À SON ALTESSE LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Prince, j'ai reçu vos lettres du 14; je les ai mises sous les yeux de

l'empereur, qui m'ordonne de vous expédier un courrier extraordinaire

pour vous faire connaître ses intentions.

Sa Majesté considère les troupes qui sont sur le territoire de Holstein

comme si elles étaient à Hambourg, puisqu'elles peuvent s'y porter en

peu de marches. Elle vous autorise à faire passer à Copenhague les deux

divisions espagnoles et la division française, ce qui pourra faire une

force de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes. Ces troupes seront

prêtes à partir de Copenhague avant les huit premiers jours d'avril. Les

troupes hollandaises et celles françaises du général Dupas doivent

rester où elles se trouvent, jusqu'à ce que Sa Majesté sache

positivement le lieu où elles se sont arrêtées. Des frontières de Russie

à Abo il y a un mois de route; ainsi les Russes ne peuvent y être

arrivés que du 20 au 25 mars. Il est nécessaire, avant que vous entriez

en Scanie, de connaître, 1º si les Russes sont arrivés à Abo; 2º le

nombre de troupes que les Danois veulent employer dans l'expédition de

Scanie. L'expédition doit être exécutée, mais seulement avec toute

sûreté de réussir. L'intention de Sa Majesté est que vous ne passiez pas

en Scanie avant d'être certain d'avoir sous vos ordres trente-six mille

hommes, indépendamment des secours que peut vous offrir la Norwége. On

pense que les divisions espagnoles et la division française formeront un

présent sous les armes de vingt-deux mille hommes. Il faut donc que les

Danois fournissent quatorze mille hommes, pour arriver à trente-six

mille. Les choses étant ainsi, l'empereur vous laisse carte blanche,

ayant soin en arrivant en Suède de ménager les troupes, sans faire une

guerre d'invasion. Les Danois peuvent ôter toutes les troupes qu'ils ont

dans le Holstein. Vous êtes maître de disposer d'une division

hollandaise, et maintenir vos communications.

Le sieur Didelot a écrit que les Danois ont des moyens suffisans pour

faire passer trente mille hommes en Scanie. Si cela est ainsi,

l'empereur désire que vous passiez d'abord avec douze mille Danois,

douze mille Espagnols et huit mille Français; les autres deux mille

Danois, les mille ou deux mille Espagnols et les autres mille Français

passeront avec le second convoi. Il faut aussi que le prince royal ait

des troupes pour garder la Zélande. Sa Majesté ne voit pas de difficulté

à ce qu'un régiment de la division Dupas, celui qui se trouve le plus

près de la Fionie, avec deux régimens hollandais, passât à Copenhague

aussitôt que vous serez en Suède, pour aider les Danois à garder

Copenhague. Elle enverrait alors deux autres régimens hollandais et le

58e qui est à Hambourg, pour garder le Holstein et la Fionie. En résumé

l'empereur approuve que vous n'ayez fait aucun mouvement rétrograde; Sa

Majesté approuve même que vous laissiez où elles sont les troupes

hollandaises.

Vous êtes autorisé dès à présent de passer à Copenhague. Sa Majesté ne

vous autorise à passer en Scanie pour faire la guerre qu'avec deux

divisions danoises formant quatorze mille hommes, ce qui complétera

votre armée à trente-six mille hommes. Dans ce cas, elle vous laisse le

maître de disposer d'une division hollandaise et d'un régiment de la

division Dupas pour garder la Scanie et Copenhague; mais elle vous

défend expressément de passer en Suède, si les Danois n'ont quatorze

mille hommes à joindre à vos troupes. Sa Majesté n'a point un assez

grand intérêt à l'expédition de la Suède pour la hasarder à moins de

trente-six mille hommes. Elle ne veut pas non plus que, quand ses

troupes seront en Suède, et séparées du continent de la mer, les Danois

soient tranquilles à Copenhague; cela n'aurait pas de sûreté pour elle.

Une fois débarqué en Scanie, l'intention de l'empereur est que vous

fassiez une guerre réglée; que vous fortifiiez un point comme tête de

pont, en cas d'événemens; que vous vous empariez, s'il est possible, des

points qui interceptent le Sund, pour empêcher les communications des

Anglais avec les Suédois; enfin que vous fassiez publier des

proclamations dans les pays, afin de produire le plus de mécontentement

contre le roi de Suède. Sa Majesté ne vous autorise à marcher sur

Stockholm qu'autant que vous seriez assuré d'y avoir un parti puissant

pour vous seconder. Dans vos proclamations vous ne devez jamais appeler

le roi actuel _roi de Suède_; l'empereur ne le reconnaît point comme

tel; mais l'appeler le _chef de la nation suédoise_. Vous vous servirez

du mot générique de _gouvernement_; et quand vous serez obligé de lui

parler à lui-même, l'appeler toujours le chef de la nation suédoise. Il

faut dire que l'empereur ne le reconnaît plus comme roi depuis que la

constitution de 1772 a été culbutée. Prince, l'empereur se repose sur

vous pour maintenir la dignité qui est due à son caractère et à la

majesté impériale; vous ne devez signer aucun armistice, convention, ni

acte quelconque que vous n'y soyez appelé _prince de Ponte-Corvo_, et

non maréchal Bernadotte _commandant en chef l'armée impériale

française_, et non commandant les troupes françaises. Le roi de Suède

s'est mal comporté avec le maréchal Brune, qui, malheureusement pour la

France, a été assez pusillanime pour se laisser maltraiter. Cela ne peut

arriver et n'arrivera pas avec vous, prince.

Du moment que vous aurez donné tous vos ordres, vous vous rendrez à

Copenhague pour y voir le prince royal, et lui faire connaître les

intentions de l'empereur.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 362 / 456 题