1837
Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,
Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!
Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;
Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,
Et mouraient en disant: C'est bien!
(L.H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée
dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage
spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]
Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:
--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.
Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
l'Anglais.
Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur
s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
d'aviron.
Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
du Saint-Laurent.
Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller
porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au
nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
me prit à part et me dit:
--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
votre retraite.
--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous
presser. Dis adieu à ta femme et partons.
J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience
que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas
affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
croître nos appréhensions.
--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert
et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
j'aurai prises sur leur compte.
Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
--_We've got them all right, Jack._
--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
à face, et je fus le premier à rompre le silence.
--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
avec rudesse.
--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me
répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
le timbre de sa voix.
--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
prétendez-vous faire? nous arrêter?
--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
comme traîtres et rebelles au gouvernement.
--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
de votre vie de mouchard. Entendez-vous!
Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
adversaires:
--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
diable! la partie nous semble égale.
Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
nous:
--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
affaire.
--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!
Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs
mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
la bande nous dit d'une voix colère:
--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
de votre résistance devant les tribunaux.
Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:
--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
Vous êtes des lâches.
Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
plaça devant lui.
--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
laisse-les partir, mon fils.
Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
période électorale, des discussions politiques, sur la place de
l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?