À S. A. S. LE PRINCE MINISTRE DE LA GUERRE.

Le général de brigade Launay était encore le 5 du courant avec ses deux

bataillons et deux pièces de canon sur les bords de la Trebinschiza,

attendant le rassemblement des Turcs de Mostar, Uthovo et Stolatz; les

commandans turcs annonçaient leur prochain départ, mais ne l'avaient pas

encore effectué, attendant la nouvelle lune, moins défavorable,

disaient-ils, aux combats que la précédente. Les Turcs de Nixichy, plus

pressés par la nécessité de se défendre, n'ont pas attendu ce

renouvellement de lune pour combattre les Russes et les Monténégrins qui

les tenaient assiégés; ils ont fait une sortie générale qui a surpris

les ennemis et les a séparés. Il est probable que les Russes se sont

repliés sur Castel-novo; ils avaient à Nixichy huit cents hommes avec

deux pièces de canon, et les Monténégrins de trois à quatre mille

hommes; leur évêque y était en personne. Clobuck a été aussi débloqué,

et les Turcs de ces contrées ont enlevé quatre mille têtes, soit des

Monténégrins, soit des Morlaques rebelles. Par suite de cette affaire,

un grand nombre de têtes de Monténégrins ont été envoyées au pacha de

Bosnie, parmi lesquelles il y a celles de trois des principaux comtes de

Montenero.

Nous serons incessamment informés si les Russes sont tous rentrés dans

les bouches, ou tiennent encore la montagne; leur nombre est toujours de

deux mille cinq cents environ.

Les Turcs ont besoin de l'impulsion que nous leur donnons pour lever des

masses imposantes, et sous ce rapport, le petit corps qui est disposé

pour agir de concert avec eux, ne peut que produire un résultat

avantageux, et cette circonstance déterminera peut-être aussi le pacha

de Scutari à attaquer de son côté.

Le colonel Sorbier, aide de camp de S. A. I. le prince vice-roi, se

rendant à Constantinople, a été reçu à son passage à Traunick avec

solennité, par le visir de Bosnie; après avoir prié cet officier

d'accepter un beau cheval, et avoir reçu de lui une médaille en argent

de la bataille d'Iéna, ce visir lui a dit d'une manière très-gracieuse:

«Les Turcs n'aiment pas les images, mais pour celle-ci je la place sur

mon cœur.»

Le motif de ce pacha pour retarder de quelques jours le départ des

canonniers destinés pour Constantinople, consiste dans l'obligation où

il croit être de recevoir de nouveaux ordres du grand-visir, ceux qui

lui sont parvenus étant en opposition aux ordres que Votre Altesse a

transmis au général en chef Marmont, et que ce dernier tient à exécuter

à la lettre; au surplus le pacha de Bosnie persiste dans son opinion que

le détachement de canonniers ne doit se mettre en marche que par dix

hommes, quel que soit son nombre, et il répond aux observations

contraires qui lui ont été faites, qu'il connaît mieux que le général en

chef et que l'empereur lui-même les pays que cette troupe doit

traverser; qu'il répond de sa province, mais qu'il n'est pas en son

pouvoir ni au pouvoir du pacha de Roumélie de la garantir dans certains

pays où commandent de petits pachas ou des beys presque indépendans,

dont il connaît l'ignorance, la barbarie, et même les mauvaises

intentions. «En vain, ajoute-t-il, on ferait marcher un officier deux

jours en avant pour annoncer le passage de cette troupe; en vain cet

officier aurait de moi le bouyourdi le plus clair et le plus amical; que

voulez-vous que fassent pour moi des gens qui méprisent les firmans du

grand-seigneur lui-même? Ils les baisent avec respect, les déchirent et

y désobéissent. Malgré toutes mes précautions et la bonne discipline de

cette troupe, elle pourrait être attaquée, et s'il périssait seulement

deux Français, il n'en faudrait pas davantage pour refroidir notre

amitié, et pour me faire accuser, moi, d'en être la cause; c'est pour

éviter ce malheur que le grand-visir m'avait ordonné de les faire

voyager par petites troupes, et même habillés à la turque. Vous trouvez

à cela des inconvéniens; eh bien, que le grand-visir m'autorise à les

laisser passer tous à la fois et en habit français, j'y consentirai, non

de bon cœur, car je craindrai toujours pour eux; mais j'y consentirai du

moins sans avoir rien à me reprocher. Le général en chef Marmont a des

ordres positifs, j'en ai comme lui, et nous ne sommes pas plus libres

l'un que l'autre de les changer. Si le grand-visir accède aux désirs du

général, il enverra sans doute jusqu'aux frontières de la Bosnie un

détachement de son armée pour recevoir et protéger cette troupe, sans

cela la Roumélie est pleine d'émissaires ennemis qui ne manqueraient pas

de saisir cette occasion de nous nuire. Le sang de ces Français

retomberait sur moi, si je n'insistais pas sur ces précautions qui me

sont commandées, et dont je sens d'ailleurs la nécessité. En un mot, le

grand-visir peut lui seul me dispenser d'exécuter ses premiers ordres;

je ne veux point me rendre responsable d'un accident qui pourrait

troubler la bonne harmonie entre les deux empires.»

Sur l'observation qui lui a été faite que le retard qu'occasionera la

lettre qu'il a écrite au grand-visir peut avoir des inconvéniens:

«Ces inconvéniens seront toujours moindres que ceux que je veux

prévenir, a répondu ce pacha. Au surplus, le Tartare que j'ai expédié ne

mettra que sept jours pour aller jusqu'à Andrinople, et sept jours pour

revenir; ainsi j'aurai une réponse dans quinze ou seize; et avant cette

époque, tout sera disposé pour le passage de ce détachement,

subsistances et moyens de transport.»

Le général en chef a répliqué aux observations du pacha de Bosnie, et

lui a demandé de consentir à ce que le détachement de canonniers qui est

rassemblé à Sigu s'achemine toujours sur la Bosnie, où il attendra, s'il

le faut, la réponse du grand-visir pour passer outre, et il ne doute

pas que le pacha n'y consente.

Le général de division chef de l'état-major

général.

_Signé_ VIGNOLLE.

Finckenstein, le 6 juin 1807, quatre heures du soir.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 271 / 456 题