CHAPITRE PREMIER.

Différence des temps.--Le prince Borghèse à Paris.--Le prince

Pignatelli et M. Demidoff.--Première société du prince Borghèse et

le concierge d'un hôtel garni.--La veuve du général

Leclerc.--Mariage du prince.--Le faubourg Saint-Germain et la seule

vraie princesse de la famille de Bonaparte.--Le prince chef

d'escadron dans la garde.--Courage et avancement.--Projets de

l'empereur.--Conversation entre l'auteur et le lecteur.--Tilsitt,

la femme, l'homme et le bon prince.--Le prince Borghèse destiné à

annoncer la paix.--Désintéressement de Moustache.--Paris en

1808.--Retour de l'empereur.--Enthousiasme causé par Napoléon.--Le

fils de madame Visconti.--Rencontre au Palais-Royal.--Gardanne et

Sopransi.--Le rendez-vous donné sur le champ de bataille

d'Eylau.--Les bals de madame de La Ferté et la jolie

danseuse.--Dîner chez Cambacérès.--Les deux extrêmes et questions

de physiologie.--Projet de Tilsitt réalisé à Paris.--Création de

nouveaux titres.--Réédification de l'université.--Le général

Jourdan et le général Menou.--Le gouvernement général des

départemens au delà des Alpes érigé en grande dignité de

l'empire.--Sénatus-consulte et message au sénat.--Contradictions et

bon conseil.--Conflits inévitables.--Le prince Borghèse nommé

gouverneur-général.--Brevet magnifique.--Départ du prince et le

colonel Curto.--Départ de l'empereur pour Bayonne et

déguerpissement général.

BONAPARTE, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six

années s'écoulèrent à peine, et Napoléon, empereur, eut à choisir entre

la fille des Césars et la sœur du czar de toutes les Russies. L'aîné des

arrière-neveux de Paul V, le prince Camille Borghèse, était venu dans la

capitale des plaisirs étaler le faste de sa magnificence. Jeune, bien

fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de

la moyenne, mais doué d'une figure charmante, et possédant une fortune

immense, il partagea, dès son arrivée, avec le prince de

Fuentès-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire

admirer aux Parisiens la richesse de ses équipages. Le prince Borghèse

n'était pas dépourvu d'un certain esprit naturel; et s'il était presque

entièrement privé d'éducation, ce n'était pas sa faute: c'était celle de

son père, homme d'un rare mérite, mais systématique, et qui disait que

ses enfans en sauraient toujours assez pour être les sujets d'un pape.

Quoi qu'il en soit, le prince aurait été, au besoin, un des plus habiles

cochers de toute la chrétienté, car il comptait peu de rivaux dans l'art

de conduire à grandes guides un phaéton attelé de quatre chevaux

fringans. En arrivant à Paris, le prince Borghèse occupa le grand hôtel

d'Oigny, rue Grange-Batelière; sa première société fut le concierge de

l'hôtel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le

plus surpris à Paris était l'éducation et l'amabilité de la famille du

concierge. Bientôt il se trouva lié avec tout ce qu'il y avait de plus

élégant dans la capitale, et particulièrement avec MM. de l'Aigle. Dès

lors il se trouva de proche en proche lancé dans le grand monde, où il

rencontra la jeune et ravissante veuve du général Leclerc, tout

nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'idée d'une telle alliance

flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il

était amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoyé de

Toscane en France, la veuve du général Leclerc ne tarda pas à devenir la

princesse Borghèse.

Il faut se reporter à l'époque de ce mariage, il faut avoir été à même

d'apprécier tout ce qu'il y a de misérable dans la vanité de ceux qui

s'appellent les grands, pour se faire une idée de l'effet que produisit

une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit

brumaire, l'ancienne noblesse, caressée à la cour de Joséphine, avait

repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convînt

dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE fût un assez

bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: «Il y aura donc

une véritable princesse dans la famille de Bonaparte.» Oui, on disait

cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain

était un honneur très-grand pour le chef du gouvernement. Ni les

lauriers de l'Italie, ni ceux de l'Égypte, ni les lauriers plus jeunes

de Marengo, n'étaient, aux yeux d'un certain monde, des titres égaux au

droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Pitié!

dira-t-on; oui, pitié, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce

pas des choses d'hommes que j'ai à raconter?

Voulant attacher son nouveau beau-frère au service de France, le premier

consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un régiment

à cheval de la garde consulaire. Le temps n'était pas venu où il serait

possible de froisser les droits de la hiérarchie militaire en

considération d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas à

venir. Ainsi, par exemple, le frère même du prince Borghèse, le prince

Aldobrandini, reçut quelques années après, pour premières épaulettes,

les épaulettes de colonel du quatrième régiment de cuirassiers. Mais

c'était à Bayonne; mais c'était après Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le

prince Borghèse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il

servait. Après la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le

commandement du deuxième régiment de carabiniers. Ce fut à la tête de ce

corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge

brillante pendant la campagne de Prusse. Très-satisfait de la conduite

de son beau-frère, l'empereur le fit général à Tilsitt, et jeta alors

les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car déjà

c'était trop peu pour un beau-frère de l'empereur de n'être qu'un prince

romain; ce qui n'empêcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer à

dire que la princesse Borghèse était la seule véritable princesse de la

famille.

Je passe ici sur une foule de circonstances relatives à cette grande

époque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prétention, ni la témérité

d'écrire l'histoire de ce temps, si fécond en merveilles: je cherche

tout simplement à rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement

ils sont d'autant plus confus dans ma mémoire que je n'ai jamais pensé à

les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce

qu'il était dans ma destinée de le faire: voilà tout.

* * *

J'entends le lecteur me dire: «Mais quelle garantie donnez-vous à

l'exactitude de ces souvenirs?--Aucune.--Comment alors y ajouter

foi?--Il ne m'importe.--Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis

à même de savoir?...--C'est mon secret.--Aviez-vous une position?--Tout

comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et

ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au

jour où nous aurons tous la même, la position horizontale? Au surplus,

comme au moment où j'écris ceci il ne tiendrait qu'à moi de poser là ma

plume et de m'arrêter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le

droit d'en rester là; et, si vous voulez que je vous parle franchement,

c'est peut-être ce que vous pourriez faire de mieux. Après un pareil

avertissement, vous n'aurez point de reproche à me faire. Je poursuis

donc.»

L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napoléon

s'étaient embrassés sur le bateau du Niémen en présence des deux armées,

rangées sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitté

le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que

se partageaient les deux empereurs; elle avait pleuré beaucoup, prié,

boudé, sollicité, obtenu la Silésie, mais versé d'inutiles larmes sur la

perte de Magdebourg; enfin elle avait été femme; mais Napoléon était

resté homme, et Alexandre bon prince: chacun son métier dans ce monde.

Bref, la paix était signée. À peine les bases en furent arrêtées, que

l'empereur fit venir le prince Borghèse, et lui dit: «Je suis content de

toi; voilà un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne;

Estève te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est

toi que je charge de porter à Paris la première nouvelle de la paix.» Il

est facile de voir ici que Napoléon, roulant déjà dans sa pensée un

projet d'élévation pour son beau-frère, ne le rendait porteur d'une si

grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais

il y eut alors, comme toujours, le chapitre des événemens. Moustache ne

partit de Tilsitt que quelque temps après le prince, lorsque seulement

on eut rédigé et signé les dépêches diplomatiques; mais ce diable de

Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidité des chevaux,

rejoignit le prince à trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperçu,

lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure

d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son

fouet; et déjà ses dépêches étaient remises à Cambacérès quand la

voiture du prince arriva aux barrières.

Que tout était grand, que tout était beau alors, et que Paris était

réellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle

vitalité dans les choses de cette époque. Ce que nous voyions

s'accomplir sous nos yeux était plus grand que ce que nous avions admiré

dans les histoires de l'antiquité. La Prusse conquise en courant; la

monarchie du grand Frédéric livrée à la merci du vainqueur dans une

seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaitée des

peuples, et qui jette en arrière un reflet si brillant sur les batailles

qui l'ont précédée! Qui peut avoir oublié cet empressement avec lequel

on recherchait les bulletins de la grande armée, quand, le matin, le

canon des Invalides avait proclamé le sommaire du _Moniteur_ du jour!

Suivant de près la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva à

Paris le premier de janvier 1808. C'est à cette époque, sans doute,

qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui

était encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dévorait pas

encore nos soldats et nos trésors, et déjà le bronze de Vienne se

fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendôme le plus beau

monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien

effacées, quelques traces de la république, puisque les titres

nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais

ils ne tardèrent pas à en sortir. Au reste, l'enthousiasme était si

plein, si vrai, si général, qu'on se trouvait involontairement entraîné

à approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de

mon temps: y a-t-il ici la moindre exagération? et n'est-il pas vrai

qu'une joie immense se manifesta alors partout où se montra Napoléon?

La fin de l'hiver ne fut qu'une longue série de fêtes. On se livrait aux

plaisirs pour se réjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien

différent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de

parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui

aujourd'hui n'est plus même, hélas! l'apanage de la jeunesse. Chaque

jour voyait revenir au sein de la capitale les étrangers que la guerre

en avait momentanément éloignés, et nos généraux, que l'empereur, après

Tilsitt, avait comblés de riches gratifications. Un de mes amis, alors

chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reçu pour sa part une

somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu à Paris les

boutiques aussi brillantes, et surtout aussi fréquentées; et je m'en

rapporte aux marchands pour établir la différence qui existe entre les

curieux et les acheteurs. Pour ma part, je déclare que je ne professe

aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrêtent devant l'étalage d'un

libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis

le remettent à sa place, et s'en vont sans l'acheter.

Dans le mouvement continuel que présentait Paris pendant l'hiver que

j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal était un

lieu de rendez-vous presque général: car le Palais-Royal est la capitale

de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France. À cinq heures

on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la

Rotonde, et de là on se répandait dans les salons des plus brillans

restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors très-fréquentés. À

cette occasion je puis citer un fait vraiment caractéristique et qui

peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais

tout à l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant

cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collége,

Sopransi, fils de la célèbre madame Visconti, qui l'avait eu de son

premier mari, le comte Sopransi, général au service de Prusse. Il était

alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie.

Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un même mouvement;

puis les questions d'usage: «Où vas-tu?... Que fais-tu?...--Que viens-tu

faire ici? demandais-je.--Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donné

rendez-vous à Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voilà,

nous dînerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient

pas.--Comment! tu n'es donc pas sûr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu

vu?--Ma foi! il y a déjà assez long-temps; je ne l'ai aperçu qu'un

instant à la tête de sa compagnie de dragons, à la bataille d'Eylau,

comme j'allais porter un ordre du maréchal. Nous nous sommes donné

rendez-vous ici pour le premier février, et c'est bien aujourd'hui.»

Nous continuâmes à nous promener, en devisant sur tout ce qui nous

passait par la tête, et au bout de dix minutes environ nous vîmes

arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oublié ce

rendez-vous si singulièrement donné. Nous dînâmes tous les trois, bien

plus occupés de nos souvenirs du collége que des affaires du temps, et

je me rappelle que nous passâmes une fort joyeuse soirée.

On se fait difficilement aujourd'hui une idée des mœurs du temps dont je

parle; Paris n'était pas mort à onze heures du soir, on n'avait pas peur

de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui fréquentaient le monde,

la nuit n'était qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne

craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais à le

rajeunir de vingt et quelques années, pour le conduire aux bals brillans

de madame de La Ferté. «Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie

personne que vous voyez là auprès de sa mère; c'est mademoiselle

Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici!» Que j'aimerais

encore à le faire asseoir à la table de Cambacérès, entre M.

d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs était

doué d'un appétit on ne peut plus recommandable, qui donnait à l'un et à

l'autre une très-grande valeur; mais leur réunion m'a toujours paru un

des phénomènes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que

peut avoir la bonne chère sur l'embonpoint humain! Égaux en estomac,

héros de la même table, nourris des mêmes sucs, l'un était le plus gras,

l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est à

vous que ceci s'adresse. Au reste, voilà de ces souvenirs auxquels je

n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que

de revivre le temps que l'on a déjà vécu? mais de souvenir en souvenir

on peut devenir indiscret, et l'indiscrétion est une horreur.

Cependant la saison des plaisirs s'avançait et le temps approchait où

les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur à Bayonne,

et où chacun par conséquent allait retourner à son poste, ou occuper

pour la première fois celui qui venait de lui être assigné. Au nombre de

ces derniers se trouvait le prince Borghèse, pour lequel l'empereur,

avant de partir, avait réalisé les projets conçus à Tilsitt. À la même

époque furent récréés, par un sénatus-consulte, des comtes, des barons

et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette

mesure, je dois le dire, eut la désapprobation générale de tous les

républicains qui ne furent pas titrés, et ce fut un vaste champ ouvert

aux épigrammes du faubourg Saint-Germain. À parler sérieusement, les

hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de

titres que la révolution avait détruits, et, en vérité, la gloire de

l'empire n'avait pas besoin d'être entourée d'un essaim de glorioles

ridicules. L'empereur rétablit aussi dans le même temps l'ancienne

Université, c'est-à-dire cet échafaudage monstrueux où l'instruction et

l'éducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et

le tabac. Mais, je le répète, la masse presque entière de la nation

était emportée par la confiance que lui inspirait Napoléon.

Les départemens du Piémont réunis à la France formaient déjà un

gouvernement général, dont le commandement avait été d'abord confié au

général Jourdan, puis au général Menou, qui l'occupait alors; mais je

glisse sur cet objet, attendu que j'aurai à y revenir quand nous serons

installés à Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas

même encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'érection de notre

gouvernement en grande dignité de l'empire. Tout se fit de la manière la

plus solennelle; l'empereur envoya un message au sénat, et le sénat y

répondit le deux de février, par le sénatus-consulte suivant:

* * *

«ART. I. Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes est

érigé en grande dignité de l'empire, sous le titre de gouverneur

général.

»ART. II. Le prince gouverneur-général jouira des titres, rangs et

prérogatives attribués aux autres princes grands dignitaires.

»ART. III. Dans l'étendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majesté

Impériale ne sera pas présente, il prendra rang avant les autres

titulaires des grandes dignités et immédiatement après les princes

français.

»ART. IV. Il exercera dans les départemens au delà des Alpes les

fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires,

auxquels elles sont attribuées:

»1º. Il portera à la connaissance de l'empereur les réclamations formées

par les colléges électoraux, ou par les assemblées de canton desdits

départemens, pour la conservation de leurs priviléges.

»2º. Il _recevra le serment des présidens des colléges électoraux_, et

des assemblées de canton, des présidens et des procureurs généraux des

cours et des tribunaux, des administrateurs civils et des finances, des

majors, chefs de bataillon et d'escadron de toutes armes.

»3º. Lorsque Sa Majesté Impériale se trouvera dans les départemens au

delà des Alpes, le gouverneur général présentera au serment les généraux

et fonctionnaires publics admis à prêter serment devant elle.

»Il présentera également les députations des colléges électoraux, des

villes, des cours et des tribunaux.

»ART. V. Il présidera l'assemblée du collége électoral du département de

Gênes.»

* * *

Telle fut la Charte octroyée par le sénat au gouverneur général des

départemens au delà des Alpes, qui n'était encore nommé que _in petto_.

Quand j'en eus pris connaissance, je vis que les pouvoirs du prince

gouverneur-général étaient assez vaguement définis, sous le rapport de

l'autorité administrative qu'il aurait à exercer, et que, par

conséquent, ce serait à lui à se faire la meilleur part possible dans

l'exercice du pouvoir. Je fus frappé en outre de l'idée que, sous le

prétexte de fonder un gouvernement général, l'empereur avait voulu

seulement faire naître l'occasion de donner une cour à l'ancienne

capitale des états du roi de Sardaigne. Je ne concevais pas non plus

comment il avait pu échapper, à des rédacteurs aussi habiles que ceux

qui avaient rédigé le sénatus-consulte, une contradiction qui me

semblait absurde. Il est dit au troisième paragraphe de l'art. IV: «_Le

prince gouverneur-général recevra le serment des présidens des colléges

électoraux_, etc.;» et, aux termes de l'article V: «_Il présidera le

collége électoral du département de Gênes_;» d'où il résultait que le

prince recevrait son propre serment. Cela me paraissait tellement

contraire à toute raison, à tout esprit de législation, que je crus

devoir soumettre mes observations à un grand fonctionnaire de l'état,

qui m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Quand il m'eut

écouté, au lieu de me répondre, il m'adressa cette question, à laquelle,

je l'avoue, je ne m'attendais guère: «Quel âge avez-vous?--Bientôt

vingt-trois ans.--Ah!... Vos observations sont justes; mais vous avez

tort, et je vous engage à les garder pour vous.--Comment donc...?--Oui,

vous dis-je, vous êtes trop jeune pour avoir raison.» En cette

circonstance je profitai de cet excellent conseil, dont malheureusement

je ne profitai pas toujours depuis.

Mais revenons à notre fameux sénatus-consulte et à ce qui en fut la

suite. L'empereur l'approuva le sept février; et le quinze du même mois

il adressa au sénat un nouveau message pour lui faire connaître, ce

qu'aucun sénateur n'ignorait, le choix qu'il avait fait du nouveau grand

dignitaire de l'empire. Napoléon s'exprima en ces termes:

* * *

«Sénateurs,

»Nous avons jugé convenable de nommer notre beau-frère, le prince

Borghèse, à la dignité de gouverneur-général, érigée par le

sénatus-consulte organique du deux du présent mois. Nos peuples des

départemens au delà des Alpes reconnaîtront, dans cette dignité, et

dans le choix que nous avons voulu faire pour la remplir, notre

désir d'être plus immédiatement instruit de tout ce qui peut les

intéresser, et le sentiment qui rend aujourd'hui présentes à notre

pensée les parties même les plus éloignées de notre empire.»

* * *

Le message de l'empereur me réconcilia un peu avec le sénatus-consulte.

_Le désir d'être plus immédiatement instruit_ me parut un de ces mots de

valeur qui, émanés directement de l'empereur, nous fortifierait contre

la lettre du sénatus-consulte, s'il survenait, comme cela ne manqua pas

d'arriver, des conflits d'autorité. Il devait en survenir beaucoup, car

la position du gouverneur général se trouvait unique dans la vaste

étendue de l'empire. Il n'était pas vice-roi, comme Eugène, qui avait

des ministres spéciaux pour le royaume d'Italie; le décret ne le mettait

en relation directe qu'avec les autres grands dignitaires de l'empire:

mais l'administration restait _une_ dans toutes ses branches; mais

l'influence des ministres de Paris s'étendait sur les départemens au

delà des Alpes, tout aussi bien que sur ceux de l'intérieur de

l'ancienne France; point de nominations à faire, par conséquent point de

pouvoir: et pourtant il fallait, pour se faire bien venir, jouer toutes

les simagrées du pouvoir. N'ayant rien à donner à la réalité des

intérêts, il fallut nous borner à exploiter le champ de l'amour-propre;

mais ce champ était vaste, bien préparé et fécond; le Piémont est un

pays fertile.

Le prince fut enchanté quand il reçut le magnifique diplôme de sa

nomination. Le sénatus-consulte s'y trouvait relaté dans son ensemble,

sur une belle feuille de peau de vélin, scellée du grand sceau de

l'empire, revêtue de la signature de l'empereur, et, par ampliation, de

celle de Cambacérès; enfin, rien n'y manquait.

À cette époque, la princesse Borghèse n'était point à Paris; sa santé,

ou, si l'on veut, son caprice, l'avait engagée à passer la fin de

l'hiver à Nice, ville dont le climat est si favorable aux médecins qui

veulent envoyer mourir leurs malades ailleurs. L'empereur, cependant,

avait donné à sa sœur un brevet de bonne santé au moins momentanée, en

lui prescrivant d'accompagner son mari dans sa prise de possession du

gouvernement général des départemens au delà des Alpes. L'empereur étant

parti le trois d'avril, le prince quitta Paris le lendemain, accompagné

du colonel Curto son premier aide-de-camp, pour aller rejoindre la

princesse à Nice; et le reste du convoi se mit en marche le sept du même

mois, comme on le verra dans le chapitre suivant. Si, au reste, je

brusque un peu la fin de celui-ci, j'aurais le droit d'appeler cela du

style imitatif: car on ne peut se figurer en quelle hâte chacun

déguerpissait de Paris.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 446 / 456 题