_Fait sur-le-champ par son commandement_.
Muse, notre grande princesse
Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse
A louer sa beauté; mais il faut avouer
Qu'on ne saurait la satisfaire
Et que le seul moyen qu'on a de la louer
C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.
Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda à son tour à
l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitôt la petite Jaqueline
improvisa un éloge de la beauté de Mme d'Hautefort. La reine et toute
l'assistance étaient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal
fut souvent appelée à la cour et toujours caressée du roi, de la reine,
de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les
reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait
en elle, c'est qu'elle gardait la gaieté de son âge; quand elle était
avec ses compagnes, elle jouait à tous les jeux des enfants, et,
lorsqu'elle était seule, elle s'amusait avec ses poupées.
[Illustration: Jaqueline chez Anne d'Autriche.]
On sent la naïveté de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant
qu'elle adressa à la reine pour la remercier de l'accueil fait à ses
premiers vers:
Mes chers enfants, mes petits vers,
Se peut-il arriver dans le grand univers
Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable?
Vous êtes remplis de bonheur:
La reine vous combla d'honneur,
Sa Majesté vous fit un accueil favorable.
Sa main daigna vous recevoir.
Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir;
Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles,
Et par un excès de bonté,
Sans que vous l'eussiez mérité,
Sa bouche vous nomma de petites merveilles.
Malgré le succès de Jaqueline à la cour, malgré le génie naissant de son
frère, qui déjà excitait la curiosité des princes et des grands, leur
père faillit être enfermé à la Bastille par le cardinal de Richelieu.
Dans une réunion nombreuse où se trouvaient d'autres personnages, M.
Pascal père et quelques-uns de ses amis exprimèrent à propos des rentes
de l'hôtel de ville une opinion assez vive contre le cardinal; traités
de séditieux, tous ceux qui avaient parlé de la sorte furent envoyés à
la Bastille. L'ordre d'arrêter M. Pascal fut donné; il se sauva et
parvint à se dérober aux poursuites qui le menaçaient.
Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait
souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le
Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce
beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux
boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre,
présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les
divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était
Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on
représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse
d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut
faire jouer par des enfants l'_Amour tyrannique_, tragi-comédie de
Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie
Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui
veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement
au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse
d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir
pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même
entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la
famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui
proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui
connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se
chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva.
Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse
qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne
cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce
de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre
adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après
le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
«Monsieur mon père,
«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne
vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause
de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y
a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les
envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à
l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'_Amour tyrannique _ devant
M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui
s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis
trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous,
de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous
connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre
science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette
affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées
comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une
fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le
tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M.
Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la
comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à
lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me
demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon,
laquelle lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y
apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se
passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut
y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se
mettait à rire, comme aussi tout le monde dans la salle.
«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le
dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce
qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette
occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela,
M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal.
J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut
avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela
n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui,
il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me
baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre
ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et
puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce
que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute
sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal:
«Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet
homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort
savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort
savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M.
le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez
en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai
s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que
vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit:
«Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me
répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en
allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et
lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir.
Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands
compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous
mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de
confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet
endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je
ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous
écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de....[3]. Je m'en
ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin
étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier
ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je
m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une
affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours
souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,
«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,
«Pascal.
«De Paris, ce 4 avril 1639.»
[Note 3: Mot illisible dans la lettre manuscrite.]
Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre
que nous venons de citer:
Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,
Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles:
Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles,
Interdit à mon corps et voix et mouvement.
Mais pour me rendre ici capable de vous plaire,
Rappelez de l'exil mon misérable père:
C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté;
Sauvez un innocent d'un péril manifeste:
Ainsi vous me rendrez l'entière liberté
De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.
En recevant ces heureuses nouvelles, Étienne Pascal se hâta de revenir à
Paris; il se présenta, avec ses trois enfants, à Ruel, chez le cardinal,
qui lui fit l'accueil le plus flatteur. «Je connais tout votre mérite,
lui dit Richelieu; je vous rends à vos enfants et je vous les
recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.»
Deux ans après, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen, et il
alla s'établir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui
n'avait cessé de s'exercer à faire des vers, obtint le prix de poésie
décerné chaque année à Rouen, à la fête de la Conception de la Vierge,
qui était le sujet même du concours. Quoique ces vers ne méritent pas
d'être cités, ils eurent alors un prodigieux succès. Le prix fut porté à
Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et
Corneille, présent à cette cérémonie, fit un impromptu sur le triomphe
et la modestie de la jeune muse, qui s'était dérobée à cette ovation.
Voici le début de ces vers; ils étaient adressés au prince qui présidait
la solennité:
Pour une jeune muse absente,
Prince, je prendrai soin de vous remercier,
Et son âge et son sexe ont de quoi convier
A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.
Guidée par le génie de Corneille, qui peut dire jusqu'où serait monté le
vol de cette intelligence, dans ce beau siècle où un souffle de
grandeur passa sur les âmes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute,
effraya Jaqueline; elle en détourna ses regards avec une sorte
d'éblouissement, et elle ne fit plus de vers que pour célébrer Dieu:
Moteur de ce grand univers,
Inspirez-moi de puissants vers,
Envoyez-moi la voix des anges,
Non pas pour louer les mortels,
Mais pour entonner vos louanges,
Et vous remercier au pied de vos autels.
Bientôt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit
cette beauté et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde. Que
de charmes, que de génie se cachèrent dans cette retraite, gloires
humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces étoiles qui brillent,
fuient et se confondent dans la voie lactée!