Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.--Le
ton militaire.--Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand,
Bacler d'Albe, etc.--Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot,
Davoust, Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston,
etc.--Affabilité et dignité.--Fatuité des _geais de l'armée_.--La
giberne de boudoir.--Les officiers de faveur.--Officiers de la
ligne.--Bravoure et modestie.--Le vrai courage ennemi du
duel.--Désintéressement.--Attachement des officiers pour leurs
soldats.--Déjeuner des grenadiers de la garde la veille de la
bataille de Wagram.--Les ordres de l'empereur
méprisés.--Indignation de l'empereur.--Les coupables fusillés.--Le
chien du régiment.--Mort du général Oudet à Wagram.--Confidence
faite à Constant par un officier de ses amis.--Les
_philadelphes_.--Conspiration républicaine contre Napoléon.--Oudet
chef de la conspiration.--Intrépidité de ce général.--Mort
mystérieuse.--Suicides.--Déjeuner militaire le lendemain de la
bataille de Wagram.--Vol audacieux.--Courage héroïque d'un
chirurgien saxon.
CE n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir
quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les
exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des
officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs
occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et
le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les
différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois
l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui
couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus
occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long
séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.
_Le ton militaire_ est à l'armée une des choses les plus difficiles à
définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le
genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font
partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le
prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les
généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de
cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs
connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.
Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot,
Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun,
Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde
était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la
morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières
étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle
n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les
officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur
accordant la considération que méritaient leur éducation et leur
courage, on les appelait les _geais de l'armée_, obtenant des faveurs
mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour
avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi,
insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers;
s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des
bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de
ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire
complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des
brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne
sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne
fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils
se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison
d'établir en principe que _le militaire français_ est léger,
présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après
ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient
quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.
Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et
avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un
ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait
entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la
misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur
conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais
elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les
quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient
toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas
grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute
crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux,
qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité
non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère
d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les
exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de
montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à
l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs,
les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une
bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa
compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs
régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser
des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme
ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires
français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement
des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien
apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos
soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la
forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de
quelques _parasites de la gloire_.
Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se
promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les
grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment
trouvez-vous le vin?--Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave,
dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné
qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris
de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en
demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend
que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit
quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils
comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la
garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille
florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.
Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'armée, je crois,
connaissait sous le nom de _corps-de-garde_. Il était vieux, sale et
laid, mais ses qualités morales faisaient bien vite oublier ce que son
extérieur avait de défectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus
brave chien de l'empire. Il avait reçu un coup de baïonnette à Marengo;
il avait eu une patte cassée d'un coup de feu à Austerlitz. Il était
alors attaché à un régiment de dragons, car il n'avait point de maître.
Il s'attachait à un corps, auquel il restait fidèle tant qu'on le
nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup
de plat de sabre le faisait déserter le régiment et passer dans un
autre. Il était d'une rare intelligence. Quelle que fût la position du
corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le
confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mêlée, il était
toujours auprès du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il
rencontrait un soldat d'un régiment qu'il avait abandonné, on le voyait,
l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et
retourner auprès de ses nouveaux frères d'armes. Quand son régiment
marchait, il courait en éclaireur tout autour, et avertissait, par ses
aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauvé plus
d'une fois ses camarades d'une embuscade.
Parmi les officiers qui périrent à la bataille de Wagram, ou plutôt dans
un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille était déjà
terminée, un de ceux qui furent le plus regrettés par les soldats, fut
le général Oudet. C'était un des plus intrépides généraux de l'armée;
mais ce qui fait surtout que son nom revient à ma mémoire plus que tout
autre de ceux que perdit l'armée dans cette mémorable journée, c'est une
note que j'ai conservée d'une conversation que j'eus plusieurs années
après cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'étais lié
de la plus sincère amitié.
Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il
me dit: «Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre
aventure qui m'arriva à Wagram. Je ne vous l'ai pas racontée dans le
temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que
personne ne peut plus être compromis par mon indiscrétion, et que ceux
mêmes qui alors auraient le plus redouté que leurs idées singulières
(car je n'ai jamais appelé cela autrement) fussent révélées, seraient
les premiers à en rire, je peux bien vous apprendre la mystérieuse
découverte que je fis à cette époque.
»Vous savez que j'étais très-lié avec ce pauvre F... que nous avons tant
regretté. C'était un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus
aimables, et ses bonnes qualités le faisaient chérir surtout de ceux qui
avaient, comme lui, une disposition constante à la franchise et à la
bonne humeur. Tout à coup je vis changer ses manières ainsi que celles
de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne
se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au
contraire tout bas et avec mystère. Plusieurs fois ce changement subit
m'avait frappé; je les avais, par hasard, rencontrés souvent dans des
lieux écartés, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y
avaient accoutumé, ils semblaient vouloir m'éviter. Enfin, fatigué de ce
mystère que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour à part F..., et
lui demandai ce que signifiait cette étrange conduite.--Vous m'avez
prévenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence
importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de méfiance à votre
égard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz
à âme qui vive un mot de ce que je vais vous dire.» Quand j'eus fait ce
serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant
pour moi, F.... ajouta: «Si je ne vous ai pas parlé des _philadelphes_,
c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empêcheraient
d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y
aurait manque de confiance en vous, et peut-être même imprudence, à ne
pas vous le dévoiler. Quelques patriotes se sont réunis sous le titre de
_philadelphes_ pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est
exposée. L'empereur Napoléon a terni la gloire de Bonaparte, premier
consul; il avait sauvé notre liberté, et il nous l'a ravie par le
rétablissement de la noblesse et par le concordat. La société des
philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrêtés pour empêcher le mal
que l'ambition voudrait continuer de faire à la France; c'est lorsque la
paix nous sera rendue que nous verrons s'il est désormais impossible de
ramener Bonaparte à des institutions républicaines; mais en attendant,
nous sommes accablés de douleur et de désespoir. Le brave chef des
philadelphes, le vertueux Oudet, a été assassiné! Qui sera digne de le
remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus éloquent
que lui! À une noble fierté de caractère, à une fermeté inébranlable, il
joignait un cœur excellent. Sa première affaire montra toute l'énergie
de son âme. Renversé à San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades
voulaient l'enlever. «Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de
moi; aux Espagnols! aux Espagnols!--Vous laisserons-nous aux ennemis?
lui dit un de ceux qui s'étaient avancés vers lui.--Eh bien!
repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste.» Au commencement
de la campagne de Wagram, il était colonel du neuvième régiment de
ligne; il fut fait général de brigade la veille de la bataille. Son
corps faisait partie de l'aile gauche, commandée par Masséna. Ce fut de
ce côté que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts
incroyables pour la réformer. Frappé de trois coups de lance, perdant
beaucoup de sang, entraîné par ceux des nôtres qui étaient forcés de
reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le
combat.
»Après la bataille, il reçut l'ordre de se porter en avant, de se placer
avec son régiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir
aussitôt au quartier-général avec un certain nombre de ses officiers
pour prendre de nouveaux ordres. Il exécute ce mouvement, et revient
pendant la nuit. Tout à coup une décharge de mousqueterie se fait
entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurité avec
fureur, sans connaître ni le nombre ni l'espèce de ses adversaires. Au
point du jour, on le trouve étendu, criblé de blessures, au milieu de
vingt officiers massacrés autour de lui. Il respirait encore... Il vécut
trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer étaient pour plaindre
le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hôpital pour lui
rendre les derniers devoirs, plusieurs blessés déchirèrent de désespoir
l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se précipita sur son
sabre près de sa fosse, et un lieutenant s'y brûla la cervelle. «Voilà,
ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.»
J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui démontrer que les
projets des philadelphes étaient folies; mais je n'y réussis
qu'incomplètement; et, tout en écoutant mes conseils, il me recommanda
vivement le secret.»
Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre
d'officiers se mirent à déjeuner auprès de la tente de l'empereur. Les
généraux étaient assis sur l'herbe, et les officiers étaient debout
autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita différens
traits fort remarquables, et qui me restèrent gravés dans la mémoire. Un
officier d'ordonnance de Sa Majesté dit: «J'ai pensé perdre mon plus
beau cheval. Comme je l'avais monté dans la journée du 5, et que je
voulais qu'il se reposât, je le donnai à mon domestique pour le tenir en
bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut à
l'instant volé, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla
le vendre à un capitaine démonté, en lui disant que c'était un cheval de
prise. Je le reconnus dans les rangs, je le réclamai, prouvant par mon
porte-manteau et mes effets qui étaient dessus, que ce n'était pas un
cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis
donnés au dragon pour ce cheval, qui m'en avait coûté soixante.»
* * *
Le plus beau trait peut-être de la journée fut celui-ci: M. Salsdorf,
chirurgien saxon du régiment du prince Christian, eut, dans le
commencement de l'affaire, la jambe fracassée par un obus. Étendu par
terre, il voit à quinze pas de lui M. Amédée de Kerbourg, aide-de-camp,
qui, froissé par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet
officier va périr d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes
ses forces, se traîne sur la poussière en rampant jusqu'à lui, le
saigne et lui sauve la vie.
M. de Kerbourg ne put embrasser son libérateur. M. Salsdorf, transporté
à Vienne, ne survécut que quatre jours à l'amputation.