AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

L'éditeur, avant de continuer la publication des documens précieux, dont

une partie a déjà été insérée dans le troisième volume des _Mémoires de

Constant_, croit devoir rappeler quelques faits qui serviront à faire

comprendre l'importance et l'intérêt des pièces suivantes.

Après la conclusion du traité de paix signé à Tilsitt, les 7 et 9

juillet 1807, Napoléon n'eut plus d'autres ennemis sur le continent que

le roi de Suède Gustave-Adolphe, qui avait rompu à la fois avec la

France, la Russie, la Prusse et le Danemarck. Un corps de l'armée

française commandé par le maréchal Brune investit Stralsund. Gustave,

qui s'était jeté dans cette place pour la défendre, ne soutint le siége

que quelques jours; et, s'étant embarqué à la hâte, dans la nuit du 19

juillet, il laissa à un chef subalterne le soin d'obtenir une

capitulation. Le maréchal Brune, l'ayant accordée, entra, le 21, à

Stralsund, prit possession de l'île de Rugen, et toute la Poméranie se

trouva conquise.

On sait quel a été le sort de l'imprudent roi de Suède. Comptant sur le

secours de l'Angleterre, qui lui envoyait en effet des subsides, il

persista à lutter contre des forces démesurément inégales, perdit la

Finlande et les îles d'Aland, et laissa les Russes arriver à vingt

lieues de Stockholm. La Suède était épuisée d'hommes et d'argent; des

murmures éclatèrent parmi le peuple et les troupes, et jusque dans le

conseil du souverain. On conjurait Gustave de faire la paix, ce moyen

étant le seul de sauver sa personne et le royaume. Mais sourd à ces

prières, il se disposait à sortir de sa capitale, pour commencer la

guerre civile, à la tête des troupes sur lesquelles il comptait encore,

lorsque, dans la matinée du 13 février 1809, les généraux Klingsporre,

Adelcreutz et le maréchal de la cour Silversparre forcèrent la consigne

à la porte du roi, lui représentèrent l'état déplorable des affaires, et

le supplièrent de changer de système. Gustave voulut tirer son épée[70]

et se jeter sur eux; mais, avant d'en avoir eu le temps, il fut saisi,

porté dans une chambre du château, et gardé à vue. Le lendemain, il

écrivit et signa de sa main l'acte de son abdication.

Le droit des états de Suède, de choisir leurs souverains et d'établir la

succession à la couronne, avait été solennellement reconnu en diverses

occasions; ils en usèrent encore cette fois, en proclamant roi, sous le

nom de Charles XIII, le duc de Sudermanie, oncle de Gustave, et qui

avait été régent du royaume pendant la minorité de son neveu. En outre

les états décrétèrent l'exclusion perpétuelle de Gustave et de ses

enfans du trône de Suède, et leur interdirent tout séjour dans ce

royaume.

Personne n'ignore que le prince royal Charles-Auguste, de la maison de

Holstein Sœnderbourg-Augustenberg, étant mort d'une chute de cheval, le

18 mars 1810, Charles XIII adopta pour son fils et successeur, du

consentement des états, le maréchal prince de Ponte-Corvo, aujourd'hui

roi de Suède. Quant au monarque dépossédé, il a, depuis son abdication,

couru toute l'Europe, se faisant appeler d'abord le comte de Gottorp,

puis le duc de Holstein, puis enfin le colonel Gustavson, nom qu'il

porte encore aujourd'hui. Dans le cours de sa vie errante, les idées les

plus bizarres lui passèrent par la tête. Après avoir eu quelque velléité

d'entrer dans l'association des frères Moraves, il renonça à ce projet

pour celui d'une croisade en Terre-Sainte, qu'il prêcha, par la voie

des feuilles publiques, dans toute la chrétienté. De plus il proposa

l'établissement d'un ordre des _Frères-Noirs_, dont il aurait été le

chef, et qui se serait composé de pèlerins pris parmi tous les peuples

de l'Europe. Enfin, en 1817, il sollicita et obtint le droit de

bourgeoisie à Bâle; et l'ex-roi de Suède est ainsi devenu citoyen d'une

république. Au reste, ce serait manquer de justice vis-à-vis du colonel

Gustavson que d'omettre que sa rupture avec la France était venue à la

suite d'une protestation énergique de ce prince contre l'arrestation et

la mort du malheureux duc d'Enghien. Il est à regretter qu'une conduite

si honorable dans le principe n'ait pas été marquée plus tard par plus

de sagesse et de circonspection.

Tel est le prince sur le compte duquel Napoléon s'exprime avec une

grande sévérité dans les pièces que l'on va lire, et particulièrement

dans une note écrite de sa main au bas d'un ordre envoyé de son

quartier-général au prince de Ponte-Corvo.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 341 / 456 题