CHAPITRE IV.

Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.--Il passe le

Mont-Cénis.--Son arrivée en France.--Enthousiasme

religieux.--Rencontre du pape et de l'empereur.--Finesses

d'étiquette.--Respect de l'empereur pour le pape.--Entrée du pape à

Paris.--Il loge aux Tuileries.--Attentions délicates de l'empereur,

et reconnaissance du Saint-Père.--Le nouveau fils aîné de

l'église.--Portrait de Pie VII.--Sa sobriété non imitée par les

personnes de sa suite.--Séjour du pape à Paris.--Empressement des

fidèles.--Visite du pape aux établissemens publics.--Audiences du

pape, dans la grande salle du musée.--L'auteur assiste à une de ces

réceptions.--La bénédiction du pape.--Le souverain pontife et les

petits enfans.--Costume du Saint-Père.--Le pape et madame la

comtesse de Genlis.--Les marchands de chapelets.--LE 2 DÉCEMBRE

1804.--Mouvement dans le château des Tuileries.--Lever et toilette

de l'empereur.--Les fournisseurs et leurs mémoires.--Costume de

l'empereur, le jour du sacre.--Constant remplissant une des

fonctions du premier chambellan.--Le manteau du sacre et l'uniforme

de grenadier.--Joyaux de l'impératrice.--Couronne, diadème et

ceinture de l'impératrice.--Le sceptre, la main de justice et

l'épée du sacre.--MM. Margueritte, Odiot et Biennais,

joailliers.--Voiture du pape. Le premier camérier et sa

monture.--Voiture du sacre.--Singulière méprise de Leurs

Majestés.--Cortége du sacre.--Cérémonie religieuse.--Musique du

sacre.--M. Lesueur et la marche de Boulogne.--Joséphine couronnée

par l'empereur.--Le regard d'intelligence.--Le couronnement et

l'idée du divorce.--Chagrin de l'empereur et ce qui le

causait.--Serment du sacre.--La galerie de l'archevêché.--Trône de

Leurs Majestés.--Illuminations.--Présens offerts par l'empereur à

l'église de Notre-Dame.--La discipline et la tunique de saint

Louis.--Médailles du couronnement de l'empereur.--Réjouissances

publiques.

LE pape Pie VII avait quitté Rome au commencement de novembre. Sa

sainteté, accompagnée par le général Menou, administrateur du Piémont,

arriva sur le Mont-Cénis le 15 novembre au matin. On avait jalonné et

aplani la route du Mont-Cénis, et tous les points périlleux avaient été

garnis de barrières. Le Saint-Père fut complimenté par M.

Poitevin-Maissemy, préfet du Mont-Blanc. Après une courte visite à

l'hospice, il fit la traversée du mont, dans une chaise à porteurs,

escorté d'une foule immense qui se précipitait pour recevoir sa

bénédiction.

Le 17 novembre, Sa Sainteté remonta en voiture et fit ainsi le reste du

chemin, toujours aussi accompagnée. L'empereur alla au devant du

Saint-Père, et ce fut sur la route de Nemours, dans la forêt de

Fontainebleau, qu'ils se rencontrèrent. L'empereur descendit de cheval,

et les deux souverains rentrèrent à Fontainebleau dans la même voiture.

On dit que pour que l'un ne prît point le pas sur l'autre, ils y étaient

montés en même temps, Sa Majesté par la portière de droite, Sa Sainteté

par la portière de gauche. Je ne sais si l'empereur usa de précautions

et de finesses pour éviter de compromettre sa dignité; mais ce que je

sais bien, c'est qu'il eût été impossible d'avoir plus d'égards et

d'attentions qu'il n'en eut pour le vénérable vieillard. Le lendemain de

son arrivée à Fontainebleau, le pape fit son entrée à Paris, avec tous

les honneurs que l'on rendait ordinairement au chef de l'empire; un

logement lui avait été préparé aux Tuileries, dans le pavillon de Flore;

et par suite de la recherche délicate et affectueuse que Sa Majesté

avait mise dès le commencement à bien recevoir le Saint-Père, celui-ci

trouva son appartement distribué et meublé exactement comme celui qu'il

occupait à Rome; il témoigna vivement sa surprise et sa reconnaissance

d'une attention que lui-même, dit-on, appela délicatement, _toute

filiale_, voulant faire allusion en même temps au respect que

l'empereur lui avait montré en toute occasion, et au nouveau titre de

fils aîné de l'église, que Sa Majesté allait prendre avec la couronne

impériale.

Chaque matin, j'allais, par ordre de Sa Majesté, demander des nouvelles

du Saint-Père. Pie VII avait une noble et belle figure, un air de bonté

angélique, la voix douce et sonore; il parlait peu, lentement, mais avec

grâce; d'une simplicité extrême et d'une sobriété incroyable; il était

indulgent et sans rigueur pour les autres. Aussi, sous le rapport de la

bonne chère, les personnes de sa suite ne se piquaient pas de l'imiter,

mais profitaient au contraire largement de l'ordre qu'avait donné

l'empereur, de fournir tout ce qui serait demandé. Les tables qui leur

étaient destinées étaient abondamment et même magnifiquement servies; ce

qui n'empêchait pas qu'un panier de chambertin ne fût demandé chaque

jour pour la table particulière du pape, qui dînait tout seul et ne

buvait que de l'eau.

Le séjour de près de cinq mois que le Saint-Père fit à Paris, fut un

temps d'édification pour les fidèles, et Sa Sainteté dut emporter la

meilleure idée d'une population qui, après avoir cessé de pratiquer et

de voir pendant plus de dix ans les cérémonies de la religion

catholique, les avait reprises avec une avidité inexprimable. Lorsque

le pape n'était pas retenu dans ses appartemens par la délicatesse de sa

santé, pour laquelle la différence du climat, comparé à celui de

l'Italie, et la rigueur de la saison l'obligeaient à prendre de grandes

précautions, il visitait les églises, les musées et les établissemens

d'utilité publique. Quand le mauvais temps l'empêchait de sortir, on

présentait à Pie VII, dans la grande galerie du musée Napoléon, les

personnes qui demandaient cette faveur. Je fus un jour prié par des

dames de ma connaissance de les conduire à cette audience du Saint-Père,

et je me fis un plaisir de les accompagner.

La longue galerie du musée était occupée par une double haie d'hommes et

de dames. La plupart de celles-ci étaient des mères de famille, et elles

avaient leurs enfans autour d'elles ou dans leurs bras, pour les

présenter à la bénédiction du Saint-Père. Pie VII arrêtait ses regards

sur ces groupes d'enfans avec une douceur et une bonté vraiment

angélique. Précédé du gouverneur du musée, et suivi des cardinaux et des

seigneurs de sa maison, il s'avançait lentement entre deux rangs de

fidèles agenouillés sur son passage; souvent il s'arrêtait pour poser sa

main sur la tête d'un enfant, adresser quelques mots à la mère, et

donner son anneau à baiser. Son costume était une simple soutane

blanche, sans aucun ornement. Au moment où le pape allait arriver à

nous, le directeur du musée présenta une dame qui attendait à genoux,

comme les autres, la bénédiction de Sa Sainteté. J'entendis M. le

directeur nommer cette dame, madame la comtesse de Genlis. Le

Saint-Père, après lui avoir tendu son anneau, la releva et lui adressa

avec affabilité quelques paroles flatteuses, lui faisant compliment de

ses ouvrages et de l'heureuse influence qu'ils avaient exercée sur le

rétablissement de la religion catholique en France.

* * *

Les marchands de chapelets et de rosaire durent faire leur fortune

durant cet hiver. Il y avait des magasins où il s'en débitait plus de

cent douzaines par jour. Pendant le mois de janvier seulement, cette

branche d'industrie rapporta, dit-on, à un marchand de la rue

Saint-Denis, 40,000 fr. de bénéfice net. Toutes les personnes qui se

présentaient à l'audience du Saint-Père, ou qui se pressaient autour de

lui, dans sa sortie, faisaient bénir des chapelets pour elles-mêmes,

pour tous leurs parens et pour leurs amis de Paris ou de la province.

Les cardinaux en distribuaient aussi une incroyable quantité, dans leurs

visites aux divers hôpitaux, aux hospices, à l'hôtel des Invalides, etc.

On leur en demandait même dans leurs visites chez des particuliers.

La cérémonie du sacre de Leurs Majestés avait été fixée au 2 décembre.

Le matin de ce grand jour, tout le monde au château fut sur pied de

très-bonne heure, surtout les personnes attachées au service de la

garde-robe. L'empereur se leva à huit heures. Ce n'était pas une petite

affaire que de faire endosser à Sa Majesté le riche costume qui lui

avait été préparé pour la circonstance; et pendant que je l'habillais,

elle ne se fit pas faute d'apostrophes et de malédictions contre les

brodeurs, tailleurs et fournisseurs de toute espèce. À mesure que je lui

passais une pièce de son habillement: «Voilà qui est beau, monsieur le

drôle, disait-il (et mes oreilles d'entrer en jeu), mais nous verrons

les mémoires.» Voici quel était ce costume: bas de soie brodés en or,

avec la couronne impériale au dessus des coins; brodequins de velours

blanc, lacés et brodés en or; culotte de velours blanc brodée en or sur

les coutures, avec boutons et boucles en diamans aux jarretières; la

veste, aussi de velours blanc brodée en or, boutons en diamans; l'habit

de velours cramoisi, avec paremens en velours blanc, brodé sur toutes

les coutures, fermé par devant jusqu'en bas, étincelant d'or. Le

demi-manteau aussi cramoisi, doublé de satin blanc, couvrant l'épaule

gauche et rattaché à droite sur la poitrine avec une double agrafe en

diamans. Autrefois, en pareille circonstance, c'était le grande

chambellan qui passait la chemise. Il parait que Sa Majesté ne songea

point à cette loi de l'étiquette, et ce fut moi simplement qui remplis

cet office, comme j'avais coutume de le faire. La chemise était une des

chemises ordinaires de Sa Majesté, mais d'une baptiste fort belle;

l'empereur ne portait que de très-beau linge. Seulement on y avait

adapté des manchettes d'une superbe dentelle; la cravate était de la

mousseline la plus parfaite, et la collerette en dentelle magnifique; la

toque en velours noir était surmontée de deux aigrettes blanches; la

ganse en diamans, et pour bouton le _régent_. L'empereur partit ainsi

vêtu des Tuileries, et ce ne fut qu'à Notre-Dame qu'il mit sur ses

épaules le grand manteau du sacre. Il était de velours cramoisi, parsemé

d'abeilles d'or, doublé de satin blanc et d'hermine, et attaché par des

torsades en or; le poids en était d'au moins quatre-vingts livres, et

quoiqu'il fût soutenu par quatre grands dignitaires, l'empereur en était

écrasé. Aussi, de retour au château, il se débarrassa au plus vite de

tout ce riche et gênant attirail, et en endossant son uniforme des

grenadiers, il répétait sans cesse: «Enfin, je respire!» Il était

certainement beaucoup plus à son aise un jour de bataille.

Les joyaux qui servirent au couronnement de Sa Majesté l'impératrice, et

qui consistaient en une couronne, un diadème et une ceinture, sortaient

des ateliers de M. Margueritte. La couronne était à huit branches qui se

réunissaient sous un globe d'or surmonté d'une croix. Les branches

étaient garnies de diamans, quatre en forme de feuilles de palmier, et

quatre en feuilles de myrte. Autour de la courbure régnait un cordon

incrusté de huit émeraudes énormes. Le bandeau qui reposait sur le front

étincelait d'améthystes. Le diadème était composé de quatre rangées de

perles de la plus belle eau, entrelacées de feuillages en diamans

parfaitement assortis, et montés avec un art aussi admirable que la

richesse de la matière. Sur le front étaient plusieurs gros brillans,

dont un seul pesait cent quarante-neuf grains. La ceinture enfin était

un ruban d'or enrichi de trente-neuf pierres roses.

Le sceptre de Sa Majesté l'empereur avait été confectionné par M. Odiot.

Il était d'argent, enlacé d'un serpent d'or et surmonté d'un globe sur

lequel on voyait Charlemagne assis. La main de justice et la couronne,

ainsi que l'épée, étaient d'un travail exquis. La description en serait

trop longue. Elles sortaient des ateliers de M. Biennais.

À neuf heures du matin, le pape sortit des Tuileries, pour se rendre à

Notre-Dame, dans une voiture attelée de huit chevaux gris pommelés. Sur

l'impériale était une tiare avec tous les attributs de la papauté en

bronze doré. Le premier camérier de Sa Sainteté, monté sur une mule,

précédait la voiture, portant une croix de vermeil.

Il y eut un intervalle d'une heure environ entre l'arrivée du pape à

Notre-Dame et celle de Leurs Majestés. Leur départ des Tuileries se fit

à onze heures précises et fut annoncé par de nombreuses salves

d'artillerie. Leurs Majestés étaient dans une voiture toute éclatante

d'or et de peintures précieuses, traînée par huit chevaux de couleur

isabelle, caparaçonnés avec une richesse extraordinaire. Sur l'impériale

on voyait une couronne soutenue par quatre aigles, les ailes déployées.

Les panneaux de cette voiture, objet de l'admiration universelle,

étaient en glace, au lieu d'être en bois, de sorte que le fond

ressemblait beaucoup au devant. Cette similitude fut cause que Leurs

Majestés, en montant, se trompèrent de côté et s'assirent sur le devant;

ce fut l'impératrice qui d'abord s'aperçut de cette méprise, dont elle

rit beaucoup, ainsi que son époux.

Je n'entreprendrai point la description du cortége, quoique les

souvenirs que j'en ai gardés soient encore complets et récens; mais

j'aurais trop de choses à dire. Qu'on se figure dix mille hommes de

cavalerie d'une superbe tenue, défilant entre deux haies d'infanterie

aussi brillante, occupant chacune en longueur un espace de près d'une

demi-lieue. Que l'on songe au nombre des équipages, à leur richesse, à

la beauté des attelages et des uniformes, à cette multitude de musiciens

jouant les marches du sacre au bruit des cloches et du canon; qu'on

ajoute l'effet produit par le concours de quatre à cinq cent mille

spectateurs; et l'on sera bien loin encore d'avoir une juste idée de

cette étonnante magnificence.

Au mois de décembre, il est rare que le temps soit bien beau: ce jour-là

pourtant, le ciel sembla favoriser l'empereur: au moment de son entrée à

l'archevêché, un brouillard assez épais, qui avait duré toute la

matinée, se dissipa, et permit au soleil d'ajouter l'éclat de ses rayons

à la splendeur du cortége. Cette circonstance singulière fut remarquée

par les spectateurs et augmenta l'enthousiasme.

Toutes les rues par lesquelles passa le cortége étaient soigneusement

nettoyées et sablées; les habitans avaient décoré la façade de leurs

maisons, selon leur goût et leurs moyens, en draperies, en tapisseries,

en papier peint, quelques-uns avec des guirlandes de feuilles d'if.

Presque toutes les boutiques du quai des Orfèvres étaient garnies de

festons en fleurs artificielles.

La cérémonie religieuse dura près de quatre heures, et dut être on ne

peut plus fatigante pour les principaux acteurs; le service de la

chambre fut obligé de se tenir constamment dans l'appartement préparé

pour l'empereur à l'archevêché. Pourtant les curieux (et nous l'étions

tous) se détachaient de temps en temps, et purent ainsi voir à loisir la

cérémonie.

Je n'ai peut-être jamais entendu d'aussi belle musique; elle était de la

composition de MM. Paësiello, Rose et Lesueur, maîtres de chapelle de

Leurs Majestés; l'orchestre et les chœurs offraient une réunion des

premiers talens de Paris. Deux orchestres à quatre chœurs, composés de

plus de trois cents musiciens, étaient dirigés, l'un par M. Persuis,

l'autre par M. Rey, tous deux chefs de la musique de l'empereur. M.

Laïs, premier chanteur de Sa Majesté, M. Kreutzer et M. Baillot,

premiers violons du même titre, s'étaient adjoint tout ce que la

chapelle impériale, tout ce que l'opéra et les grands théâtres lyriques

possédaient de talens supérieurs en instrumentistes aussi bien qu'en

chanteurs et chanteuses. La musique militaire était innombrable, et sous

les ordres de M. Lesueur; elle exécutait des marches héroïques, dont

une, commandée par l'empereur à M. Lesueur pour l'armée de Boulogne, est

encore aujourd'hui, au jugement des connaisseurs, digne de figurer au

premier rang des plus belles et des plus imposantes compositions

musicales. Quant à moi, cette musique me rendait pâle et tremblant; je

frissonnais par tout le corps en l'écoutant.

Sa Majesté ne voulut point que le pape mît la main à sa couronne; il la

plaça lui-même sur sa tête. C'était un diadème de feuilles de chêne et

de laurier en or. Sa Majesté prit ensuite la couronne destinée à

l'impératrice, et, après s'en être couvert quelques instans, la posa sur

le front de son auguste épouse, à genoux devant lui. Elle versait des

larmes d'émotion, et, en se relevant, elle fixa sur l'empereur un regard

de tendresse et de reconnaissance; l'empereur le lui rendit, mais sans

rien perdre de la gravité qu'exigeait une si imposante cérémonie devant

tant de témoins; et malgré cette gêne, leurs cœurs se comprirent au

milieu de cette brillante et bruyante assemblée. Certainement l'idée du

divorce n'était point alors dans la tête de l'empereur, et, pour ma

part, je suis sûr que jamais cette cruelle séparation n'aurait eu lieu,

si Sa Majesté l'impératrice eût pu avoir encore des enfans; ou même

seulement sa le jeune Napoléon, fils du roi de Hollande et de la reine

Hortense, ne fût pas mort dans le temps où l'empereur songeait à

l'adopter. Cependant je dois avouer que la crainte ou pour mieux dire la

certitude de n'avoir point de Joséphine un héritier de son trône,

mettait l'empereur au désespoir; et souvent je l'ai entendu

s'interrompre subitement au milieu de son travail, et s'écrier avec

chagrin: «À qui laisserai-je tout cela?»

Après la messe, Son Excellence le cardinal Fesch, grand-aumônier de

France, porta le livre des évangiles à l'empereur, qui, du haut de son

trône, prononça le serment impérial d'une voix si ferme et si distincte

que tous les assistans l'entendirent. C'est alors que, pour la vingtième

fois peut-être, le cri de _vive l'empereur_! sortit de toutes les

bouches; on chanta le _Te Deum_, et Leurs Majestés sortirent de l'église

avec le même appareil qu'elles y étaient entrées. Le pape resta dans

l'église un quart d'heure environ après les souverains, et lorsqu'il se

leva pour se retirer, des acclamations universelles le saluèrent depuis

le chœur jusqu'au portail.

Leurs Majestés ne rentrèrent au château qu'à six heures et demie, et le

pape à près de sept heures. Pour entrer à l'église. Leurs Majesté

passèrent comme je l'ai dit, par l'archevêché, dont les bâtimens

communiquaient avec Notre-Dame au moyen d'une galerie en charpente.

Cette galerie couverte en ardoises et tendue de tapisseries superbes,

aboutissait à un portail, aussi en charpente, établi devant la

principale entrée de l'église, et d'un style en harmonie parfaite avec

l'architecture gothique de cette belle métropole. Ce portail volant

reposait sur quatre colonnes décorées d'inscriptions en lettres d'or qui

représentaient les noms des trente-six principales villes de France,

dont les maires avaient été députés au couronnement. Sur le haut de ces

colonnes étaient peints en relief Clovis et Charlemagne assis sur leur

trône, le sceptre à la main. Au centre du frontispice étaient figurées

les armes de l'empire ombragées par les drapeaux des seize cohortes de

la Légion-d'Honneur. Aux deux côtés on voyait deux tourelles surmontées

d'aigles en or. Le dessous de ce portique, ainsi que de la galerie,

était façonné en voûte, peint en bleu de ciel, et semé d'étoiles.

Le trône de Leurs Majestés était élevé sur une estrade demi-circulaire,

couverte d'un tapis bleu parsemé d'abeilles. On y montait par vingt-deux

degrés. Ce trône, drapé en velours rouge était surmonté d'un pavillon

aussi en velours rouge, dont les ailes ombrageaient, à gauche,

l'impératrice les princesses et leurs dames d'honneur; à droite, les

deux frères de l'empereur, l'archi-chancelier et l'archi-trésorier.

* * *

Rien de plus magnifique que le coup d'œil du jardin des Tuileries, le

soir de cette belle journée. Le grand parterre entouré de portiques en

lampions, de chaque arcade desquelles descendait une guirlande en verres

de couleur; la grande allée décorée de colonnades surmontées d'étoiles;

sur les terrasses, des orangers de feu; chaque arbre des autres allées

éclairé par des lampions; enfin, pour couronner l'illumination, une

immense étoile suspendue sur la place de la Concorde, dominant tous les

autres feux. C'était un palais de feu.

* * *

À l'occasion du couronnement, Sa Majesté fit des présens magnifiques à

l'église métropolitaine. On remarquait entre autres choses un calice en

vermeil orné de bas-reliefs, composés par le célèbre Germain; un

ciboire, deux burettes avec le plateau, un bénitier et un plat

d'offrande; le tout en vermeil et précieusement travaillé. D'après les

ordres de Sa Majesté, transmis par le ministre de l'intérieur, on remit

aussi à M. d'Astros, chanoine de Notre-Dame, un carton contenant la

couronne d'épines, une cheville et un morceau de bois de la vraie croix;

une petite bouteille renfermant, dit-on, du sang de notre Seigneur; une

discipline de fer qui avait servi à saint Louis, et une tunique ayant

également appartenu à ce roi.

Le matin, M. le maréchal Murat, gouverneur de Paris, avait donné un

déjeuner magnifique aux princes d'Allemagne qui étaient venus à Paris

pour assister au couronnement. Après le déjeuner, le maréchal-gouverneur

les fit conduire à Notre-Dame dans quatre voitures à six chevaux, avec

une escorte de cent hommes à cheval commandés par un de ses

aides-de-camp. Ce cortége fut particulièrement remarqué par son élégance

et sa richesse.

Le lendemain de cette grande et mémorable solennité fut un jour de

réjouissances publiques. Dès le matin, une population innombrable,

favorisée par un temps magnifique, se répandit sur les boulevards, sur

les quais et sur les places, où l'on avait disposé des divertissemens

variés à l'infini.

Les hérauts d'armes parcoururent de bonne heure les places publiques,

jetant à la foule qui se pressait sur leur passage des médailles

frappées en mémoire du couronnement. Ces médailles représentaient d'un

côté la figure de l'empereur, le front ceint de la couronne des Césars,

avec ces mots pour légende: _Napoléon empereur_. Au revers étaient une

figure revêtue du costume de magistrat, entourée d'attributs analogues,

et celle d'un guerrier antique soulevant sur un bouclier un héros

couronné et couvert du manteau impérial. Au dessous on lisait: _Le sénat

et le peuple_. Aussitôt après le passage des hérauts d'armes

commencèrent les réjouissances, qui se prolongèrent fort avant dans la

soirée.

On avait élevé sur la place Louis XV, qui s'appelait alors place de la

Concorde, quatre grandes salles carrées, en charpente et en menuiserie

pour la danse et les valses. Des théâtres de pantomime et de farces

étaient placés sur les boulevards de distance en distance; des groupes

de chanteurs et de musiciens exécutaient des airs nationaux et des

marches guerrières; des mâts de cocagne, des danseurs de corde, des jeux

de toute espèce, arrêtaient les promeneurs à chaque pas, et leur

faisaient attendre sans impatience le moment des illuminations et du feu

d'artifice.

Les illuminations furent admirables. Depuis la place Louis XV jusqu'à

l'extrémité du boulevard Saint-Antoine régnait un double cordon de feux

de couleur en guirlandes. L'ancien Garde-Meuble, le palais du

Corps-Législatif, resplendissaient de lumières; les portes Saint-Denis

et Saint-Martin étaient couvertes de lampions depuis le haut jusqu'en

bas.

Dans la soirée, tous les curieux se portèrent sur les quais et les

ponts, afin de voir le feu d'artifice, qui fut tiré du pont de la

Concorde (aujourd'hui pont Louis XVI), et surpassa en éclat tous ceux

qu'on avait vus jusqu'alors.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 196 / 456 题