BERTRAND, _du dehors_. Je vous dis que j'entrerai, moi; quoique j'aie de
méchants habits, je suis noble, et je ne souffrirai pas que des valets
me barrent le chemin.
(Il brandit un bâton et s'élance dans la chambre.)
LA CHÂTELAINE. Quoi! le fils de ma soeur! Quel déshonneur pour sa
famille!
LE CHEVALIER. Oh! c'est toi, mon bon petit diable de neveu, toujours le
même, toujours ferrailleur.
BERTRAND. Mon oncle, je viens vous demander asile.
LA CHÂTELAINE. Asile, quand vous faites mourir voire mère de douleur?
Allez demander pardon à vos parents.
BERTRAND. Vous voulez donc que j'aille m'héberger chez des étrangers?
LE CHEVALIER. Non, ma maison ne te sera pas fermée. Mais pourquoi et
comment as-tu quitté le château de ton père?
BERTRAND. Pourquoi? parce qu'on m'y retenait prisonnier depuis deux mois
au pain et à l'eau, que j'avais besoin de l'air du bon Dieu et d'une
nourriture plus substantielle. Comment? cela va vous faire rire. Au lieu
de m'envoyer mon pain et mon eau par ma bonne nourrice Rachel, qui
m'aurait consolé en me contant des histoires de chevalerie, on me les
faisait apporter par une vieille et méchante sorcière qui jamais ne
manquait en entrant de fermer la porte du donjon, dont la clef était
suspendue à sa ceinture. Un jour donc je résolus de lui enlever cette
clef. Je savais que mon père et ma mère étaient absents, et lorsque la
vieille entra, je m'élançai sur elle, je l'assis, sans lui faire de mal,
sur la paille qui me servait de lit; je l'enchaînai avec mon drap
contre un des barreaux de la fenêtre, et, pour l'empêcher de crier, je
lui mis, en guise de bâillon, ma ceinture sur la bouche. Puis, lui
volant la clef, j'ouvris la porte, sautai l'escalier, et me voilà.
LE CHEVALIER, _riant_. Ha! ha!
LA CHÂTELAINE. Quel scandale!
BERTRAND. Ecoutez. Pour fuir il me fallait une monture: j'aperçois dans
la campagne un laboureur; je cours à la charrue, j'en dételle une
jument, j'enfourche, je pique des deux, malgré les cris et les
lamentations du rustre ébahi, auquel je réponds par des éclats de rire,
et, sans selle ni bride, j'ai galopé jusqu'à Rennes. Maintenant,
hébergez-moi, car j'ai grand appétit et suis fort las.
[Illustration: Du Guesclin s'échappant de la tour.]
LE CHEVALIER. Viens donc changer d'habits et te mettre à table; puis
nous parlerons de ce que tu as à faire; je te donnerai des conseils.
BERTRAND. Merci, cher oncle! N'est-ce pas que vous m'apprendrez à faire
des armes?
LA CHÂTELAINE. Votre indulgence achèvera de le perdre.