, en ce monde où tout change,

Trône sur l'immobilité.

Pour compagnons et pour amies,

Quand l'ennui me prend par accès,

J'ai les fellahs et les momies

Contemporaines de Rhamsès;

Je regarde un pilier qui penche,

Un vieux colosse sans profil

Et les canges à voile blanche

Montant ou descendant le Nil.

Que je voudrais comme mon frère,

Dans ce grand Paris transporté,

Auprès de lui, pour me distraire,

Sur une place être planté!

Là-bas, il voit à ses sculptures

S'arrêter un peuple vivant,

Hiératiques écritures,

Que l'idée épelle en rêvant.

Les fontaines juxtaposées

Sur la poudre de son granit

Jettent leurs brumes irisées.

Il est vermeil, il rajeunit!

Des veines roses de Syène

Comme moi cependant il sort,

Mais je reste à ma place ancienne,

Il est vivant et je suis mort!

[Illustration]

[Illustration]

VIEUX DE LA VIEILLE

15 DÉCEMBRE

Par l'ennui chassé de ma chambre,

J'errais le long du boulevard:

Il faisait un temps de décembre,

Vent froid, fine pluie et brouillard;

Et là je vis, spectacle étrange,

Échappés du sombre séjour,

Sous la bruine et dans la fange,

Passer des spectres en plein jour.

Pourtant c'est la nuit que les ombres,

Par un clair de lune allemand,

Dans les vieilles tours en décombres,

Reviennent ordinairement;

C'est la nuit que les Elfes sortent

Avec leur robe humide au bord,

Et sous les nénuphars emportent

Leur valseur de fatigue mort;

C'est la nuit qu'a lieu la revue

Dans la ballade de Zedlitz,

Où l'Empereur, ombre entrevue,

Compte les ombres d'Austerlitz.

Mais des spectres près du Gymnase,

A deux pas des Variétés,

Sans brume ou linceul qui les gaze,

Des spectres mouillés et crottés!

Avec ses dents jaunes de tartre,

Son crâne de mousse verdi,

A Paris, boulevard Montmartre,

Mob se montrant en plein midi!

La chose vaut qu'on la regarde:

Trois fantômes de vieux grognards!

En uniformes de l'ex-garde,

Avec deux ombres de hussards!

On eût dit la lithographie

Où, dessinés par un rayon,

Les morts, que Raffet déifie,

Passent, criant: Napoléon!

Ce n'était pas les morts qu'éveille

Le son du nocturne tambour,

Mais bien quelques _vieux de la vieille_

Qui célébraient le grand retour.

Depuis la suprême bataille,

L'un a maigri, l'autre a grossi;

L'habit jadis fait à leur taille

Est trop grand ou trop rétréci.

Nobles lambeaux, défroque épique,

Saints haillons, qu'étoile une croix,

Dans leur ridicule héroïque

Plus beaux que des manteaux de rois;

Un plumet énervé palpite

Sur leur kolbach fauve et pelé;

Près des trous de balle, la mite

A rongé leur dolman criblé;

Leur culotte de peau trop large

Fait mille plis sur leur fémur;

Leur sabre rouillé, lourde charge,

Creuse le sol et bat le mur;

Ou bien un embonpoint grotesque,

Avec grand'peine boutonné,

Fait un poussah, dont on rit presque,

Du vieux héros tout chevronné.

Ne les raillez pas, camarade;

Saluez plutôt chapeau bas

Ces Achilles d'une Iliade

Qu'Homère n'inventerait pas.

Respectez leur tête chenue!

Sur leur front par vingt cieux bronzé,

La cicatrice continue

Le sillon que l'âge a creusé.

Leur peau, bizarrement noircie,

Dit l'Égypte aux soleils brûlants;

Et les neiges de la Russie

Poudrent encor leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c'est sans doute

Du froid de la Bérésina;

Et s'ils boitent, c'est que la route

Est longue du Caire à Wilna;

S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre

Les drapeaux étaient leurs seuls draps;

Et si leur manche ne va guère,

C'est qu'un boulet a pris leur bras.

Ne nous moquons pas de ces hommes

Qu'en riant le gamin poursuit;

Ils furent le jour dont nous sommes

Le soir et peut-être la nuit.

Quand on oublie, ils se souviennent!

Lancier rouge et grenadier bleu,

Au pied de la colonne, ils viennent

Comme à l'autel de leur seul dieu.

Là, fiers de leur longue souffrance,

Reconnaissants des maux subis,

Ils sentent le coeur de la France

Battre sous leurs pauvres habits.

Aussi les pleurs trempent le rire

En voyant ce saint carnaval,

Cette mascarade d'empire,

Passer comme un matin de bal;

Et l'aigle de la grande armée

Dans le ciel qu'emplit son essor,

Du fond d'une gloire enflammée,

Étend sur eux ses ailes d'or!

[Illustration]

[Illustration]

TRISTESSE

EN MER

Les mouettes volent et jouent;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues secouent

Leurs crins échevelés dans l'air.

Le jour tombe; une fine pluie

Éteint les fournaises du soir,

Et le steam-boat crachant la suie

Rabat son long panache noir.

Plus pâle que le ciel livide

Je vais au pays du charbon,

Du brouillard et du suicide;

--Pour se tuer le temps est bon.

Mon désir avide se noie

Dans le gouffre amer qui blanchit;

Le vaisseau danse, l'eau tournoie,

Le vent de plus en plus fraîchit.

Oh! je me sens l'âme navrée;

L'Océan gonfle, en soupirant,

Sa poitrine désespérée,

Comme un ami qui me comprend.

Allons, peines d'amour perdues,

Espoirs lassés, illusions

Du socle idéal descendues,

Un saut dans les moites sillons!

A la mer, souffrances passées,

Qui revenez toujours, pressant

Vos blessures cicatrisées

Pour leur faire pleurer du sang!

A la mer, spectre de mes rêves,

Regrets aux mortelles pâleurs

Dans un coeur rouge ayant sept glaives,

Comme la Mère des douleurs.

Chaque fantôme plonge et lutte

Quelques instants avec le flot

Qui sur lui ferme sa volute

Et l'engloutit dans un sanglot.

Lest de l'âme, pesant bagage,

Trésors misérables et chers,

Sombrez, et dans votre naufrage

Je vais vous suivre au fond des mers!

Bleuâtre, enflé, méconnaissable,

Bercé par le flot qui bruit,

Sur l'humide oreiller du sable

Je dormirai bien cette nuit!

... Mais une femme dans sa mante

Sur le pont assise à l'écart,

Une femme jeune et charmante

Lève vers moi son long regard.

Dans ce regard, à ma détresse

La Sympathie aux bras ouverts

Parle et sourit, soeur ou maîtresse.

Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!

Les mouettes volent et jouent;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues, secouent

Leurs crins échevelés dans l'air.

[Illustration]

[Illustration]

A

UNE ROBE ROSE

Que tu me plais dans cette robe

Qui te déshabille si bien,

Faisant jaillir ta gorge en globe,

Montrant tout nu ton bras païen!

Frêle comme une aile d'abeille,

Frais comme un coeur de rose-thé,

Son tissu, caresse vermeille,

Voltige autour de ta beauté.

De l'épiderme sur la soie

Glissent des frissons argentés,

Et l'étoffe à la chair renvoie

Ses éclairs roses reflétés.

D'où te vient cette robe étrange

Qui semble faite de ta chair,

Trame vivante qui mélange

Avec ta peau son rose clair?

Est-ce à la rougeur de l'aurore,

A la coquille de Vénus,

Au bouton de sein près d'éclore,

Que sont pris ces tons inconnus?

Ou bien l'étoffe est-elle teinte

Dans les roses de ta pudeur?

Non; vingt fois modelée et peinte,

Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,

Réalité que l'art rêva,

Comme la princesse Borghèse

Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres

De mes désirs inapaisés,

Mettant au corps dont tu les sèvres

Une tunique de baisers.

[Illustration]

[Illustration]

LE MONDE

EST MÉCHANT

Le monde est méchant, ma petite:

Avec son sourire moqueur

Il dit qu'à ton côté palpite

Une montre en place du coeur.

--Pourtant ton sein ému s'élève

Et s'abaisse comme la mer,

Aux bouillonnements de la sève,

Circulant sous ta jeune chair.

Le monde est méchant, ma petite:

Il dit que tes yeux vifs sont morts

Et se meuvent dans leur orbite

A temps égaux et par ressorts.

--Pourtant une larme irisée

Tremble à tes cils, mouvant rideau,

Comme une perle de rosée

Qui n'est pas prise au verre d'eau.

Le monde est méchant, ma petite:

Il dit que tu n'as pas d'esprit,

Et que les vers qu'on te récite

Sont pour toi comme du sanscrit.

--Pourtant, sur ta bouche vermeille,

Fleur s'ouvrant et se refermant,

Le rire, intelligente abeille,

Se pose à chaque trait charmant.

C'est que tu m'aimes, ma petite,

Et que tu hais tous ces gens-là.

Quitte-moi;--comme ils diront vite:

Quel coeur et quel esprit elle a!

[Illustration]

[Illustration]

INÈS

DE

LAS SIERRAS

A LA PETRA CAMARA

Nodier raconte qu'en Espagne

Trois officiers cherchant un soir,

Une venta dans la campagne,

Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;

Un vrai château d'Anne Radcliffe,

Aux plafonds que le temps ploya,

Aux vitraux rayés par la griffe

Des chauves-souris de Goya,

Aux vastes salles délabrées,

Aux couloirs livrant leur secret,

Architectures effondrées

Où Piranèse se perdrait.

Pendant le souper, que regarde

Une collection d'aïeux

Dans leurs cadres montant la garde,

Un cri répond aux chants joyeux;

D'un long corridor en décombres,

Par la lune bizarrement

Entrecoupé de clairs et d'ombres,

Débusque un fantôme charmant;

Peigne au chignon, basquine aux hanches,

Une femme accourt en dansant,

Dans les bandes noires et blanches

Apparaissant, disparaissant.

Avec une volupté morte,

Cambrant les reins, penchant le cou,

Elle s'arrête sur la porte,

Sinistre et belle à rendre fou.

Sa robe, passée et fripée

Au froid humide des tombeaux,

Fait luire, d'un rayon frappée,

Quelques paillons sur ses lambeaux;

D'un pétale découronnée

A chaque soubresaut nerveux,

Sa rose, jaunie et fanée,

S'effeuille dans ses noirs cheveux.

Une cicatrice, pareille

A celle d'un coup de poignard,

Forme une couture vermeille

Sur sa gorge d'un ton blafard;

Et ses mains pâles et fluettes,

Au nez des soupeurs pleins d'effroi

Entre-choquent les castagnettes,

Comme des dents claquant de froid.

Elle danse, morne bacchante,

La cachucha sur un vieil air,

D'une grâce si provocante,

Qu'on la suivrait même en enfer.

Ses cils palpitent sur ses joues

Comme des ailes d'oiseau noir,

Et sa bouche arquée a des moues

A mettre un saint au désespoir.

Quand de sa jupe qui tournoie

Elle soulève le volant,

Sa jambe, sous le bas de soie,

Prend des lueurs de marbre blanc.

Elle se penche jusqu'à terre,

Et sa main, d'un geste coquet,

Comme on fait des fleurs d'un parterre

Groupe les désirs en bouquet.

Est-ce un fantôme? est-ce une femme?

Un rêve, une réalité,

Qui scintille comme une flamme

Dans un tourbillon de beauté?

Cette apparition fantasque,

C'est l'Espagne du temps passé,

Aux frissons du tambour de basque

S'élançant de son lit glacé,

Et, brusquement ressuscitée

Dans un suprême boléro,

Montrant sous sa jupe argentée

La _divisa_ prise au taureau.

La cicatrice qu'elle porte,

C'est le coup de grâce donné

A la génération morte,

Par chaque siècle nouveau-né.

J'ai vu ce fantôme au Gymnase,

Où Paris entier l'admira,

Lorsque dans son linceul de gaze

Parut la Petra Camara,

Impassible et passionnée,

Fermant ses yeux morts de langueur,

Et comme Inès l'assassinée

Dansant, un poignard dans le coeur!

[Illustration]

[Illustration]

ODELETTE

ANACRÉONTIQUE

Pour que je t'aime, ô mon poète,

Ne fais pas fuir par trop d'ardeur

Mon amour, colombe inquiète,

Au ciel rose de la pudeur.

L'oiseau qui marche dans l'allée

S'effraye et part au moindre bruit;

Ma passion est chose ailée

Et s'envole quand on la suit.

Muet comme l'Hermès de marbre,

Sous la charmille pose-toi;

Tu verras bientôt de son arbre

L'oiseau descendre sans effroi.

Tes tempes sentiront près d'elles,

Avec des souffles de fraîcheur,

Une palpitation d'ailes

Dans un tourbillon de blancheur,

Et la colombe apprivoisée

Sur ton épaule s'abattra,

Et son bec à pointe rosée

De ton baiser s'enivrera.

[Illustration]

[Illustration]

FUMÉE

Là-bas, sous les arbres s'abrite

Une chaumière au dos bossu;

Le toit penche, le mur s'effrite,

Le seuil de la porte est moussu.

La fenêtre, un volet la bouche;

Mais du taudis, comme au temps froid

La tiède haleine d'une bouche,

La respiration se voit.

Un tire-bouchon de fumée,

Tournant son mince filet bleu,

De l'âme en ce bouge enfermée

Porte des nouvelles à Dieu.

[Illustration]

[Illustration]

APOLLONIE

J'aime ton nom d'Apollonie,

Écho grec du sacré vallon,

Qui, dans sa robuste harmonie,

Te baptise soeur d'Apollon.

Sur la lyre au plectre d'ivoire,

Ce nom splendide et souverain,

Beau comme l'amour et la gloire

Prend des résonnances d'airain.

Classique, il fait plonger les Elfes

Au fond de leur lac allemand,

Et seule la Pythie à Delphes

Pourrait le porter dignement,

Quand relevant sa robe antique

Elle s'assoit au trépied d'or,

Et dans sa pose fatidique

Attend le dieu qui tarde encor.

[Illustration]

[Illustration]

L'AVEUGLE

Un aveugle au coin d'une borne,

Hagard comme au jour un hibou,

Sur son flageolet, d'un air morne,

Tâtonne en se trompant de trou,

Et joue un ancien vaudeville

Qu'il fausse imperturbablement;

Son chien le conduit par la ville,

Spectre diurne à l'oeil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire;

Sombre, il entend le monde obscur

Et la vie invisible bruire

Comme un torrent derrière un mur!

Dieu sait quelles chimères noires

Hantent cet opaque cerveau!

Et quels illisibles grimoires

L'idée écrit en ce caveau!

Ainsi dans les puits de Venise,

Un prisonnier à demi fou,

Pendant sa nuit qui s'éternise,

Grave des mots avec un clou.

Mais peut-être aux heures funèbres,

Quand la mort souffle le flambeau,

L'âme habituée aux ténèbres

Y verra clair dans le tombeau!

[Illustration]

[Illustration]

LIED

Au mois d'avril, la terre est rose

Comme la jeunesse et l'amour;

Pucelle encore, à peine elle ose

Payer le Printemps de retour.

Au mois de juin, déjà plus pâle

Et le coeur de désir troublé,

Avec l'Été tout brun de hâle

Elle se cache dans le blé.

Au mois d'août, bacchante enivrée,

Elle offre à l'Automne son sein,

Et, roulant sur la peau tigrée,

Fait jaillir le sang du raisin.

En décembre, petite vieille,

Par les frimas poudrée à blanc,

Dans ses rêves elle réveille

L'Hiver auprès d'elle ronflant.

[Illustration]

[Illustration]

FANTAISIES D'HIVER

I

Le nez rouge, la face blême,

Sur un pupitre de glaçons,

L'hiver exécute son thème

Dans le quatuor des saisons.

Il chante d'une voix peu sûre

Des airs vieillots et chevrotants;

Son pied glacé bat la mesure

Et la semelle en même temps;

Et comme Hændel, dont la perruque

Perdait sa farine en tremblant,

Il fait envoler de sa nuque

La neige qui la poudre à blanc.

II

Dans le bassin des Tuileries,

Le cygne s'est pris en nageant,

Et les arbres, comme aux féeries,

Sont en filigrane d'argent.

Les vases ont des fleurs de givre,

Sous la charmille aux blancs réseaux;

Et sur la neige on voit se suivre

Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue,

Vénus coudoyait Phocion,

L'Hiver a posé pour statue

La frileuse de Clodion.

III

Les femmes passent sous les arbres

En martre, hermine et menu-vair,

Et les déesses, frileux marbres,

Ont pris aussi l'habit d'hiver.

La Vénus Anadyomène

Est en pelisse à capuchon,

Flore, que la brise malmène,

Plonge ses mains dans son manchon.

Et pour la saison, les bergères

De Coysevox et de Coustou,

Trouvant leurs écharpes légères,

Ont des boas autour du cou.

IV

Sur la mode parisienne

Le Nord pose ses manteaux lourds,

Comme sur une Athénienne

Un Scythe étendrait sa peau d'ours.

Partout se mélange aux parures

Dont Palmyre habille l'Hiver,

Le faste russe des fourrures

Que parfume le vétyver.

Et le Plaisir rit dans l'alcôve

Quand, au milieu des Amours nus,

Des poils roux d'une bête fauve

Sort le torse blanc de Vénus.

V

Sous le voile qui vous protège,

Défiant les regards jaloux,

Si vous sortez par cette neige,

Redoutez vos pieds andalous;

La neige saisit comme un moule

L'empreinte de ce pied mignon

Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,

Signe, à chaque pas, votre nom.

Ainsi guidé, l'époux morose

Peut parvenir au nid caché

Où, de froid la joue encor rose,

A l'Amour s'enlace Psyché.

[Illustration]

[Illustration]

LA SOURCE

Tout près du lac filtre une source,

Entre deux pierres, dans un coin;

Allégrement l'eau prend sa course

Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure: Oh! quelle joie!

Sous la terre il faisait si noir!

Maintenant ma rive verdoie,

Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues

Me disent: Ne m'oubliez pas!

Les libellules de leurs queues

M'égratignent dans leurs ébats;

A ma coupe l'oiseau s'abreuve,

Qui sait?--Après quelques détours

Peut-être deviendrai-je un fleuve

Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume

Ponts de pierre, quais de granit,

Emportant le steamer qui fume

A l'Océan où tout finit.

Ainsi la jeune source jase,

Formant cent projets d'avenir;

Comme l'eau qui bout dans un vase,

Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touche à la tombe;

Le géant futur meurt petit;

Née à peine, la source tombe

Dans le grand lac qui l'engloutit!

[Illustration]

[Illustration]

BUCHERS

ET

TOMBEAUX

Le squelette était invisible

Au temps heureux de l'Art païen;

L'homme, sous la forme sensible,

Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe,

Spectre hideux de l'être cher,

Comme d'un vêtement qui tombe

Se déshabillant de sa chair,

Et, quand la pierre se lézarde,

Parmi les épouvantements,

Montrant à l'oeil qui s'y hasarde

Une armature d'ossements;

Mais au feu du bûcher ravie

Une pincée entre les doigts,

Résidu léger de la vie,

Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;

Ce que le papillon de l'âme

Laisse de poussière après lui,

Et ce qui reste de la flamme

Sur le trépied, quand elle a lui!

Entre les fleurs et les acanthes,

Dans le marbre joyeusement,

Amours, oegipans et bacchantes

Dansaient autour du monument;

Tout au plus un petit génie

Du pied éteignait un flambeau;

Et l'art versait son harmonie

Sur la tristesse du tombeau.

Les tombes étaient attrayantes:

Comme on fait d'un enfant qui dort,

D'images douces et riantes

La vie enveloppait la mort;

La mort dissimulait sa face

Aux trous profonds, au nez camard,

Dont la hideur railleuse efface

Les chimères du cauchemar.

Le monstre, sous la chair splendide

Cachait son fantôme inconnu,

Et l'oeil de la vierge candide

Allait au bel éphèbe nu.

Seulement pour pousser à boire,

Au banquet de Trimalcion,

Une larve, joujou d'ivoire,

Faisait son apparition;

Des dieux que l'art toujours révère

Trônaient au ciel marmoréen;

Mais l'Olympe cède au Calvaire,

Jupiter au Nazaréen;

Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre

S'étend.--Comme sur un drap noir,

Sur la tristesse immense et sombre

Le blanc squelette se fait voir;

Il signe les pierres funèbres

De son paraphe de fémurs,

Pend son chapelet de vertèbres

Dans les charniers, le long des murs,

Des cercueils lève le couvercle

Avec ses bras aux os pointus:

Dessine ses côtes en cercle

Et rit de son large rictus;

Il pousse à la danse macabre

L'empereur, le pape et le roi,

Et de son cheval qui se cabre

Jette bas le preux plein d'effroi;

Il entre chez la courtisane

Et fait des mines au miroir,

Du malade il boit la tisane,

De l'avare ouvre le tiroir;

Piquant l'attelage qui rue

Avec un os pour aiguillon,

Du laboureur à la charrue

Termine en fosse le sillon;

Et, parmi la foule priée,

Hôte inattendu, sous le banc,

Vole à la pâle mariée

Sa jarretière de ruban.

A chaque pas grossit la bande;

Le jeune au vieux donne la main;

L'irrésistible sarabande

Met en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche,

Dansant et jouant du rebec,

Et sur fond noir, en couleur blanche,

Holbein l'esquisse d'un trait sec.

Quand le siècle devient frivole

Il suit la mode; en tonnelet

Retrousse son linceul et vole

Comme un Cupidon de ballet

Au tombeau-sofa des marquises

Qui reposent, lasses d'amour,

En des attitudes exquises,

Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues,

Comédien que le ver mord,

Depuis assez longtemps tu joues

Le mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel art antique,

De ton paros étincelant

Couvrir ce squelette gothique;

Dévore-le, bûcher brûlant!

Si nous sommes une statue

Sculptée à l'image de Dieu,

Quand cette image est abattue,

Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonte

Dans la flamme aux sources du beau,

Sans que ton argile ait la honte

Et les misères du tombeau!

[Illustration]

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LE SOUPER

DES

ARMURES

Biorn, étrange cénobite,

Sur le plateau d'un roc pelé,

Hors du temps et du monde, habite

La tour d'un burg démantelé.

De sa porte l'esprit moderne

En vain soulève le marteau.

Biorn verrouille sa poterne

Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l'aurore,

Biorn, sur son donjon perché,

A l'horizon contemple encore

La place du soleil couché.

Ame rétrospective, il loge

Dans son burg et dans le passé;

Le pendule de son horloge

Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales

Il erre, éveillant les échos,

Et ses pas, sonnant sur les dalles,

Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,

Ni gentilshommes, ni bourgeois,

Mais les portraits de ses ancêtres

Causent avec lui quelquefois.

Émaux et Camées · 第 1 / 3 段