La question des salaires payés pour les travaux de la filature,
depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont
occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant
le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes
fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du
monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut
en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé
d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement,
fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à
proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours
vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de
l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait
espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater.
Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des
Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à
présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour
s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher
du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté
pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert
sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui
fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède
énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques
d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait
en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies
physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du
rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au
patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils
abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la
question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
à un moyen pratique de rapatriement.
Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs
compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans
trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris
en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière
loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi
à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller
chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette
question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de
rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun
sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une
mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par
la prévarication des autres.
Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps
que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des
avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette
vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique
que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars
qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?
Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun
sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis,
quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire.
Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème
d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les
Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent
qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont
avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le
premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il
y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se
prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à
ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une
manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi
de rapatriement.
Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir
enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre
un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada
français, mais on peut facilement les mettre au courant de la
position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires
qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont
engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe,
à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier
et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec
connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une
intelligence raisonnée de la question du rapatriement.
Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une
exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par
des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus
importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs
établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports,
on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme
correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de
l'émigration canadienne aux États-Unis.
On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait
s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais
il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall
River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les
travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de
chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les
établissements industriels de Fall River:
Cardeurs par jour .............$1.03
Fileurs " " ............... 1.44
Bobineuses (spoolers) .......... 95
Warpers ....................... 1.17
Passeuses-en-lames ............ 1.00
Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
Tisserands .................... 1.23
Moyenne générale $1.21 3/4.
Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres,
mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des
salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux
dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc être
considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent
aucune position exceptionnelle dans la filature.
Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du
cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale,
est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (_back boys,
doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus
jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre
de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom
de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces
ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures
se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches
verticales, soit à broches horizontales--(_frame spinning_)--et
ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent,
en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.
Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce
système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont
probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les
salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au
travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit
métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les
ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements,
une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des
«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix
ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.
Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la
famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un
tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les
tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des
actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux,
lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les
commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis
cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent
avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les
industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en
général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons
eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne,
fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup
de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des
ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par
la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une
troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis
que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit
de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires,
on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des
filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
relative.
Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait
fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des
travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait
suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et
Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes
ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières
difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de
lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait
le filage de la chaîne des tissus.
Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une
somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des
dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès
le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques
dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses
frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle
gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir
payé ses dépenses de chaque mois.
Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir
fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi,
obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme
apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants
avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour
les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les
bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà
lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.