CHAPITRE XIV.

Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.--Le

ton militaire.--Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand,

Bacler d'Albe, etc.--Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot,

Davoust, Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston,

etc.--Affabilité et dignité.--Fatuité des _geais de l'armée_.--La

giberne de boudoir.--Les officiers de faveur.--Officiers de la

ligne.--Bravoure et modestie.--Le vrai courage ennemi du

duel.--Désintéressement.--Attachement des officiers pour leurs

soldats.--Déjeuner des grenadiers de la garde la veille de la

bataille de Wagram.--Les ordres de l'empereur

méprisés.--Indignation de l'empereur.--Les coupables fusillés.--Le

chien du régiment.--Mort du général Oudet à Wagram.--Confidence

faite à Constant par un officier de ses amis.--Les

_philadelphes_.--Conspiration républicaine contre Napoléon.--Oudet

chef de la conspiration.--Intrépidité de ce général.--Mort

mystérieuse.--Suicides.--Déjeuner militaire le lendemain de la

bataille de Wagram.--Vol audacieux.--Courage héroïque d'un

chirurgien saxon.

CE n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir

quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les

exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des

officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs

occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et

le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les

différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois

l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui

couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus

occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long

séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.

_Le ton militaire_ est à l'armée une des choses les plus difficiles à

définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le

genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font

partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le

prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les

généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de

cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs

connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.

Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot,

Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun,

Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde

était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la

morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières

étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle

n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les

officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur

accordant la considération que méritaient leur éducation et leur

courage, on les appelait les _geais de l'armée_, obtenant des faveurs

mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour

avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi,

insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers;

s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des

bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de

ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire

complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des

brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne

sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne

fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils

se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison

d'établir en principe que _le militaire français_ est léger,

présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après

ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient

quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.

Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et

avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un

ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait

entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la

misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur

conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais

elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les

quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient

toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas

grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute

crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux,

qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité

non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère

d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les

exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de

montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à

l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs,

les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une

bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa

compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs

régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser

des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme

ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires

français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement

des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien

apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos

soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la

forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de

quelques _parasites de la gloire_.

Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se

promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les

grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment

trouvez-vous le vin?--Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave,

dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné

qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris

de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en

demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend

que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit

quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils

comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la

garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille

florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.

Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'armée, je crois,

connaissait sous le nom de _corps-de-garde_. Il était vieux, sale et

laid, mais ses qualités morales faisaient bien vite oublier ce que son

extérieur avait de défectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus

brave chien de l'empire. Il avait reçu un coup de baïonnette à Marengo;

il avait eu une patte cassée d'un coup de feu à Austerlitz. Il était

alors attaché à un régiment de dragons, car il n'avait point de maître.

Il s'attachait à un corps, auquel il restait fidèle tant qu'on le

nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup

de plat de sabre le faisait déserter le régiment et passer dans un

autre. Il était d'une rare intelligence. Quelle que fût la position du

corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le

confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mêlée, il était

toujours auprès du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il

rencontrait un soldat d'un régiment qu'il avait abandonné, on le voyait,

l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et

retourner auprès de ses nouveaux frères d'armes. Quand son régiment

marchait, il courait en éclaireur tout autour, et avertissait, par ses

aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauvé plus

d'une fois ses camarades d'une embuscade.

Parmi les officiers qui périrent à la bataille de Wagram, ou plutôt dans

un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille était déjà

terminée, un de ceux qui furent le plus regrettés par les soldats, fut

le général Oudet. C'était un des plus intrépides généraux de l'armée;

mais ce qui fait surtout que son nom revient à ma mémoire plus que tout

autre de ceux que perdit l'armée dans cette mémorable journée, c'est une

note que j'ai conservée d'une conversation que j'eus plusieurs années

après cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'étais lié

de la plus sincère amitié.

Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il

me dit: «Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre

aventure qui m'arriva à Wagram. Je ne vous l'ai pas racontée dans le

temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que

personne ne peut plus être compromis par mon indiscrétion, et que ceux

mêmes qui alors auraient le plus redouté que leurs idées singulières

(car je n'ai jamais appelé cela autrement) fussent révélées, seraient

les premiers à en rire, je peux bien vous apprendre la mystérieuse

découverte que je fis à cette époque.

»Vous savez que j'étais très-lié avec ce pauvre F... que nous avons tant

regretté. C'était un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus

aimables, et ses bonnes qualités le faisaient chérir surtout de ceux qui

avaient, comme lui, une disposition constante à la franchise et à la

bonne humeur. Tout à coup je vis changer ses manières ainsi que celles

de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne

se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au

contraire tout bas et avec mystère. Plusieurs fois ce changement subit

m'avait frappé; je les avais, par hasard, rencontrés souvent dans des

lieux écartés, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y

avaient accoutumé, ils semblaient vouloir m'éviter. Enfin, fatigué de ce

mystère que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour à part F..., et

lui demandai ce que signifiait cette étrange conduite.--Vous m'avez

prévenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence

importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de méfiance à votre

égard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz

à âme qui vive un mot de ce que je vais vous dire.» Quand j'eus fait ce

serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant

pour moi, F.... ajouta: «Si je ne vous ai pas parlé des _philadelphes_,

c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empêcheraient

d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y

aurait manque de confiance en vous, et peut-être même imprudence, à ne

pas vous le dévoiler. Quelques patriotes se sont réunis sous le titre de

_philadelphes_ pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est

exposée. L'empereur Napoléon a terni la gloire de Bonaparte, premier

consul; il avait sauvé notre liberté, et il nous l'a ravie par le

rétablissement de la noblesse et par le concordat. La société des

philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrêtés pour empêcher le mal

que l'ambition voudrait continuer de faire à la France; c'est lorsque la

paix nous sera rendue que nous verrons s'il est désormais impossible de

ramener Bonaparte à des institutions républicaines; mais en attendant,

nous sommes accablés de douleur et de désespoir. Le brave chef des

philadelphes, le vertueux Oudet, a été assassiné! Qui sera digne de le

remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus éloquent

que lui! À une noble fierté de caractère, à une fermeté inébranlable, il

joignait un cœur excellent. Sa première affaire montra toute l'énergie

de son âme. Renversé à San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades

voulaient l'enlever. «Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de

moi; aux Espagnols! aux Espagnols!--Vous laisserons-nous aux ennemis?

lui dit un de ceux qui s'étaient avancés vers lui.--Eh bien!

repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste.» Au commencement

de la campagne de Wagram, il était colonel du neuvième régiment de

ligne; il fut fait général de brigade la veille de la bataille. Son

corps faisait partie de l'aile gauche, commandée par Masséna. Ce fut de

ce côté que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts

incroyables pour la réformer. Frappé de trois coups de lance, perdant

beaucoup de sang, entraîné par ceux des nôtres qui étaient forcés de

reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le

combat.

»Après la bataille, il reçut l'ordre de se porter en avant, de se placer

avec son régiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir

aussitôt au quartier-général avec un certain nombre de ses officiers

pour prendre de nouveaux ordres. Il exécute ce mouvement, et revient

pendant la nuit. Tout à coup une décharge de mousqueterie se fait

entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurité avec

fureur, sans connaître ni le nombre ni l'espèce de ses adversaires. Au

point du jour, on le trouve étendu, criblé de blessures, au milieu de

vingt officiers massacrés autour de lui. Il respirait encore... Il vécut

trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer étaient pour plaindre

le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hôpital pour lui

rendre les derniers devoirs, plusieurs blessés déchirèrent de désespoir

l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se précipita sur son

sabre près de sa fosse, et un lieutenant s'y brûla la cervelle. «Voilà,

ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.»

J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui démontrer que les

projets des philadelphes étaient folies; mais je n'y réussis

qu'incomplètement; et, tout en écoutant mes conseils, il me recommanda

vivement le secret.»

Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre

d'officiers se mirent à déjeuner auprès de la tente de l'empereur. Les

généraux étaient assis sur l'herbe, et les officiers étaient debout

autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita différens

traits fort remarquables, et qui me restèrent gravés dans la mémoire. Un

officier d'ordonnance de Sa Majesté dit: «J'ai pensé perdre mon plus

beau cheval. Comme je l'avais monté dans la journée du 5, et que je

voulais qu'il se reposât, je le donnai à mon domestique pour le tenir en

bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut à

l'instant volé, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla

le vendre à un capitaine démonté, en lui disant que c'était un cheval de

prise. Je le reconnus dans les rangs, je le réclamai, prouvant par mon

porte-manteau et mes effets qui étaient dessus, que ce n'était pas un

cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis

donnés au dragon pour ce cheval, qui m'en avait coûté soixante.»

* * *

Le plus beau trait peut-être de la journée fut celui-ci: M. Salsdorf,

chirurgien saxon du régiment du prince Christian, eut, dans le

commencement de l'affaire, la jambe fracassée par un obus. Étendu par

terre, il voit à quinze pas de lui M. Amédée de Kerbourg, aide-de-camp,

qui, froissé par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet

officier va périr d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes

ses forces, se traîne sur la poussière en rampant jusqu'à lui, le

saigne et lui sauve la vie.

M. de Kerbourg ne put embrasser son libérateur. M. Salsdorf, transporté

à Vienne, ne survécut que quatre jours à l'amputation.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 329 / 456 题