Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse!
Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!
Mille rêves dorés et mille illusions,
Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
Il a vu son espoir comme une ombre passer!
Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!
Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!
(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)
[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow
(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats,
1865.]
Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.
Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant,
que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
surmonter.
Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile
commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
venir que le lendemain soir.
Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
à ce sujet.
--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que
je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.
Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et
droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
d'une voix calme:
--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!
--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.
--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un
homme sage et prévoyant.
Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
dit à son père:
--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
dites-vous?
--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous
comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.
--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules
en s'adressant à Jeanne.
La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
répondit:
--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
indispensable.
--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
engagement.
--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.
La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets
que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.
On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
tremblante et solennelle:
--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
fiancée, car l'heure du départ a sonné.
Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte
passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.
Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
l'obscurité.
Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements
de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur
qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
voyageur.
Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:
--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
que je vous ai causés.
Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était
éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
qui pleurait auprès de lui:
--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!
Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».
Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui
tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où
chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.
La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
aux émotions de la jeune fille.
On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
étaient indispensables.
Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.
Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:
--Docteur! mon père! Sauvez mon père!
L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père
Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:
--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.
Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:
--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?
Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la
vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
l'émotion:
--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
ensemble pour le repos de son âme patriotique.
Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.
Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
pressait encore la main froide et inerte du cadavre.
Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
à celui qui paraissait compatir à sa douleur:
--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...