Les voyageurs

Au fond de la forêt on entend de la hache

Les coups retentissants, sinistres, réguliers,

Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,

Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.

(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.)

[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais

poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.]

Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?

De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque

automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller

s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.

Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités

en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.

Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal

jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des

gens d'en haut».

On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le

fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,

on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de

mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous

des bons vivants:

À Bytown, c'est une jolie place,

Mais il y a beaucoup de crasse

Il y a des jolies filles

Et aussi des polissons,

Dans les chantiers nous hivernerons,

Dans les chantiers nous hivernerons.

Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était

d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance

de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui

ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».

Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la

réputation éminemment franco-canadienne.

On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des

chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.

Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux

ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en

«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.

Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites.

Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le

jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié

les souverains de ces forêts immenses.

Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu

aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait

ses aventures plus ou moins... véridiques.

La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»

finissait ordinairement la soirée.

On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison

paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec

impatience le retour du voyageur.

Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage

d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort

certaine.

On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le

premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du

bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le

danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y

gagnait quelquefois un coup de griffe.

Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des

billots.

On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait

bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la

pensée du retour au foyer.

On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset

bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à

Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille

enchantée.

Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite

les récoltes.

On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains

en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour

recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du

voyageur.

Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque

entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des

contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et

de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait

encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier

voyageur».

Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de

chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans

les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de

légende.

On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les

indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais

les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et

finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude

des professions libérales.

La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en

1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs

dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler

le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des

alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils

unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 12 / 64 题