Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
Tous deux venaient d'échanger un serment;
Le Capitaine avait promis d'attendre
Et le bateau restait complaisamment.
«Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»
«Vous emportez mon coeur, répondit-elle,
Car ma pensée est tout entière à vous!»
(Benjamin Sulte.)
[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les
Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
commencer les travaux de chargement.
Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
avait dit:
--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
soir.
Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».
Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
caractère franc et loyal.
Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
à ses employés:
--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me
disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:
Mariez-vous, je le répète,
Vous ferez bien, soyez heureux;
Mais ne vous pressez pas fillettes
Et vous ferez encore bien mieux.
Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
avec le refrain d'une chanson.
Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
les villages voisins.
Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:
--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
vous causer un moment de bonheur.
Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:
--Pierre, vous aimez Jeanne?
Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.
--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre
soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
du maître.
Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
répondaient pas.
--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!
--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite
soeur?
Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.
--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
demain, pour dîner, M. Montépel.
Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
yeux pour répondre au bonsoir de son amant.
--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
Jules.
--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant
le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois,
battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.
Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.
Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
disparu dans l'ombre.