nous redescendons vers Vangâth, jusqu'aux tentes plantées plus bas, à
la limite des bouleaux. En face, sur une pente herbeuse, un grand
troupeau d'un millier de moutons fait son tour accoutumé. Comme
poussés par une force invincible, ils vont, broutant à la hâte
quelques touffes d'herbe happées au passage, ils vont sans trêve
devant eux. Beaucoup forment sur une seule ligne de longues files où
chacun semble oublier même de manger dans la préoccupation unique de
suivre la queue qui marche devant lui. Notez que personne ne les
incite à changer de place, sauf leur instinct migrateur. Quand ils
sont allés assez loin dans un sens, les bergers se bornent à les
relancer dans un autre. Et on comprend ce qu'on raconte des caravanes
de «moutons de charge» qui traversent les hautes passes de l'Asie
centrale, chacun d'eux portant quelques «briques» de thé comprimé.
Leur gîte de nuit est en plein air, au creux d'un val. À côté, les
_chaupans_ habitent pêle-mêle avec leur famille dans une sorte de
tente-abri, ouverte aux deux bouts; ils se contentent d'entasser des
fagots de genévriers du côté du vent et de la pluie. En échange d'un
maigre salaire, ils se chargent ainsi pendant tout l'été de faire
paître les moutons d'un ou même de plusieurs villages. Les paysans
n'ont pas une très haute opinion de leur honnêteté, et plus d'un
propriétaire monte de temps à autre vérifier le compte de ses bêtes,
sous prétexte de leur apporter, comme friandise, une petite provision
de sel.
De ce point encore la vue s'étend sur un fouillis de montagnes,
tourmentées comme des vagues et toutes crêtées de neiges nouvelles,
d'un blanc écumeux. Le chemin du retour est, pour 4 à 5 milles, pareil
aux prairies du Mahalesh, avec les mêmes torrents de pierres grises
dans les creux. Puis on rencontre le bord abrupt des falaises
rocheuses, et l'on arrive à la dernière descente, contre-partie de la
première montée, une glissade vertigineuse par des sentiers de sable
et de grès, qui font des coulées blanches à travers la noire
sapinière. En bas, c'est la rivière, les temples, le Nagâ, et, à une
petite lieue plus loin, par un sentier à travers les taillis, le
village de Vangâth, l'étape du jour.
Les parents des pèlerins viennent en masse les y attendre, chargés de
mille choses réconfortantes pour les braves qui sont montés jusqu'au
Gangâbal. Ceux-ci en redescendent complètement rasés, conséquence
obligée du dernier rite funéraire célébré là-haut. Les barbiers
musulmans de Srînagar n'ont garde de manquer l'occasion; pour exercer
leur art à de pareilles hauteurs, ils exigent des sommes énormes,
jusqu'à huit annas (0 fr. 80)! Tous les brahmanes y passent, qu'ils
aient ou non apporté les restes d'un mort; il n'est fait exception que
pour ceux dont le père est encore vivant ou la femme grosse.
[Illustration: Temples ruinés à Vangâth.--D'après une photographie.]
Les dix ou douze temples de Vangâth enfouissent sous la verdure leurs
ruines pittoresques, près d'une source, merveilleuse de limpidité et
encore à demi prisonnière dans son bassin de pierres taillées. Ces
lieux si calmes furent, au temps d'Avantivarman, le théâtre d'une
curieuse tragédie qu'il vaut la peine de lire dans la traduction du Dr
Stein. Ce roi était un jour venu faire ses dévotions au grand temple,
qu'il croyait avoir enrichi de ses présents. Aussi fut-il plutôt
étonné de voir que les prêtres ne déposaient devant l'image du dieu,
pour toute offrande, que des feuilles d'_oupalâkh_. (Il faut savoir
que c'est une plante sauvage, sorte de scabieuse blanche, dont les
Kachmiris mangent les feuilles bouillies; que ne mangent pas les
Kachmiris!) Devant cette ingénieuse mise en scène, le roi ne peut
s'empêcher de demander la raison de tant de lésinerie: c'est tout ce
que les pourohitas attendaient pour parler. Ils content qu'un certain
hobereau du voisinage se prévaut de sa faveur auprès du ministre pour
leur enlever les revenus de leurs villages; ainsi s'explique la
pauvreté de leur offrande et la maigre chère à laquelle est réduit le
dieu. Le roi fait semblant de n'avoir rien entendu et sort, sous
prétexte d'indisposition subite, laissant la cérémonie interrompue.
Voilà tout le monde en l'air. L'affaire arrive aussitôt aux oreilles
du ministre, qui ne songe qu'à garder sa place en se débarrassant au
plus vite d'un favori aussi compromettant; et c'est pourquoi il lui
fait, séance tenante, couper la tête et jeter le corps décapité dans
l'eau claire du petit étang. Après quoi, paisible, il vient s'informer
de la santé du roi, laquelle se trouve instantanément rétablie. «Non,
jamais, s'extasie le bon chroniqueur, on n'a vu ni on ne reverra
pareil ministre!» Il ne faudrait rien exagérer; les moeurs se sont
incontestablement adoucies, mais on trouve toujours des ministres qui
ont leur portefeuille chevillé au corps.
[Illustration: «Mêla» ou foire religieuse à Hazarat-Bal.--En haut,
photographie de l'auteur; en bas, photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Le voisinage des temples et la beauté de la vallée me retiennent
quelques jours à Vangâth, et aussi je ne sais quelle paresse à
m'éloigner pour jamais de ces montagnes, dont la nostalgie doit
toujours hanter quiconque en a foulé l'herbe parfumée et respiré l'air
pur et léger. Pourtant voici l'automne: il s'annonce à n'en pas douter
par la teinte dorée des pentes et la neige qui poudre les sommets, par
la fraîcheur piquante de l'air matinal et la clarté franche et froide
des clairs de lune. Et voici que descendent avec le premier frisson
d'automne tous les pasteurs, habitants d'été des hautes prairies; ils
descendent avec leurs familles et leurs troupeaux. Tous les jours, à
travers le petit hameau, c'est le bruyant et pittoresque défilé de
leurs bandes émigrantes; et elles m'apparaissent aussi soumises aux
fatalités des saisons que les troupes d'oiseaux migrateurs que je vois
passer au-dessus de ma tête.
Ce sont les Goudjars qui ouvrent la marche, car leurs buffles ne
supportent pas mieux le froid que le chaud. Aussi les huttes ouvertes,
où ils gîtent là-haut, sous la blancheur spectrale des bouleaux, sont
les premières désertées. Emportant dans des outres leurs provisions de
beurre ou de _ghî_, ils vont, poussant devant eux leurs lourdes bêtes
stupides, à la constitution si ridiculement délicate, et qui
s'attardent à se vautrer dans toutes les eaux du chemin. Là-bas, du
côté du midi, les attend quelque petite maison basse, à toit plat,
terrée dans un champ de maïs, comme nous en avons tant vu, en montant
au Kachmir, sur les collines qui dominent la route.
Voici à présent le _chaupan_ ramenant aux paysans d'en bas les moutons
confiés pour l'été à sa garde. Mais combien manqueront à l'appel et
seront censés avoir été dévorés par les ours ou être tombés dans un
précipice, qui auront été simplement vendus le plus cher possible au
touriste de passage? C'est le secret du _marg_. Il y aura dans les
villages des querelles et des cris assourdissants, à la mode
kachmirie; puis, tout s'apaisera; le berger recevra son salaire en
grains et son congé jusqu'au printemps de l'année prochaine; et
aussitôt ses moutons lavés, peignés et tondus, le paysan les enfermera
au rez-de-chaussée de sa maison pour lui servir de calorifère,
cependant qu'avec leur laine il se tissera des couvertures bien
chaudes au cours de ses longs loisirs d'hiver.
La rencontre la plus nouvelle pour nous a été, sur le chemin des
temples, celle d'une halte de _bakarban_ ou chevriers. Ceux-ci, de
véritables nomades, ne sont au Kachmir que des hôtes de passage comme
les touristes d'été; ils passent la saison froide sur les pentes
méridionales de l'Himalaya. Ce sont de tout autres personnages que le
_chaupan_ mercenaire. Leurs chèvres sont leur propriété, ainsi que les
nombreux chevaux de charge qui portent leurs bagages.
[Illustration: La villa de Sheik-Safai-Bâgh au sud du lac du
Srînagar.--D'après une photographie.]
On cite tel _bakarban_,--un boiteux,--qui posséderait à lui seul plus
de treize mille chèvres. Ce serait donc un Crésus pour le pays; car
son troupeau représenterait une valeur d'au moins 50 000 roupies. Ces
chèvres sont, en effet, très grandes, et leur peau est fort recherchée
pour faire des outres. Celles qui servent à l'eau sont tannées des
deux côtés; au contraire, pour celles à provisions, on laisse le poil
à l'intérieur. N'allez pas vous imaginer que c'est avec ce poil que
l'on fabriquait les fameux châles. La chèvre, dite du Kachmir, y est
inconnue; elle ne se trouve que sur les hauts plateaux glacés du
Tibet. Là seulement, la bonne mère nature fait pousser, sous la longue
toison de la bête, une sorte de plastron de laine fine, tout comme le
duvet pousse sous les plumes de l'eider. C'est de cette laine qu'on
tissait les châles et qu'on fait encore les souples et chauds tissus
de _pashmina_. On a bien essayé d'acclimater au Kachmir la chèvre à
lainage, mais l'hiver, si dur qu'il soit, ne l'est pas assez pour la
forcer à doubler d'un gilet de laine son long manteau de fourrure; à
plus forte raison en est-il de même des chèvres des _bakarban_ qui
passent le temps froid du côté de l'Inde.
[Illustration: Nishat-Bâgh et le bord oriental du lac de
Srînagar.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Pour en revenir à nos chevriers, ils étaient bien une vingtaine,
hommes, femmes et enfants. Ils traînaient à leur suite une bonne
grosse bufflesse, dont le lait, avec quelques galettes, composa leur
déjeuner. Les hommes étaient drapés dans des couvertures à la mode
kachmirie; les femmes étaient toutes vêtues d'une étoffe de coton bleu
foncé, à petites raies rouges largement espacées. Leur costume se
composait d'un pantalon étroit aux chevilles, mais par ailleurs très
largement drapé,--certains emploient jusqu'à 20 mètres d'étoffe,--et
d'une blouse serrée à la taille. Sous la petite calotte ronde dont
elles sont coiffées, leurs cheveux tombent sur leurs épaules en
quantité de petites tresses. Ainsi affublées, elles n'en restent pas
moins sveltes et souples. L'une d'elles, parée comme une idole, était
royalement belle; avec le gracieux ovale de son visage, son nez fin,
sa bouche mignonne et ses longs yeux de flamme sous l'arc parfait de
ses sourcils, elle était le vivant portrait de ces miniatures
indo-persanes qui représentent les sultanes favorites des grands
Mogols. Comme les autres, je la vis se charger, au départ, de son
dernier-né. Au lieu de tenir leurs enfants sur la hanche ou sur
l'épaule à la façon des femmes indiennes ou kachmiries, ces nomades
portent les leurs sur le dos à la hauteur des reins, dans une sorte de
berceau improvisé avec un pan d'étoffe. Elles se nouent solidement
autour de la ceinture le bout d'une longue écharpe, puis ramènent
l'autre extrémité par derrière sur leur épaule; dans la poche ainsi
formée est glissé l'enfant, puis l'excédent d'étoffe est enroulé en
manière de turban autour de la tête de la mère, qui pose encore
par-dessus un vase de terre ou de bronze, et, alerte, les mains
libres, se remet en marche. Par derrière, les enfants plus grands
trottinent comme ils peuvent, faisant leur apprentissage de bohémiens
et se familiarisant de bonne heure avec les routes de transhumance que
plus tard ils enseigneront à leurs descendants; car l'homme, comme les
animaux des bois, a ses pistes et ses foulées par lesquelles un même
instinct le pousse toujours à repasser.
Enfin il faut nous résigner à redescendre comme les autres. Avec la
vallée du Sind nous rattrapons la route muletière qui mène de Srînagar
à Leh, et nous faisons encore d'intéressantes rencontres. Ce sont de
bons bouddhistes du Ladâkh, qui regagnent leur pays avec des caravanes
de yaks chargés de blé, de riz, de sel et de poteries communes; ou
bien, au contraire, ce sont des musulmans de Yarkand en route pour les
ports de l'Inde, d'où ils comptent s'embarquer à destination de la
Mecque. L'accoutrement des uns et des autres est sensiblement le même:
bonnet fourré, houppelande à longues manches et bottes de feutre; et
ce sont toujours les mêmes petits yeux bridés qui clignotent dans
leurs faces jaunes et plates de Mongols. Tout ce monde se hâte, en
sens inverse, avant que la neige n'ait fermé les passes et que le
Kachmir ne retombe dans sa léthargie d'hiver.
Hâtons-nous donc, nous aussi, de profiter des derniers beaux jours. Je
m'installe avec quelques amis au Sheik-Safai-Bâgh, dans une maison de
plaisance qui est la propriété du râdja Amar-Singh, l'un des frères du
roi. Elle est--ou plutôt elle était--bâtie au milieu d'un grand parc
d'amandiers, sur une terrasse assez élevée pour jouir de la vue du
merveilleux lac de Srînagar: les citadins disent le _Dal_ ou «lac»
tout court, comme les Parisiens quand ils parlent de celui du Bois de
Boulogne; mais il n'y a pas à comparer. Donc le «Dal» est plus
féerique que jamais dans cette lumière d'automne. Les îlots et les
fameux jardins flottants, véritables radeaux de verdure, continuent à
se mirer dans l'eau transparente, qui reflète en plus clair les bois,
les montagnes et le ciel. Et le cadre est digne du tableau; il n'est
pas de plus bel amphithéâtre de collines que celui qui va de
l'Hariparvat, couronné de son fort, au Takht-i-Souleiman, coiffé de
son temple, tandis que, par derrière, monte le cône blanchi de
l'Haramouk. Seules, la teinte de rouille des prochains versants, les
feuilles d'or pâle des peupliers et la mince ligne de neige qui, déjà,
court sur le haut des montagnes comme pour en mieux dessiner les
arêtes, font pressentir l'approche de la mauvaise saison. La vallée,
en veine de coquetterie, devient chaque jour plus belle, comme pour se
faire davantage regretter de ceux qui vont lui dire adieu.
Le Bâgh de Dilavar-Khân, où résida Jacquemont, est beaucoup plus
proche de la ville et jouit d'une vue infiniment moins belle;
toutefois je n'ai pas manqué de m'y rendre en pèlerinage. Le bois de
la véranda est bien vermoulu et les chambres bien délabrées; mais il y
a peu d'années que vivait encore un vieux gardien qui avait connu
«Chakaman-Sâheb» et se rappelait comment «c'était un grand maigre, qui
jetait les roupies à poignées». Il est vrai que, sur les ordres de
Randjit-Singh, sa provision lui en était renouvelée chaque matin; ce
n'est pas avec les 1 200 francs que lui avait octroyés le Muséum qu'il
aurait pu faire des folies. Plus d'une fois, dit-il dans ses lettres,
il vint chercher à ce Sheik-Safai-Bâgh, où nous demeurons, un peu de
repos et peut-être réjouir ses yeux d'un plus beau paysage. Il n'y a
pas de doute que nous ayons retrouvé cette maison à peu près telle
qu'elle était en 1831; mais elle ne devait pas tarder à disparaître
sous la pioche des démolisseurs. Un an fait plus aujourd'hui que jadis
un siècle pour la transformation du Kachmir. Non seulement le joli
_baradéri_ n'existe plus, mais le bois d'amandiers a été découpé en
petits lots, comme un de nos parcs de banlieue, et s'est rempli de
cottages «à louer pour la saison»; car le râdja Amar-Singh passe pour
être fort entendu en affaires et n'a pas jugé ce genre de spéculation
indigne de lui. L'endroit, comme l'avait déjà remarqué Bernier, «s'est
trouvé admirable pour cela, parce qu'il est en très bel air, en vue du
lac, des îles et de la ville, et qu'il est plein de sources et de
ruisseaux».
[Illustration: Le canal de Mar à Srînagar.--Photographie Jadu Kissen,
à Delhi.]
Situé sur les molles pentes qui descendent à la rive méridionale,
Sheik-Safai-Bâgh était un excellent centre d'excursions pour les
fameux jardins de plaisance mogols disséminés alentour. On sait
comment ces parcs rappellent curieusement par leur ordonnance celui de
Versailles, dont ils sont à peu près contemporains. Sur la rive
occidentale, Nasim-Bâgh, le «jardin des brises», n'a plus ni
terrasses, ni fontaines, mais son bois de platanes est dans toute sa
splendeur. Sur le bord opposé, Nishat-Bâgh, le «jardin de la joie»,
adosse au rapide versant sa blanche villa à l'italienne, doublée par
son reflet dans les eaux. Enfin, au fond de la vaste nappe, longue de
plus d'une lieue, une vallée naturelle encadre la résidence royale de
Shahlimar: au bout de longs bassins semés de jets d'eau et bordés de
nobles avenues, la retraite d'amour de Jehan-Guir et de Nour-Mahal
dresse encore, au haut de ses quatre terrasses étagées, au milieu des
cascades et des fontaines, les piliers de marbre de ses pavillons. Il
faut lire dans Bernier, pour une fois enthousiaste, la description de
ces splendeurs aujourd'hui ternies ou éclipsées. On ne peut errer
parmi leurs débris sans un mélancolique retour en arrière sur les
figures évanouies, qui jadis s'y épanouirent en pleine joie de vivre,
«feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps». Et l'on doit
convenir que ces empereurs et ces sultanes avaient le sens de la vie
et de la nature; il n'est sûrement pas au monde de lieux mieux choisis
que ces maisons et jardins de plaisance, au bord du grand lac
transparent, pour goûter, comme en suspens entre deux ciels, la beauté
des choses de la terre. Prenez garde seulement de ne vous abandonner à
cette contemplation qu'à l'automne ou au printemps, quand la saison
des moustiques est déjà passée ou n'est pas encore venue. Ce serait un
bonheur trop parfait et, l'été, les anges déserteraient le Paradis
pour le Kachmir, s'il n'y fallait compter avec cette diabolique
engeance.
[Illustration: La mosquée de Shah Hamadan à Srînagar (rive
droite).--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Que de sites et de monuments, plus intéressants les uns que les autres,
il nous resterait encore à visiter! Si l'ascension ne vous effrayait
pas, ce serait d'abord le temple en haut du Takht-i-Souleiman, dont la
plate-forme commande une si belle vue sur les gracieux méandres de la
rivière; ou bien, au contraire, un bateau nous mènerait paresseusement à
la mosquée d'Hazarat-Bal, qui est censée posséder un poil de la barbe du
Prophète; de grandes foires religieuses, où des préoccupations profanes
et mercantiles se mêlent aux exercices de dévotion dans une
indescriptible cohue, s'y tiennent périodiquement en son honneur. Non
seulement c'est un rendez-vous général pour les marchands et les
mendiants autant que pour les personnes pieuses, mais les «dames à la
mode» de Srînagar ne manquent pas d'y venir parader dans leurs plus
magnifiques atours. Vous conduirai-je encore, moitié par eau, moitié par
terre, aux édifices brahmaniques ou musulmans de la ville, au temple
doré du palais royal ou à la mosquée de Chah-Hamadan, reconnaissable à
ses toits plats superposés, et à la tombe de Zaïn-oul-ab-Din que
surmonte une coupole? Battrons-nous ensemble les faubourgs de la rive
droite jusqu'à la Jamma-Masjid, dont le grand hall est supporté par des
troncs de déodars hauts comme des mâts, et relèverons-nous, dans les
porches ou sur les murs des _ziarats_ voisines, les vieilles colonnes et
les sculptures empruntées à d'anciens sanctuaires hindous? Nous
contenterons-nous, au contraire, de suivre les divers canaux qui
s'entrecroisent, comme des rues d'eau, à travers la ville, et notamment
celui de Mar, parfois si mal odorant, mais toujours si pittoresque avec
les lourds ponts de pierre qui le coupent et les hautes maisons qui le
bordent? N'espérez pas, à Srînagar plus qu'ailleurs, échapper à cette
sorte de loi fatale qui veut que, dans les villes anciennes, les coins
les plus amusants pour les yeux soient souvent les plus déplaisants pour
le nez; on sait assez que l'hygiène et le pittoresque ne logent pas à la
même enseigne. Mais, en somme, ces excursions sont celles de tout le
monde et de tous les jours, et l'on trouve là-dessus tous les
renseignements nécessaires dans les guides.
Une expérience peut-être plus rare et plus digne d'être rapportée est la
visite que j'eus l'occasion de faire à la maison d'un grand seigneur
kachmiri. Nous étions encore partis, ce matin-là, en expédition; car
quel autre nom donner à ces promenades en deux ou trois bateaux, où l'on
traîne après soi, à la mode anglo-indienne, mobilier de salle à manger
et vaisselle, provisions et domestiques, batterie de cuisine et
cuisinier? Il était convenu que nous nous arrêterions pour déjeuner dans
le jardin de ce palais, un des rares qui subsistent à Srînagar, et
auquel on accède du côté du Djhilam par un large escalier de pierre.
Notre repas fini, le propriétaire, fort correctement vêtu à l'européenne
entre ses babouches et son turban, nous fit aimablement les honneurs de
sa vaste demeure. Une porte monumentale, bâtie à la taille des éléphants
et surmontée de pavillons destinés à loger les hôtes, donne accès, du
côté de la rue, à une première cour; deux grands corps de bâtiments
parallèles, séparés par une autre cour, et dont le plus intérieur est le
_zénana_ réservé aux femmes, constituent la résidence; nous ne visitons
que le premier. Dans les chambres, au luxe asiatique des tapis, des
divans et des coussins brodés, se mêlent malheureusement des canapés et
des meubles du plus mauvais goût anglais; mais c'est une haute salle au
plafond soutenu par deux rangs de colonnes sculptées, qui nous présente
le ramassis le plus hétéroclite: des filets et des raquettes de tennis
traînent sur des tapis de Perse à faire rêver tous les collectionneurs;
des bidons de pétrole s'amoncellent à côté de braseros de bronze finement
ciselés, et tandis que nous feuilletons des manuscrits persans, ornés
d'admirables miniatures, sur les murs, dans des cadres dorés, les quatre
saisons et les cinq parties du monde, horribles chromolithographies,
nous contemplent.
Est-ce la peine de confesser que je profite de toutes ces courses pour
«boutiquer», comme disaient mes amies anglaises, chez les marchands du
bazar? J'ai eu la naïveté, en mai dernier, de leur commander les
bibelots que je tenais à emporter; je me convainc, à présent, que
c'était parfaitement inutile. Dans les principales échoppes il est
aisé de se procurer tout ce que l'on veut au moment même du départ. Le
style des artistes kachmiris commence, d'ailleurs, à être fâcheusement
gâté par les modèles qu'on leur impose. Les formes massives de
salières anglaises tendent, par exemple, à supplanter les motifs
indigènes du _kangri_, de la _kilta_ ou du lotus, et des tasses à
l'européenne remplacent les jolis bols de Lhassa. Presque tous les
objets d'argent deviennent ainsi d'un goût détestable. Le travail sur
cuivre est resté plus original; mais il faut savoir y mettre le prix.
Je n'ai pas vu une seule pièce émaillée qui fût parfaitement réussie,
et ils ne connaissent que l'émail bleu, en deux tons. Ce qui a le
mieux résisté jusqu'à présent à la contagion européenne, c'est la
sculpture sur bois et la broderie, très habilement exécutées et à très
bas prix. Quelques objets usuels, cadres, boîtes, écritoires, etc.,
fabriqués en papier mâché ou garnis de turquoises tibétaines, achèvent
de former un assortiment assez complet de la production jadis
artistique du Kachmir.
Que les beaux jours sont courts, assurent les romances; elles n'ont
que trop raison! Il faut bien me résigner, par un laid matin de
novembre, à donner l'ordre du départ. Dans le brouillard gris, nos
_doungas_ démarrent et se mettent à descendre au fil de l'eau, nous
ramenant à Baramoula, porte de sortie comme d'entrée de la Vallée.
Lentement,--j'ai défendu que l'on pagaye,--nous glissons sous les sept
ponts de Srînagar, qui, en cette saison où la rivière est basse,
semblent avoir doublé de hauteur. Temples, mosquées, palais, un à un
tous les aspects familiers des quais défilent et demeurent en arrière;
et quand enfin l'Hari-Parvat s'estompa, puis disparut au tournant du
fleuve,--l'avouerai-je?--quelque chose comme une larme de regret me
mouilla les yeux.
Mais alors, dira-t-on, à quoi bon le voyage et pourquoi se donner tant
de fatigues pour ne recueillir au bout qu'une tristesse de plus? À
cela je répondrai que c'est un goût comme un autre et peut-être plus
défendable que celui de l'opium ou de l'alcool. Du moins, sa
principale vertu n'est pas d'abréger la vie par l'oubli et
l'abrutissement final, mais, au contraire, de l'allonger, en
augmentant la somme de vos expériences. De cette saison passée au
Kachmir, il me reste une impression à la fois très présente, comme
d'hier, et très lointaine, comme celles qui, si l'on en croit les
Hindous, vous reviennent parfois du temps de vos existences passées:
je n'en demande pas plus. Il est convenu que les voyages forment la
jeunesse; pourquoi n'ajoute-t-on pas qu'il n'est pas de meilleure
manière de faire provision de souvenirs pour ses vieux jours? Après
tout, mieux vaut porter gravée dans sa mémoire que sur son tombeau la
fameuse inscription: «Et moi aussi, je fus en Arcadie.»
Mme F. MICHEL.
[Illustration: Spécimens de l'art du Kachmir.--D'après une
photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
* * * * *
TABLE DES GRAVURES ET CARTES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
En «rickshaw» sur la route du mont Abou.
(D'après une photographie.) 1
L'éléphant du touriste à Djaïpour. 1
Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns du mont Abou.
(D'après une photographie.) 2
Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi. (Dessin de Massias,
d'après une photographie.) 3
Les «Karévas» ou plateaux alluviaux formés par les érosions du
Djhilam. (D'après une photographie.) 4
«Ekkas» et «Tongas» sur la route du Kachmir: vue prise au relais
de Rampour. (D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 5