Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne était blanche de givre,
et au loin les toits des maisons et les clochers du village paraissaient
couverts de neige; les arbres comme des squelettes étendaient leurs
branches décharnées; en place de feuillage il y pendait des glaçons. Un
pauvre enfant de treize ans, assez mal vêtu, sans bas et chaussé de gros
souliers déjà vieux, suivait péniblement le chemin à peine tracé de
Melun à Orléans; ce n'était pas une belle et grande route royale comme
aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement en quelques
heures de Melun à Paris; il y a près de trois cents ans de cela, et à
cette époque les chemins qui sillonnaient la France étaient de
véritables précipices creusés d'ornières boueuses, parsemés de pierres
et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronçons rompus cessaient
tout à coup de marquer leurs traces à travers un champ ou à travers un
bois.
Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun à Paris, et le
pauvre enfant, très-ignorant de la distance, s'était imaginé pouvoir y
arriver le soir même. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun à
Paris, et il avait pensé: ce doit être bien près, j'y arriverai comme
la Seine y arrive. Quoiqu'il fût parti aux premières lueurs de l'aube et
qu'il eût marché courageusement tout le jour, la nuit commençait à
tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orléans. Il pensa
qu'il s'était égaré; mais à qui demander son chemin? par une fatalité
qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait marché depuis le
matin sans rencontrer ni piéton, ni monture; il avait pourtant compté
sur l'assistance publique, car il était parti sans avoir mis sous ses
petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance
de l'enfance que les chimères et l'espérance accompagnent, il avait
cheminé d'abord gaiement et vite, courant même pour se réchauffer. Mais
un ventre vide affaiblit les jambes, et bientôt il n'était plus allé
qu'au pas, insensiblement il s'était traîné, et enfin il était tombé
épuisé sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route à travers la neige
qui commençait à tomber et la nuit qui venait. Il poussait des
gémissements entrecoupés de ces exclamations: _oh! mon Dieu! oh! ma
bonne mère!_ qui s'échappent toujours de la bouche de l'enfant, et même
de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection
d'en haut, une mère est le refuge humain qui, jusqu'à la mort, ne nous
manque jamais ici-bas.
[Illustration: Allons, Pierre, trois coups de la gourde à ce petit pour
le secouer]
Donc, le pauvre petit vagabond dans sa détresse appelait sa mère, sa
mère qu'il avait quittée résolûment le matin sans lui dire adieu.
Comme il se désespérait et sentait déjà le froid engourdir son corps, il
entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse;
il gémit plus fort, espérant qu'on prendrait garde à sa plainte, et en
effet bientôt deux montures s'arrêtèrent auprès de lui. Sur la première
était un gentilhomme brillamment équipé sous son large manteau, sur
l'autre un domestique armé qui le suivait.
Le gentilhomme aperçut à la dernière lueur du crépuscule ce pauvre être
exténué de fatigue et de faim, «Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du
bout de son éperon; d'où viens-tu? et où vas-tu?
--Je viens de Melun et je voulais aller à Orléans, répliqua le pauvre
petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.
--Ta figure me plaît, reprit le gentilhomme; puis, se tournant vers le
domestique: Allons, Pierre, trois coups de ta gourde à ce petit pour le
secouer, puis hisse-le devant moi comme une valise, mon cheval va
mieux que le tien, et, tout en trottant, le petit vagabond me contera
son histoire quand il sera réveillé.»
Le domestique exécuta les ordres de son maître, et bientôt les deux
chevaux repartirent au grand trot. Le mouvement et le cordial qu'il
avait avalé donnèrent à l'enfant une surexcitation qui lui rendit un peu
d'instants toute sa lucidité. Tout en se tenant cramponné à la selle
enfourchée par le gentilhomme, il le remerciait avec effusion.
«Voyons, pendant que nous sommes forcés d'aller au pas pour gravir cette
mauvaise montée, conte-moi ton histoire et ne mens pas, lui dit le
bienveillant seigneur.
--Oh! je ne fausserai point la vérité, elle est assez triste et honteuse
pour moi; mais je ne vous mentirai pas à vous qui m'avez sauvé la vie.
--J'écoute.
--Je m'appelle Jacques, je suis le fils d'un pauvre mercier de Melun,
demeurant dans le quartier de l'église.
--Je suis de Melun et je vois cela d'ici, reprit le gentilhomme,
continue.
--J'ai deux soeurs, mes aînées, qui s'occupent avec bon vouloir de
l'industrie de mon père, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre
goût. J'ai ma mère, dont je suis le préféré, et qui, voyant mon grand
amour pour les livres imprimés, a fini par me payer l'école malgré mon
père, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son état, et
m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait à lire. Cette
inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le
dimanche à l'église, durant tous les offices je regardais les beaux
livres des prêtres et j'aurais voulu les leur dérober. On est comme ça
poussé par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois
pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris à
lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes
latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les
livres de l'école, je n'avais pas un livre à moi, c'était trop cher. Ma
bonne mère me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais
les mois passaient sans qu'elle eût jamais pu avoir l'argent qu'il
fallait. Mon père la surveillait de près et l'empêchait de rien mettre
de côté. Il est vrai que nous étions bien pauvres et que le travail de
tous suffisait à peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais
pas, répétait chaque jour mon père en me brutalisant; il me semblait
pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient à
faire l'ouvrage qu'on leur donnait.
«Hier, ma mère était allée avec mes soeurs pétrir et faire cuire à la
boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon père fut appelé
au dehors pour son petit commerce.
--Garde au moins la boutique, grand fainéant, me dit-il, et surtout ne
touche à rien.»
«Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte à
regarder les passants. Tout à coup je vis venir un colporteur, il
vendait des livres et se rendait à l'église et à l'école pour en faire
le placement.
«Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos
beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en coûte rien!
--La vue me coûtera mon temps, répliqua le colporteur, je suis pressé
et, à moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne déballe pas.
--Déballez, lui dis-je, je puis tout de même vous acheter un livre. Je
lançai cette première parole je ne sais comment, et c'est ce qui me
perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me démentir de peur que le
colporteur ne se moquât de moi. Il entra dans la boutique, défit son
ballot en toute hâte, et me montra un volume des saints Évangiles, en
latin, qui me plut beaucoup.
--Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser, me dit le marchand;
mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air
narquois qui me mit le diable au corps.
--Attendez un peu, répliquai-je avec résolution, et, m'approchant du
tiroir où mon père tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris
et j'y pris un écu en menue monnaie.»
«Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise;
je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un
vol.
[Illustration: Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser.]
J'aurais voulu rappeler le marchand; mais il n'était plus temps. Que
faire? mon père pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et je sentais
déjà sa colère tomber sur moi comme le tonnerre. Si encore ma mère avait
été là, elle aurait pu me protéger, mais en son absence, je me voyais
perdu. Dans ma terreur, je poussai la porte de la boutique, je me mis à
monter en courant jusqu'au haut de la maison, et je me _barricadai_ dans
le petit grenier où je couchais; je m'assis sur mon lit, et, n'entendant
venir aucun bruit, j'eus la curiosité de regarder dans mon livre; je le
tirai de ma chemise et je commençai à lire la belle passion du Christ;
je ne comprenais qu'à moitié les mots latins, et je faisais un effort si
grand d'esprit pour les comprendre entièrement, que peu à peu j'oubliai
ma mauvaise action, la colère de mon père, le châtiment qui m'attendait,
j'oubliais tout, excepté mon livre.
«Mais tout à coup des cris, des voix montèrent de la boutique; je
compris que mon père était rentré et s'emportait contre moi; je devinai
que ma mère cherchait à le calmer sans y réussir. Oh! j'aurais voulu en
ce moment être une souris et qu'un chat me mangeât. Je cachai le livre
dans ma paillasse et je me cachai sous mon lit. Bientôt j'entendis
monter, je crus que c'était mon père, et je sentais déjà une grêle de
coups. Je me rassurai pourtant un peu, je crus ouïr des pas plus légers
qui m'annonçaient ma mère ou une de mes soeurs.
«On frappa: «C'est moi, c'est Jeanne; ouvre vite, me dit ma soeur aînée.
J'ouvris mais je refermai aussitôt qu'elle fut entrée.
--Il faut déguerpir d'ici, s'écria-t-elle, mon père veut te tuer, il dit
que tu es un voleur, que tu as pris de l'argent dans le comptoir.
--J'ai pris un écu pour acheter ce livre, lui dis-je, en tirant les
Évangiles de ma paillasse.
--Tu n'en as pas moins fait un vol à notre père, me dit ma soeur
sévèrement, tu dois te cacher loin d'ici, car notre père qui te croit à
vagabonder par la ville, a juré que s'il te retrouvait il
t'exterminerait, ou te livrerait à M. le prévôt comme un voleur.»
«Ce mot de voleur répété me faisait bien souffrir, je vous assure, je me
mis à sangloter.
«C'est bien le moment de pleurer, me dit ma soeur. Passe par la cour et
va te cacher chez ton parrain le boucher; ma mère t'y rejoindra ce
soir.»
«Je plaçai mon livre, cause de tout mon malheur, entre ma chemise et ma
souquenille, et je pris la fuite comme ma soeur me l'avait conseillé. Je
gagnai bientôt la maison de mon parrain le boucher, mais je n'osai y
entrer de peur d'explication et de remontrance, je m'assis sous le
hangar où il rangeait les boeufs, et me sentant là à l'abri et
chaudement je me remis à lire dans mon livre en attendant que la nuit
vînt et permît à ma mère de me rejoindre; je pouvais la guetter d'où
j'étais placé, et quand je reconnus le bruit de ses pas, je me levai
pour aller à sa rencontre. Ma mère, loin de me faire peur comme mon
père, me semblait un secours du ciel qui m'arrivait; je me jetai à son
cou et je lui racontai en pleurant ce que j'avais fait.
«J'étais bien sûre, me dit-elle en regardant le livre, que tu n'avais
pas pris cet argent pour mal faire; mais ton père ne veut rien entendre;
il faudra longtemps pour l'apaiser, et d'ici là où vivras-tu, mon pauvre
enfant? J'ai bien eu l'idée de parler à ton parrain pour qu'il te donne
asile; mais ici ton père te retrouvera et il arrivera quelque malheur.
--Oui, ma mère, lui dis-je, il faut que j'aille bien loin gagner ma vie,
je veux voir Paris et y apprendre bien des choses dont le maître d'école
m'a parlé.
--Tu es fou, mon petit Jacques, que deviendrait un pauvre enfant comme
toi dans cette grande ville?
«Je ne sais pas tout ce que je lui dis pour lui persuader que Paris
serait le paradis pour moi; il me semble qu'un esprit me soufflait mes
paroles pendant que je lui parlais. Il fut convenu qu'elle me confierait
dès le lendemain à des bateliers qui descendaient la Seine de Melun à
Paris, et que chaque semaine elle m'enverrait par eux un grand pain qui
m'aiderait à vivre là-bas.
«Mais à propos de pain, tu n'as pas soupé, mon pauvre Jacques; tiens,
voilà des noix et une galette que j'avais faite pour toi; mange, puis
endors-toi sous ce hangar, puisque tu t'y trouves bien, et demain, au
petit jour, je viendrai te chercher, me dit cette bonne mère.»
[Illustration: Tiens, voilà des noix et une galette que j'avais faite
pour toi.]
«Elle partit, quand j'eus mangé je m'endormis sur la litière des vaches,
et je fis un songe merveilleux. Je me voyais dans le palais du roi de
France avec de beaux habits, j'étais en familiarité avec les enfants du
roi, ou plutôt ils me traitaient avec respect et m'appelaient leur
_maître_. Ce que cela veut dire, je n'en sais rien; mais j'ai vu de si
belles choses dans ce rêve, des monuments de tous genres: palais,
églises, colléges, que j'en suis sûr je retrouverai à Paris; j'ai
entendu des voix si nombreuses qui m'appelaient, que ce matin à l'aube,
sans bien savoir ce que je faisais, oubliant ma mère que j'allais
désespérer, je me suis mis à courir sur la route de Melun à Paris.
J'avais tant peur que quelque mésaventure ne m'empêchât d'accomplir mon
dessein et de voir la capitale, que j'ai ajouté à ma mauvaise action
d'hier, celle bien plus mauvaise de quitter ma mère sans l'embrasser.
Dieu m'a déjà puni, car sans vous, mon bon seigneur, je serais mort de
froid sur la route et j'aurais été mangé par les loups.
--Allons! allons! tu n'es pas aussi vagabond que je le craignais,
répliqua le gentilhomme, quand l'enfant eut terminé son récit, tu
passeras deux ou trois jours à Orléans pour te réconforter, puis tu
continueras ta route jusqu'à Paris, et moi, demain, de retour à Melun,
j'irai avertir ta mère qui doit te croire perdu.»
Le petit Jacques remerciait avec une vive reconnaissance le bon
gentilhomme, et couvrait de caresses ses mains qui, en ce moment,
laissaient flotter les rênes. Mais ils arrivaient dans une plaine où la
route qui montrait Orléans, devant elle, devenait plus belle. Le cheval
reprit le trot, l'enfant cessa de parler et même ne fit plus aucun
mouvement. Le gentilhomme s'imagina qu'il dormait et ne songea plus à
lui; mais arrivé à la porte de l'auberge où il devait loger, quand il
poussa Jacques pour le réveiller, il s'aperçut qu'il avait perdu
connaissance et qu'il était pris d'une grosse fièvre. Le cordial qu'il
avait bu ne lui avait donné qu'une force factice d'une heure.
Que faire! Le gentilhomme connaissait la charité des bonnes soeurs de
l'hospice, il y conduisit lui-même le petit Jacques.
Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la
fièvre de l'enfant avait cessé, mais il était tout courbaturé et ne
pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins
des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et
s'éloigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir même rassurer sa
mère.
Trois jours de repos guérirent entièrement le petit Jacques, qui put se
remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques
provisions avant qu'il quittât l'hôpital, de sorte qu'il fit gaiement le
reste de la route. Comme il sortait de l'hôtel-Dieu, de cet hôtel si
bien nommé, de cet hôtel tout providentiel et qui ne refuse jamais
l'hospitalité, il fit un voeu qui se grava profondément dans son âme;
il jura que si jamais il était riche il doterait l'hôpital d'Orléans.
Il arriva à Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer
le palais du roi, la tour de Nesle, le Pré aux clercs, les belles
églises et tous les monuments qui décoraient le vieux Paris.
La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme était pour un des
maîtres des nombreux colléges de Paris. Il ne demandait pas qu'on
l'admît comme élève dans l'intérieur du collége, c'eût été trop espérer
pour le petit vagabond vêtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier;
il demandait qu'on l'employât comme commissionnaire et domestique des
élèves et des professeurs, sauf à le recevoir plus tard dans l'intérieur
du collége s'il marquait des dispositions frappantes pour l'étude.
Le maître à qui le petit Jacques remit sa lettre était un homme affairé
et naturellement brusque.
«Choisis ta place à la porte du collége, lui dit-il, je donnerai l'ordre
qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons à te faire faire des
commissions; puis d'un geste il congédia le pauvre enfant.
Mais Jacques était d'une nature résolue et persistante qui ne se
décourageait point. Aux murs des colléges, des couvents, des églises et
de presque tous les monuments de cette époque, étaient toujours
adossées de petites constructions parasites. Contre la façade du
collége, d'où Jacques venait de sortir, s'étalaient une échoppe de
cordonnier, une autre occupée par un imagier, qui vendait aussi des
chapelets et quelques livres d'église, puis une petite hutte où nichait
un aveugle et son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les
entre-colonnements d'une poterne presque toujours fermée; il plaça sur
un banc très-bas, à l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de
paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'établit dans cette espèce
de gîte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes
soeurs lui avaient données. La nuit fut rude, mais il échappa à la
rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brisée; à
son réveil, il se mit à courir de long en large pour se réchauffer, et
bientôt aperçu par le savetier et l'imagier, il fut chargé par eux de
quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la
soupe; et il se sentit tout réconforté par un repas chaud.
En ce temps-là les écoliers étaient externes, et le matin, en se rendant
aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les
charma. Il était assis jambes pendantes sur la paille fraîche et lisait
dans son livre d'évangiles.
Plusieurs écoliers parmi les grands l'interrogèrent, et ayant appris
qu'il était commissionnaire l'employèrent aussitôt; il gagna donc dès le
premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier
pour prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de
bonheur, il obtint que l'imagier lui prêterait quelques livres en
lecture. Dès le premier jour il avait écrit à sa mère, et bientôt il
reçut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il
se rendit au bord de la Seine à l'endroit où les bateliers amarraient
leurs bateaux; il y eut bientôt reconnu un patron de barque, leur voisin
à Melun, qui l'ayant à son tour aperçu, lui cria:
«Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une
cargaison pour toi.»
Quand l'enfant toucha à la barque il donna une poignée de main au
patron, et reçut dans ses bras un énorme pain bis dont la circonférence
dépassait celle d'une roue de brouette. Il ne put regarder ce pain sans
attendrissement; c'était sa mère qui l'avait pétri; et chaque semaine
elle devait lui en envoyer un semblable pour qu'il ne mourût pas de faim
à Paris.
Il parla longtemps de cette bonne mère, puis de son père et de ses
soeurs avec le batelier, et quand il lui eut dit adieu et qu'il se
trouva seul dans les rues de Paris, il se mit à rêver à ce qu'il
pourrait faire pour prouver un jour sa reconnaissance à sa Mère.
[Illustration: Il reçut dans ses bras un énorme pain bis]
Franchir le seuil du collége, y être admis comme élève et devenir un
savant, tel était le but qu'il aurait voulu atteindre. Mais comment y
parvenir? Il se rappelait la brève et brusque réception que le maître
lui avait faite et il n'osait guère compter sur sa protection.
Tout en songeant de la sorte, il avait regagné la porte du collége; il
déposa son gros pain dans l'échoppe de l'imagier après en avoir coupé
une large tranche qu'il mangea avec délices, puis il s'assit dans son
petit gîte attendant les pratiques. C'était le lendemain d'un jour de
congé, une dame passa qui ramenait ses deux fils au collége.
«A votre service, madame et messieurs, leur dit le petit Jacques,
suivant l'habitude qu'il avait de s'adresser à ceux qui passaient.
--Tiens! c'est notre petit commissionnaire, dit un des écoliers à son
frère; il faut le recommander à maman, qui lui fera gagner plus que
nous; et aussitôt ils désignèrent le petit Jacques à leur mère. Celle-ci
regarda le pauvre enfant et fut charmée de son visage et de sa
gentillesse; il tenait en ce moment son volume d'évangiles à la main; la
dame ayant regardé dans ce livre et interrogé Jacques, elle sut de lui
son goût si vif pour la lecture et l'instruction.
«Veux-tu, lui dit-elle avec bonté, accompagner chaque jour mes fils au
collége? j'obtiendrai des professeurs que tu assistes à toutes leurs
leçons, et tu apprendras ainsi toujours quelque chose.»
L'enfant ne sachant comment prouver l'excès de sa gratitude à la bonne
dame, s'agenouillait et baisait le bord de sa robe.
Quelques instants après il fut admis dans l'intérieur du collége; la
dame l'avait recommandé au même maître à qui il s'était adressé à son
arrivée à Paris. Cette fois-ci il en fut bien mieux reçu. Le maître lui
dit qu'on lui donnerait une petite chambre sous les toits du collège, et
qu'il pourrait, tout en servant les fils de la bonne dame, partager les
études des écoliers et montrer ses dispositions.
Dès lors la vie du petit Jacques devint un combat plein d'ardeur. Le
grand pain qu'il recevait chaque semaine de Melun assurait sa
subsistance; il put ajouter quelques fruits et quelques légumes à ce
pain du pays, et s'acheter un habit avec les petits gages que lui avait
régulièrement assurés la bonne dame; il put, bonheur plus grand,
s'acheter quelques livres! Il était bien pauvre encore! mais il était
riche d'espérance, riche du savoir qui s'ouvrait pour lui; il ne songea
pas à envier la fortune de ses condisciples, il ne songea qu'à les
surpasser tous dans ses études.
Ce fut un exemple admirable que celui que donna ce pauvre enfant du
peuple, servant les autres aux heures des récréations, et aux heures des
leçons se montrant le plus empressé au travail. Il prenait même sur ses
nuits pour étudier, et n'ayant pas de lumière, il lisait et écrivait à
la lueur de quelques charbons embrasés! Il fit bientôt de rapides
progrès dans l'étude de la langue latine, mais il voulut plus encore;
il voulut apprendre cette belle langue grecque, qu'à peine quelques
savants connaissaient alors en France. Les plus célèbres ouvrages de la
littérature grecque ne s'imprimaient à Paris que depuis vingt ans, ces
livres étaient très-chers, et le petit Jacques était bien pauvre; mais
la vigueur de sa volonté suppléait à tout. A force de travail il parvint
à comprendre le grec. Il suivit d'abord les cours de Bonchamps, dit
Évagrius, professeur de ce temps; et bientôt le roi François Ier ayant
institué une chaire de grec où deux habiles érudits, Jacques Thusan et
Pierre Danès, furent chargés sous le nom de _lecteurs royaux_
d'enseigner l'un la poésie et l'autre la philosophie de l'antiquité, on
vit Jacques assidu à leurs leçons, interrogé par eux, les étonner et les
éblouir. Ils confessèrent enfin qu'ils n'avaient plus rien à apprendre
au merveilleux écolier qui, désormais, saurait aussi bien qu'eux
commenter Platon, Démosthènes et Plutarque.
Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et de sa soeur
Marguerite de Navarre, qui, elle aussi, savait le grec. Le roi et la
princesse émerveillés de son savoir le comblèrent de louanges et
déclarèrent qu'ils prenaient sous leur protection le jeune Jacques
Amyot, une des gloires futures de la France.
[Illustration: Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et
de sa soeur Marguerite de Navarre.]
Le lendemain de cet heureux jour, les bateaux de Melun déposèrent à
Paris un pauvre homme et sa femme vêtus des humbles habits des artisans
de ce temps. C'étaient la mère et le père de Jacques Amyot.
[Illustration: Les bateaux de Melun déposèrent à Paris un pauvre homme
et sa femme]
«Oh! mon cher fils, lui dit sa mère en le pressant sur son coeur; je
t'amène ton père qui t'a pardonné et qui est bien fier de toi!»