Visages et Paroles

«Enterrez la tradition avec la cendre des aïeux. Oubliez

l’horizon ancestral et saluez celui que je vous montre.»

Dans l’orientale maison dont la féerie domine un coin d’Alger, une femme

aux cheveux gris, au jeune sourire murmure:

--La douceur des blanches arabesques, la somme des patientes et tenaces

songeries, tout le rêve enroulé au caprice des découpures du stuc, qui

les dira? Et qui dira l’art étrange des faïences mauresques et la

séduction des choses dans l’atmosphère bleue!

Elle caresse une délicate portière aux arachnéennes broderies et

transparente en sa finesse, plus transparente à cause de tant de jours

passés qui filtrèrent à travers la trame.

Elle dit encore:

--Aux méandres du dessin, je voudrais suivre le fil des intrigues

anciennes. Petites mains peintes qui brodèrent longtemps dans le

clair-obscur du harem, mains de princesses, mains mortes, je me suis

penchée rêveusement sur votre œuvre silencieuse et belle. Tout

l’enchantement du poète des roses et le charme de l’habile conteuse sont

là; je relis...

--Combien vous aimez ces choses! s’écrie Noura Le Gall. Deviendrai-je

aussi orientale que vous, moi qui, dans ma famille, ai du sang de prince

bédouin?

--Il n’y a pas deux manières d’être en pays d’Islam, Noura; on est

possédé par l’amour ou par la haine. Des expressions vulgaires

déterminent les deux sentiments; on est «arabophobe» ou «arabophile».

Ceux qui se déclarent «arabojustes» sont probablement ceux qui se

définissent mal ou n’osent pas se prononcer.

--Pour moi, amie, j’arrive avec un cœur prêt à l’affection dévouée, mais

rebelle à l’engoûment ou à l’inimitié irraisonnée. Je viens accomplir

une œuvre de fraternité, de relèvement près de nos sœurs musulmanes.

C’était le souhait de mon oncle et j’avais déjà résolu la réalisation

avant la mort de celui qui fut mon éducateur.

Elle parle de ce colonel Le Gall que l’Amie a connu au temps où, jeune

officier, il ramenait une petite épouse du désert. Il éleva Noura,

orpheline, lui imprimant ses idées et poussant le désir d’action de

cette vigoureuse jeunesse vers un beau but: le parachèvement de notre

conquête nord-africaine par l’assimilation du peuple vaincu. Fort de la

preuve qu’était sa femme merveilleusement civilisée, à l’exemple d’un

Turc clairvoyant, il affirmait: «--_L’Islam a été pendant des siècles,

dans son milieu, un instrument de progrès. Souvenons-nous des foyers

lumineux que furent Bagdad, le Caire et Cordoue. Aujourd’hui, c’est une

horloge arrêtée qu’il s’agit de remettre à l’heure._ Nous commencerons

par la petite montre de femme, achevait le colonel. Certainement et pour

des raisons multiples, les autres se régleront sur elle.»

Il était mort laissant à Noura cette mission et sa foi dans les

perfectionnements nécessaires, successifs, des êtres et des races.

Noura libre, maîtresse d’elle-même et de quelque fortune était en

Algérie pour accomplir ce vœu.

Les endormies · 第 14 / 26 题