La réunion

Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails

navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans

prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le

bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis

comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se

serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules

dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:

--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à

nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de

respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens

qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser.

Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement

des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque

départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent

au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour

regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui

passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient

et des piétons qu'ils coudoyaient.

Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur

promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter

dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent

tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses

émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé

jusque-là:

--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à

faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons

espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon

ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération

dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la

ranimer de notre présence.

Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre,

et Pierre le secoua par le bras en lui disant:

--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre

ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en

attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il

soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall

River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche,

mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la

recherche d'un bureau de télégraphe.

Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le

pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre

s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se

trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était

absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs,

et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude

cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.

Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale

nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux

amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement

retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du

chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne

heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six

heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la

foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,

lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre

s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles

informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même.

Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste

des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient

strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du

Canada_.

Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse,

se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment

où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un

fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans

les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien,

connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir

d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont

Jeanne avait été victime.

--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?

--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur

l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que

Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait

des voeux pour sa guérison.

On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison

où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis

s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient

arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à

comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire

connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la

bienvenue:

--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter

de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos

autres enfants?

--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur

répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.

On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les

enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux

voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la

désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état

pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur

mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles

de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de

Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.

--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer

votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à

Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les

médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le

docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait

prudent de la déranger.

--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé

de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant,

avant d'aller plus loin.

On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement

en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il

répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et

il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout

danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout

faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla

aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter

devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même

à recevoir la bonne nouvelle.

Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard

il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement

dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en

voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se

baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de

joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:

--Jules! mon frère! Jules!

--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et

qui est bien heureux de te revoir.

--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout

dans la chambre.

Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait

comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il

s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser

respectueux.

--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur

continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus

de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.

Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle

avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.

Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser

seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant

d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des

émotions violentes.

--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du

monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut

qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait

produire de mauvais effets.

Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après

une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille,

malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait

tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des

voyageurs.

On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de

Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait

formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel

Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la

jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter

en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par

la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada,

dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,

Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour

prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.

Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était

écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que

le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna

en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de

reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la

pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait

tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur

et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur

affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils

avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 61 / 64 题