Or donc, un mois plus tard, au pied du maître-autel,
Dans Panama, le jour du noble Évangéliste
Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste
De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
Sous Don François Pizarre, et les recommanda.
Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l'hostie,
Voici de quelle sorte on fit la départie.
Lorsque l'Adelantade eut de tous pris congé,
Ce jour même, après vêpre, en tête de clergé,
L'Évêque ayant béni l'armée avec la flotte,
Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote,
En pompeux apparat, tout vêtu de brocart,
Le porte-voix au poing, montrant au banc de quart,
Commanda de rentrer l'ancre en la capitane
Et de mettre la barre au vent de tramontane.
Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
Les soldats inquiets et les marins joyeux,
Debout sur les haubans ou montés sur les vergues
D'où flottait un pavois de drapeaux et d'exergues,
Quand le coup de canon de partance roula,
Entonnèrent en choeur l'Ave maris stella;
Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes,
Plongèrent à la fois dans l'écume des lames.
La mer étant fort belle et le nord des plus frais,
Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d'arrêts
Ou pour cause d'aiguade ou pour raison d'escale,
Courant allégrement par la mer tropicale,
Pizarre saluait avec un mâle orgueil,
Comme d'anciens amis, chaque anse et chaque écueil.
Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
Monter à l'horizon les verts bouquets de palmes
Qui signalent de loin le golfe, et débarquant,
Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
Là, s'abouchant avec les Caciques des villes,
Il apprit que l'horreur des discordes civiles
Avait ensanglanté l'Empire du Soleil;
Que l'orgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil
À la foudre, rasant villes et territoires,
Avait conquis, après de rapides victoires,
Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux,
Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux,
Et qu'il avait courbé sous le joug de l'épée
La terre de Manco sur son frère usurpée.
Aussitôt, s'éloignant de la côte à grands pas,
À travers le désert sablonneux des pampas,
Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
Pizarre commença d'escalader les Andes.
De plateaux en plateaux, de talus en talus,
De l'aube au soir allant jusqu'à n'en pouvoir plus,
Ils montaient, assaillis de funèbres présages.
Rien n'animait l'ennui des mornes paysages.
Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
Dans sa vasque de pierre un lac couleur d'étain.
Sous un ciel tour à tour glacial et torride,
Harassés et tirant leurs chevaux par la bride,
Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets;
La montagne semblait prolonger à jamais,
Comme pour épuiser leur marche errante et lasse,
Ses gorges de granit et ses crêtes de glace.
Une étrange terreur planait sur la sierra
Et plus d'un vieux routier dont le coeur se serra
Pour la première fois y connut l'épouvante.
La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
Au milieu des éclats de foudre, soulevant
Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
Se lamentait avec des voix surnaturelles.
Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
Et plus bas, ils voyaient dans leurs lits trop étroits,
Rebondissant le long des bruyantes parois,
Aux pointes des rochers qu'un rouge éclair allume,
Se briser les torrents en poussière d'écume.
Le vertige, plus haut, les gagna. Les poumons
Saignaient en aspirant l'air trop subtil des monts,
Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
L'un sur l'autre appuyés, broutaient un chaume ras,
Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
Et faisaient des grands feux avec ces ossuaires.
Pizarre seul n'était pas même fatigué.
Après avoir passé vingt rivières à gué,
Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
Souffert le froid, la faim, et tenté l'escalade
Des monts les plus affreux que l'homme ait mesurés,
D'un regard, d'une voix et d'un geste assurés,
Au coeur des moins hardis il soufflait son courage;
Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
Au feu de son désir briller Caxamarca.
Enfin, cinq mois après le jour qu'il débarqua,
Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
V
Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
L'histoire a dédaigné ces braves, mais il sied
De nommer par leur nom, qu'il soit noble ou vulgaire,
Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
Et de dire la race et le poil des chevaux,
Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
Ranger en même lieu que des bêtes de somme
Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
Autour des plis d'azur de la royale enseigne
Où près du château d'or le pal de gueules saigne
Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
Le fougueux Gabriel de Rojas, l'alferez,
Dont le pourpoint de cuir brodé de cannetilles
Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
Et qui porte à sa toque en velours d'Aragon
Un saint Michel d'argent terrassant le dragon.
Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
Qui s'illustra depuis sous Carbajal l'Impie;
Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
Et de son dur sabot fait jaillir l'étincelle,
Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
Le trait le plus vibrant que saurait décocher
Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
À l'entour de l'enseigne en bon ordre se groupe,
Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe:
C'est Juan de la Torre; Christobal Peralta,
Dont la devise est fière: Ad summum per alta;
Le borgne Domingo de Serra-Luce; Alonze
De Molina, très brun sous son casque de bronze;
Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
Qui chassait les Indiens comme on force des loups;
Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
Était en haut renom pour manier la lance.
Ils s'alignent, réglant le pas de leurs chevaux
D'après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
Avec Orellana descendit les grands fleuves,
Et Juan de Salcedo qui, fils d'un noble sang,
Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
Derrière, tous marris de marcher sur leurs pieds,
Viennent les démontés et les estropiés.
Juan Forès pique en vain d'un carreau d'arbalète
Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète;
Ribera l'accompagne, et laisse à l'abandon
Errer distraitement la bride et le bridon
Au col de son bai brun qui boite d'un air morne,
S'étant, faute de fers, usé toute la corne.
Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
Lequel en son écu porte d'or au faucon
De sable, grilleté, chaperonné de gueules;
Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
Dans Grenade, du temps qu'il était prisonnier
Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
Sous cette brave escorte, au trot de leurs deux mules
Fort pacifiquement s'en vont les deux émules:
Requelme, le premier, comme tout bon Contador,
Reste silencieux, car le silence est d'or;
Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
Il dresse en son esprit le futur inventaire,
Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
La part des Cavaliers, après le Quint Royal.
Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières,
Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,
À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,
Et bravant le vertige et brûlant le chemin,
Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.
Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
Les voici: bride aux dents, le sang aux éperons,
Dans la foule effarée, au milieu des jurons,
Du tumulte, des cris, des appels à l'Alcade,
Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,
Qui, d'aspect arrogant et vêtu de brocart,
Tandis que son cheval fait un terrible écart,
Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
En balayant la terre avec sa plume orange,
N'est autre que Fernan, l'aîné, le plus hautain
Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
Qu'on dit d'Alcantara, leur frère par le ventre.
Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
À Lima, n'étant pas très habile écuyer,
Dans cette course folle a perdu l'étrier,
Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche
Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.
Le brave Antonio galope à son côté;
Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,
Car, s'il a pour tout bien l'épée et la rondache,
Son cimier héraldique est ceint de feuilles d'ache
Qui couronnent l'écu des ducs de Carrion.
Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.
À leurs cris, un seigneur, de ceux de l'avant-garde,
S'arrête, et, retournant son cheval, les regarde.
Il monte un genet blanc dont le caparaçon
Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l'arçon.
C'est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
Est faite pour vêtir le harnois de bataille.
Beau comme un Galaor et fier comme un César,
Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.
Près d'Oreste voici venir le bon Pylade:
Très basané, le chef coiffé de la salade,
Il rêve, enveloppé dans son large manteau;
C'est le vaillant soldat Hernando de Soto
Qui, rude explorateur de la zone torride,
Découvrira plus tard l'éclatante Floride
Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.
Cet autre qui, casqué d'un morion bombé,
Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
En flattant de la voix sa jument alezane,
C'est l'aventurier grec Pedro de Candia,
Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,
Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.
Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
Caracoler l'ardent Gonzalo Pizarro,
Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,
Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée
Sur le gibet, après qu'elle eut été tranchée
Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,
Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.
Mais lui, bien qu'à son roi déloyal et rebelle,
Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.
À quelques pas, l'épée et le rosaire au flanc,
Portant sur les longs plis de son vêtement blanc
Un scapulaire noir par-dessus le cilice
Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
Chevauche saintement l'ennemi des faux dieux,
Le très savant et très miséricordieux
Moine dominicain fray Vincent de Valverde
Qui, tremblant qu'à jamais leur âme ne se perde
Et pour l'éternité ne brûle dans l'Enfer,
Fit périr des milliers de païens par le fer
Et les auto-da-fés et la hache et la corde,
Confiant que Jésus, en sa miséricorde,
Doux rémunérateur de son pieux dessein,
Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.
Enfin, les précédant de dix longueurs de vare,
Et le premier de tous, marche François Pizarre.
Sa cape, dont le vent a dérangé les plis,
Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis;
Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
Qui tous avaient quitté l'acier pour la cuirasse
De coton, il gardait, sous l'ardeur du Cancer,
Sans en paraître las, son vêtement de fer.
Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes
Et hennissait; et lui, châtiant ces révoltes,
Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
Les molettes d'argent de ses lourds éperons,
Mais sans plus s'émouvoir qu'un cavalier de pierre,
Immobile, et dardant de sa sombre paupière
L'insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.
Son coeur aussi portait l'armure sans défaut
Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,
Il caressait déjà dans son âme hautaine
L'espoir vertigineux de faire, tôt ou tard,
Un manteau d'Empereur des langes du bâtard.