L'expatriation

Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux

dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute

filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite

par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le

départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les

détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune

fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir

dignement ce devoir sacré.

Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard

s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il

s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans

des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec

reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque

après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route

de la chaumière, le docteur lui avait dit:

--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et

quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous

aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la

main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa

protection.

Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez

elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé

qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des

dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec

effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en

faisait sentir.

La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où

elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de

son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même

chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de

louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant

le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui

répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle

considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments

d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient

envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait,

cependant, prendre une décision immédiate car il était évident

qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état

de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis

la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les

ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à

exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais

de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars

pour toute fortune.

En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles

de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin

d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien

jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un

travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes

pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle

se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée

d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller

dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement

aucune sympathie dans sa douleur.

La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état

d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et

lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle

pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de

sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais

Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta

de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de

pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur

satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la

solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la

société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement

en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il

lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas

loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin

l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru

implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine

d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait

eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne

s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se

prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition

pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans

expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et

suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait

qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en

tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence

inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans

l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et

Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.

Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours

relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une

jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme,

pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre

alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait

s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques

et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui

compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de

sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son

projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance

qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la

mort de son père.

Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait

confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les

idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la

plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait

pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la

paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu

dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,

la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les

détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa

disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les

fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de

curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de

«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux

et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes,

elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit

qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était

nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain

eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de

remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on

trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient

l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se

plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation

des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se

vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de

Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière.

Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et

parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement

l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle

pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et

financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes

hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en

général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui

se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on

déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se

voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la

misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir

le coeur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du

travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver

l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était

adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des

nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de

la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut

possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où

reposaient les cendres de son père et sa mère.

La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante,

lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située

à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecoeur. Après

avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du

désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et

quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui

apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle

Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut

s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:

--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez

bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour

chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison.

Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses

courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien

peu de fermiers, à Contrecoeur, qui puissent se payer les services

d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour

tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la

somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes

bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous

vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre

exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme?

continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à

emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.

--Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce

que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve

par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,

dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les

manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous

aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici,

n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?

--Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon

père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à

hiverner dans les «chantiers».

--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de

Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir

trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit

déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à

vous?

--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut

de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.

--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à

l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?

--C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je

n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.

--Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est

difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail

dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une

famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur

pour les États-Unis.

--Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et

il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours

vécu.

--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le

pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais

il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand

nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous

arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les

manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités

avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui

depuis un an travaille aux États-Unis.

Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux

paroles de sa femme, et son coeur avait été touché de pitié en

apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par

l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui

demanda:

--Comment vous nommez-vous, mademoiselle?

--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.

--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux

patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque

d'apoplexie?

--Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.

--Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous

consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon

enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre

frère ne revient pas avant le printemps prochain.

--Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est

impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour

que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.

--Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et

quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai

été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui

avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père,

mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis

fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres

réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous

considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.

Qu'en dites-vous?

--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale

sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au

village et en apprenant mon départ?

--Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser

une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances

péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra

vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall

River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le

chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je

vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecoeur, s'il vous est

possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des

difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez

demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours

avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous

accompagner là-bas.

--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit

Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre

avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je

viendrai vous rendre ma réponse.

--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En

attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je

vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez

connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en

voiture, après le repas.

La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de

démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins

triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur

raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le

souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait

déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.

Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le

docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des

circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui

et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner

afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les

chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le

fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait

intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à

remplir.

Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa

protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui

eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du

travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux

États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays,

si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en

outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse

de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps

suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait

de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à

trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se

trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces

détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui

promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le

départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,

préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au

retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur

s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son

absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait

refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient

suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses.

Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait

pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour

couvrir ses frais de retour.

Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du

fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets

qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune

fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait

placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença

immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle

touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient

aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de

son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La

pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces

temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée,

menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune

avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et

timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève

de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.

Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le

docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au

chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un

sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne

avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses

dents:

--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,

et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à

obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que

les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français

s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour

fuir la pauvreté de la patrie!

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 40 / 64 题