Assis dans mon canot d'écorce
Prompt comme la flèche ou le vent,
Seul, je brave toute la force
Des rapides du Saint-Laurent.
(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.)
[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes.
Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.]
En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
joli village à l'aspect incontestablement normand.
Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
siècle.
Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
plus pittoresques du Canada français.
À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
beautés de la nature.
De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les
brillants exploits de ses fondateurs.
On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
Iroquois.
On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.
À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
servait de gouvernail.
Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
l'intelligence et l'habitude du commandement.
Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
couteau du voyageur canadien.
Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
en servir de guide.
--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue.
--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
voyageurs.
L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
dont ses compagnons redirent le refrain:
Mon père n'avait fille que moi,
Canot d'écorce qui va voler.
Et dessus la mer il m'envoie;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Et dessus la mer il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler.
Le marinier qui me menait;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Le marinier qui me menait,
Canot d'écorce qui va voler.
Me dit ma belle embrassez-moi
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Me dit ma belle embrassez-moi,
Canot d'écorce qui va voler.
Non, non, Monsieur, je ne saurais;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Non, non, monsieur, je ne saurais,
Canot d'écorce qui va voler.
Car si mon papa le savait;
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Car si mon papa le savait,
Canot d'écorce qui va voler.
C'est bien sûr qu'il me battrait
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler.
Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.
Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
nuit.