Le voyage

Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection

à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles

de Contrecoeur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs

générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils

cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la

famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote

et un homme de coeur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de

Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses

camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.

Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il

fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour

échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son

absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts

pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en

attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille

francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen

ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis

qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le

talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut

un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant

considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de

l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans

la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis

se mit à l'oeuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en

dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint

jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus

suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé

les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré

jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de

vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre

de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très

mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix

ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années,

mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la

vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis

succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son

fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel,

avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années

encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune

homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait

apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme

et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les

devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se

dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour

cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas

de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne

fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et

ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de

temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les

plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes

s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce

pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer

dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille

nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait

une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se

réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les

fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre

de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été

préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un

fermage assez élevé pour une période de deux ans.

Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage

des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille

Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied

d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au

nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall

River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans;

Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur,

âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.

Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur

était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout

faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire

les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du

départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du

village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce

soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit

deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées

entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux

voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La

jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la

suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait

de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils

pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.

Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu

à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et

tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis

où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain,

sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en

touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent.

En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne

pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles

qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut

impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de

bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour

transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où

quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment

où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se

serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière

fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait:

la misère continuait son oeuvre de dépeuplement et l'on avait quitté

la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le

travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux

de chaque jour.

Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir

à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall

River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le

premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à

la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle

pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la

rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente

des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour

se rendre à sa destination.

Le système des communications par voies ferrées entre la Province de

Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques

années, des améliorations trop importantes au double point de vue du

commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire

ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles

pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour

l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se

concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts

internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour

tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si

intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que

les voies de communication pour le transport des voyageurs et des

marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt

national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu

à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines

séculaires qui existaient entre les races française et anglaise

en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de

Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés

des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la

tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées

qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup

d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement

d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il

est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop

peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication,

au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays.

L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour

prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des

canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle

transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et

prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste

français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce

territoire était réduit en surface en raison du carré des distances,

c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.

Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers

et des marchandises entre les principales villes de la Province de

Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic

Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal

& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la

compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a

eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à

destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition,

depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services

bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre

Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore

la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le

voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas

peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations

d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la

distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River

Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,

dans l'État du Vermont.

La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la

mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la

route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston

et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette

ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à

Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,

dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans

l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement

relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke,

petite ville florissante située au centre de la partie du Canada

français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement

forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,

Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.

La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat

de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et

Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de

conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif

exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux.

Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux

brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on

mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés

qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de

première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne

et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante,

tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que

justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause

première de ces changements importants. Des agences pour la vente des

billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres

importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et

les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par

des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et

les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la

ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre

trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent

les deux langues--l'anglais et le français--et des wagons dortoirs

et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui

désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque

enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et

ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis

faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve

d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le

trajet de Montréal à Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui,

en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.

Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes

américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une

des causes principales qui ont produit le mouvement général

d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes

administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute

d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer

et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu

à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde

entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant

canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des

richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime

toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque

jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa

famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier

que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler

pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette

de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada

et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les

Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour

prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve

irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de

personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne

des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne

se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal,

resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère,

quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont

aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient

atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux

États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il

est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les

Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien

être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de

l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction

forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le

besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il

soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il

est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y

appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les

hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes

émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.

Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il

avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du

travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village

lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en

s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:

--Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je

laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de

mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais

faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes

menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,

et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le

pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à

traîner une vie de souffrances et de privations.

Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour

payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets

de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune

qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les

dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M.

Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi

la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et

l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie,

toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à

parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé

pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et

la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de

l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.

Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et

avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir

été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva,

vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts.

Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard

descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour

le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua

Railroad».

Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans

contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe

aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui

comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de

grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule

ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de

billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac,

restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles

d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;

et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles

d'attente pour les omnibus et les «tramways».

Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour

veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du

chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et

spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on

parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la

gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du

«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du

même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les

attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement

ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies

industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été

retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu

du travail pour toute la famille.

En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal,

Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient

installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement

confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les

membres de la famille.

On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues

du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve

toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce

sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le

mal du pays.

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 42 / 64 题