La fenaison

La faux s'en va de droite à gauche,

Avec un rythme cadencé;

L'herbe, à mesure qu'on la fauche,

Tombe et s'aligne en rang pressé.

De mulots une bande folle

Est interrompue en ses jeux;

Oiseaux, abeilles, tout s'envole;

La couleuvre est coupée en deux.

(Pierre Dupont.)

[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La

Nouvelle Lyre_, 1858.]

Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,

Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au

travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison

déjà commencée.

Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus

manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de

présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture

du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques

années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur

de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).

Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le

système des tramways américains, et les rues de la grande ville

étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles

on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on

a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».

Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50

personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que

l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus

grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père

Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en

apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails

de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:

--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des

soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle

compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont

maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du

fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,

je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la

compagnie. Qu'en dis-tu, femme?

--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton

habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;

mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent

toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.

Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des

arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la

plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.

La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire

d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours

venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de

terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les

pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies

de juillet.

Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de

juillet.

Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route

des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les

faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins

odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de

trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs

rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants

retentissants.

Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon

de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de

la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied

chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de

paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,

la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille

des champs.

Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à

attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent

produit des amours sincères et d'heureux mariages.

Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait

entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et

faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne

séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.

Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de

légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte

son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant

que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les

hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de

contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et

transparente.

Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir

l'expression consacrée:

--Au travail! mes enfants!

Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,

par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la

lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches

légères et le mouvement du travail recommence.

D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins

de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges

de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs

chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée

qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.

Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du

grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou

moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue

du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage

d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.

La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et

transportés à Montréal.

Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus

à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait

Jules Girard du village de Contrecoeur.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient

arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services

à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à

l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les

faneuses.

Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se

tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses

de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs

figures tristes et intelligentes.

Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de

se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui

les conduisait à Contrecoeur.

Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur

la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le

fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.

Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du

canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts

réunis du faucheur et de la faneuse.

Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur

le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard

octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité

un cordial bonsoir.

Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le

soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que

l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte

du fleuve.

On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après

avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient

reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux

de la moisson.

Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,

préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre

parfait le ménage de la chaumière.

Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout

en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en

silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce

vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,

et continuer les travaux de la moisson.

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 19 / 64 题