Père et fils

La fortune a plus d'un caprice,

J'en éprouvai tous les soucis.

Voyageur que Dieu vous bénisse,

Et vous ramène à vos amis,

Au Canada, notre pays!

(B. Suite.)

[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans

_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain

matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le

chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à

Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger

les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin

de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque

embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la

quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son

travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire

part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait

tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la

matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son

fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait

l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde

des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement

commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un

va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser

le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du

matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des

bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;

et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des

marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel

se décida à aborder la grande question:

--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en

s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton

établissement prochain, et après avoir examiné la question sous

toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer

dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé

où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,

continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce

sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton

affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?

--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer

quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir

devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir

quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,

quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.

--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te

mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un

magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.

Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se

retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des

conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de

vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer

l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les

affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais

de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et

avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile

de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?

--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire

fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les

projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux

que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et

que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon

père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après

dîner, en présence de ma mère.

--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère

soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui

donnions toute notre attention.

La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait

rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient

recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et

Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le

père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication

qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son

père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au

contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et

s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était

uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à

Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,

Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà

d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille

du vieux patriote de Contrecoeur.

L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de

la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme

et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications

définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son

mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait

d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe

d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse

à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la

conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à

considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la

surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la

conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:

--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu

la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets

d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car

j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de

mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez

décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de

m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être

que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus

importante et de laquelle dépend probablement la décision que je

devrai prendre moi-même.

Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne

s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des

développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de

l'étonnement que produisait ses paroles:

--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était

permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement

matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma

connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de

porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous

demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec

Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur.

Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son

fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La

fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi

immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui

prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant

un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le

vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son

émotion, répondit d'une voix tremblante:

--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à

la fenaison avec son frère?

--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,

cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules

est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que

celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les

estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une

aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon

union avec mademoiselle Girard.

--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et

moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant

sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions

cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans

le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une

alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop

tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir

une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu

le consentement préalable du père de la jeune fille?

--Oui mon père.

--De Jean-Baptiste Girard lui-même?

--Oui mon père.

--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as

demandé sa fille en mariage?

--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,

une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène

d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années.

Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement

impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de

l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec

Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé

pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais

sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais

certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc

dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,

m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir

bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre

consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.

Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la

proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la

violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue

tremblante par la colère:

--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions

politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais

bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir

la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller

choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que

je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée

publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que

s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il

y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon

consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de

Contrecoeur.

Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en

prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un

homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par

un mouvement irrésistible. Il continua:

--Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année

dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par

toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes

de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir

embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton

entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes

justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et

de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment

tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans

un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour

mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu

dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard

et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un

passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre

Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon

consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.

Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit

d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je

me prêtais à tes caprices.

--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la

pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis

au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.

--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale

quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main

d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de

Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus

d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as

peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait

peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la

famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et

je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de

famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole

est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant

d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,

mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de

Contrecoeur. Voilà mon dernier mot!

Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre

pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.

Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la

scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop

de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita

d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après

quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que

les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à

son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son

union avec Jeanne Girard:

--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et

je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le

passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de

celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de

son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à

Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et

il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer

de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous

paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici

n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le

monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où

l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.

Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc

m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête

homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce

sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de

vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai

besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.

Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances

d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance

qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je

crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma

conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser

votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut

mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.

Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne

tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes

avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des

Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,

je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces

qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne

soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement

volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de

bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous

le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et

laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas

rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable

d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son

père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette

regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je

sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens

vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai

l'intention d'en faire ma femme.

Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui

sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir

déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme

qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au

sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et

il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le

calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout

à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions

politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus

pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à

comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce

d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en

s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:

--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir

aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie

tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me

soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que

l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de

t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.

Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;

dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de

la demoiselle Jeanne Girard?

--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.

Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me

reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau

à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.

--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère

qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,

souviens-toi que tu parles à ton père.

--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de

respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point

où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute

discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des

explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail

jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma

malle. Je partirai probablement demain.

Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea

vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le

retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent

tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:

--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers

Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à

cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et

Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère

fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il

revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.

Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.

Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la

réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers

et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on

rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère

de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les

douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité

paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les

infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent

si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.

Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait

qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme

s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:

--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de

nos vieux jours!

Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:

--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie

à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,

nous n'avons plus d'enfant!

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 33 / 64 题