Sous la pauvre cabane
L'on s'aime sans détours.
Sur ma douce nâgane,
Vent des amours,
Flottez toujours!
Mais tout bonheur se fane;
Rares sont les beaux jours.
Sur ma douce nâgane,
Vent des amours,
Chantez toujours!
(L.-H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans
_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal,
Lovell, 1877.]
Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.
Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.
Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
de sa figure douce et mélancolique.
Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
son amante:
--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
demander la main de votre fille.
--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
querelle entre vous et votre père.
--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
demande la main de mademoiselle Jeanne.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
coeur.
--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que
je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
vous accorde la main de ma fille Jeanne.
--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la
glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en
s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si
ancien et toujours si nouveau--des premières amours.
Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
vide qui pourrait exister sur ce sujet.
Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
la nuit.
Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route
de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
espérances de l'avenir.
Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
d'amour, et de bonheur.
Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M.
Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
de la fermière de Lavaltrie.
Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.
Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait
de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre
désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
fille.