Je trouve que l'empereur ressemble beaucoup à cet homme qui, ennuyé des
raisonnemens qu'une personne sage apportait en preuve de son opinion,
s'écria: _Hé! Monsieur, je ne veux pas qu'on me prouve_. Il était bien
tenté d'en dire autant ce soir. Le prince archi-chancelier, qui possède
particulièrement cet esprit d'analyse qui décompose jusqu'au dernier
principe d'une idée, discutait avec lui une question métaphysique de
Kant; mais l'empereur a tranché la question en disant que Kant était
obscur, qu'il ne l'aimait pas; et il a quitté brusquement le prince, qui
est venu s'asseoir près de moi. Il y avait pour un observateur un combat
très-plaisant entre la volonté déterminée du prince courtisan de tout
admirer dans l'empereur, et le petit mécontentement d'avoir été arrêté
au milieu de sa discussion sur son cher philosophe; car il est grand
partisan de Kant. Il m'a dit, en thèse générale, que souvent on
déprisait les ouvrages de pur raisonnement, uniquement par la peine
qu'il faut se donner pour les comprendre; qu'on ne tient pour bien pensé
que ce qu'on entend sans peine; mais qu'il en est d'une idée profonde,
comme de l'eau, dont la profondeur ternit la limpidité; et que rien
n'est plus facile, avec le secours des idées intermédiaires, que
d'élever les esprits (même les plus médiocres) jusqu'aux plus hautes
conceptions qu'il ne faut pour cela que perfectionner l'analyse et
décomposer une question; que, si le fond en est vrai, on peut toujours
la réduire à un point simple. J'ai profité de son petit mouvement
d'humeur contre l'empereur (humeur dont il ne serait pas convenu pour
tout au monde), et j'ai trouvé un grand plaisir à causer avec lui.
Mayence, le 19 septembre.
La princesse de Hesse-Darmstadt, son fils le prince héréditaire, et la
jeune princesse Willelmine de Bade qu'il vient d'épouser, arrivent
demain. Joséphine ne peut dissimuler une vive curiosité de voir cette
jeune femme. C'est elle dont M. de Talleyrand parlait à l'empereur comme
de la plus jolie personne de l'Europe, lorsqu'il l'engageait
dernièrement à divorcer. J'entendais ce soir Joséphine qui faisait à son
frère, le prince héréditaire, une foule de questions sur sa sœur. On
voit que, quoique rassurée sur les craintes d'un divorce, elle serait
fâchée que sa vue pût donner quelques regrets à l'empereur.
Le 20 septembre.
Enfin nous avons vu cette princesse si vantée! et jamais il n'y eut
surprise si générale. On ne peut imaginer comment on a pu lui trouver
quelque agrément. Elle est, je ne dirai pas d'une grandeur, mais d'une
longueur démesurée. Il n'y a pas la moindre proportion dans sa taille,
beaucoup trop mince et dépourvue tout-à-fait de grâce. Ses yeux sont
petits: sa figure longue et sans expression. Elle a la peau très
blanche, peu de coloris. Il est possible que, dans quelques années,
quand elle sera formée, elle soit assez belle femme; mais, quant à
présent, elle n'est nullement séduisante. J'étais charmée que Joséphine
ait eu ce petit triomphe dont elle a bien joui. Jamais peut-être elle
n'a eu autant de grâce qu'elle en a mis dans cette réception. En
général, on est si bienveillant, si gracieux, quand on est heureux. On
voyait qu'elle était ravie de trouver la princesse si peu agréable, et
si différente de ce qu'on en avait dit à Napoléon. La princesse-mère a
dû être charmante: elle a la physionomie la plus spirituelle et la plus
agréable. Elle a beaucoup de vivacité et d'esprit. C'est elle qui
gouverne entièrement ses petits états et son mari. Son fils, le prince
héréditaire, est très-grand et très-beau; mais je crois que, lorsqu'on a
dit cela de lui, on a tout dit.
Le 20 septembre 1804.
Le prince de Nassau-Weilbourg ayant laissé son yacht ici aux ordres de
Joséphine, pour tout le temps qu'elle y passera, nous nous en sommes
servies ce matin pour aller déjeuner dans une île du Rhin, près de
Mayence, où était autrefois la maison de campagne de l'électeur, appelée
_la Favorite_. Il n'en reste aucune trace: elle a été démolie. Cette
île, ainsi que les environs de Mayence, offre une image assez triste des
suites de la guerre. On n'y voit pas un arbre. Lorsque nous sommes
arrivées, nous avons trouvé le déjeuner prêt. Pendant qu'on était à
table, l'empereur a aperçu une pauvre femme qui, n'osant s'avancer,
regardait de loin ce spectacle si nouveau pour elle; il lui a fait
donner l'ordre de s'approcher. Lorsqu'elle a été près de la table, il
lui a fait demander en allemand (car elle n'entend pas le français) si
jamais elle avait rêvé qu'elle fût riche, et, dans ce cas, qu'est-ce
qu'elle avait cru posséder. Cette pauvre femme avait beaucoup de peine à
comprendre cette question, et encore plus à y répondre. Enfin, elle a
dit qu'elle pensait qu'une personne qui avait 500 florins était la plus
riche qu'il y eût au monde. «Son rêve est un peu cher, a dit l'empereur;
mais n'importe, il faut le réaliser.» Aussitôt, ces messieurs ont pris
tout l'or qu'ils avaient sur eux, et on lui a compté cette somme.
C'était la chose la plus touchante que l'étonnement et la joie de cette
femme; ses mains laissaient échapper l'or qu'elles ne pouvaient
contenir; tous les yeux étaient mouillés de larmes d'attendrissement, en
voyant la surprise et le bonheur de cette pauvre créature. J'ai regardé
l'empereur dans cet instant; je pensais qu'il devait être si heureux!
Non, sa physionomie ne peignait rien, absolument rien..... qu'un peu
d'humeur. «J'ai déjà demandé deux fois la même chose, a-t-il dit, mais
leurs rêves étaient plus modérés; elle est ambitieuse, cette bonne
femme.» Il n'avait, dans ce moment, d'autre sensation que le regret
qu'elle eût tant demandé. Qu'il est malheureux cet homme! À quoi lui
sert son immense pouvoir, s'il ne sait pas jouir du bonheur qu'il peut
répandre?... Après le déjeuner, on s'est dispersé dans l'île pour se
promener. L'impératrice, accompagnée seulement par moi et deux autres
personnes, a rencontré une jeune femme qui allaitait son enfant. Sa
situation n'était pas très-heureuse. Joséphine avait sur elle seulement
cinq pièces de vingt francs; elle les a données à cette femme sans
appareil, sans ostentation, et une larme d'attendrissement est tombée
sur l'enfant qu'elle avait pris dans ses bras, et qui la caressait avec
ses petites mains, comme s'il eût senti le bien qu'elle venait de faire
à sa mère, et qu'il voulût l'en remercier. En revenant à Mayence,
l'empereur a beaucoup causé, ou, pour mieux dire, beaucoup parlé, car
il ne cause jamais. Je n'oublierai de ma vie la singulière définition
qu'il nous a donnée du bonheur et du malheur. «Il n'y a, a-t-il dit, ni
bonheur ni malheur dans le monde; la seule différence, c'est que la vie
d'un homme heureux est un tableau à fond d'argent avec quelques étoiles
noires, et la vie d'un homme malheureux est un fond noir avec quelques
étoiles d'argent.» Si l'on comprend cette définition, je trouve qu'on
est bien habile; quant à moi, je ne l'entends pas du tout; et je n'ai
pas la ressource d'appliquer le précepte de l'archi-chancelier, qui
prétend que la question métaphysique la plus obscure (si toutefois elle
repose sur une idée vraie) peut toujours être entendue avec le secours
de l'analyse. Ici, je décompose, j'analyse, et je trouve.... zéro.
Mayence, le 22 septembre 1804.
Hier, les deux princesses de Hesse-Darmstadt qui devaient quitter
Mayence aujourd'hui, étaient à dîner. Le soir, on est allé au théâtre.
Ces dames n'avaient pas de schalls; et Joséphine, ayant craint qu'elles
n'eussent froid, en a fait demander deux pour les leur prêter. Ce matin,
en partant, la princesse mère a écrit un billet très-spirituel,
très-aimable à l'impératrice, pour dire qu'elle gardait les schalls
comme un souvenir. Le billet était fort bien tourné, mais j'ai cru voir
qu'il ne consolait pas Joséphine de la privation des deux schalls qui se
trouvaient être précisément les deux plus beaux de ses schalls blancs.
Elle eût autant aimé que ses femmes en eussent choisi d'autres.
Mayence, le 24 septembre.
Hier, en quittant le salon, nous sommes parties, madame de La
Rochefoucault et moi, pour Francfort[47].
Nous espérions que cette course rapide pourrait être ignorée de
l'empereur. Nous avons passé la matinée à visiter la ville, à acheter
quelques marchandises anglaises, que Joséphine nous avait prié de lui
rapporter; car elle était dans notre confidence. Nous avons quitté
Francfort à trois heures après midi, avec l'intention d'arriver à
Mayence, à six. Ayant été désignée hier pour le dîner, je ne devais pas
m'attendre à l'être encore aujourd'hui, et je pensais avoir tout le
temps nécessaire pour me reposer, faire ma toilette et paraître à huit
heures dans le salon. Quant à madame de Larochefoucault, sa santé est si
faible qu'elle comptait se faire excuser de ne pas paraître ce soir, en
prétextant qu'elle était incommodée. Mais tout cet arrangement s'est
trouvé détruit, au moins relativement à moi. En arrivant, j'ai trouvé un
billet du premier chambellan, qui me désignait pour le dîner. Il était
six heures moins dix minutes; à six heures cinq, j'étais à table.
J'avais cherché à réparer, par le choix d'une très belle robe, la
précipitation de ma toilette. Tout en mangeant mon potage, je me
félicitais d'être arrivée assez tôt pour ne pas trahir le secret de
notre voyage; lorsque l'empereur avec un sourire un peu ironique, m'a
dit que ma robe était bien belle, et m'a demandé si je l'avais rapportée
de Francfort. Il n'y avait plus moyen de nier notre voyage; il fallait
en rire, et tourner la chose en plaisanterie, pour que l'empereur ne
s'en fâchât pas, et c'est ce que j'ai fait. Il a demandé si nous avions
rapporté beaucoup de marchandises anglaises; mais comme rien apparemment
ne l'avait contrarié aujourd'hui, il était dans une disposition d'esprit
assez bienveillante, il ne s'est fâché qu'à moitié.
Mayence, le 25 septembre.
La ville de Mayence donnait un grand bal aujourd'hui à l'impératrice;
mais étant très-incommodée, il lui paraissait impossible de s'y rendre;
elle était dans son lit à cinq heures, avec une forte transpiration de
la fièvre. Napoléon est entré chez elle, il lui a dit qu'il fallait
qu'elle se levât, qu'elle allât à ce bal. Joséphine lui ayant représenté
ses souffrances et le danger de se découvrir, ayant une éruption
très-forte à la peau, Bonaparte l'a tirée brusquement de son lit, par un
bras, et l'a forcée de faire sa toilette. Madame de La Rochefoucault,
qui a été témoin de cette action brutale, me l'a contée, les larmes aux
yeux; Joséphine, avec sa douceur, sa soumission si touchante, s'est
habillée, et a paru une demi-heure au bal.
Mayence, le 26 septembre.
En entendant Napoléon appeler les princesses de Nassau qui étaient au
cercle, _mesdemoiselles_, je souffrais incroyablement. Quelque peu
d'attraits que cette cour ait pour moi, il n'en est pas moins vrai que
j'en fais partie dans cet instant; et je suis humiliée comme française,
que le souverain à la suite duquel je me trouve, ait si peu l'habitude
des usages des cours. Comment ignore-t-il que les princes, entre eux, se
donnent leurs titres respectifs, sans pour cela déroger à leur
puissance? Mais Bonaparte croirait compromettre tout-à-fait la sienne,
s'il en usait ainsi. Il ne manque jamais de dire au prince
archi-chancelier, _monsieur l'électeur_, et _mademoiselle_, à toutes les
princesses; j'en ai vu plus d'une sourire un peu ironiquement.
Mayence, le 27 septembre 1804.
L'impératrice a passé le Rhin ce matin, pour aller faire une visite au
prince et à la princesse de Nassau, au château de Biberich, près de
Mayence. Les troupes du prince étaient sous les armes; tous les
officiers de sa petite cour, en grande tenue. Un déjeuner très-élégant
était servi dans une salle, dont la vue s'étend au loin sur le Rhin, et
offre un coup-d'œil magnifique. C'est une grande et superbe habitation.
En revenant à Mayence, les troupes du prince ont accompagné
l'impératrice jusqu'au bord du Rhin.
Mayence, le 28 septembre.
Napoléon a dit aujourd'hui, devant quarante personnes, à madame Lorges,
dont le mari commande la division: «Ah! madame, quelle horreur que votre
robe! c'est tout-à-fait une vieille tapisserie. C'est bien là le goût
allemand!» (Madame Lorges est allemande.) Je ne sais si la robe est dans
le goût allemand, mais ce que je sais mieux, c'est que ce compliment
n'est pas dans le goût français.
Mayence, le 29 septembre.
Ce soir, en causant dans un coin du salon, avec deux personnes, je ne
sais comment la conversation m'a amenée à parler de cet empereur de la
Chine, qui demandait à Confucius de quelle manière on parlait de lui, de
son gouvernement. «Chacun se tait, lui dit le philosophe, tous gardent
le silence.» C'est ce que je veux, reprit l'empereur, Napoléon, qui
était assez près de moi, causant avec le prince d'Issembourg, s'est
retourné vivement. Je vivrais mille ans, que je n'oublierais jamais le
regard menaçant qu'il m'a lancé. Je ne me suis pas troublée; j'ai
continué ma conversation, et j'ai ajouté que cet empereur de la Chine
ressemblait à beaucoup d'autres, qui sont comme les petits hiboux qui
crient quand on porte de la lumière dans leur nid. Je ne sais si
Napoléon a saisi le sens de cette dernière phrase; mais il a
probablement senti qu'il avait eu tort de paraître se faire
l'application de l'histoire de l'empereur chinois, et sa figure a repris
cette immobilité, ce défaut total d'expression qu'il sait se donner à
volonté.
1er octobre 1804.
Nous avons quitté Mayence hier, pour retourner à Paris, où nous serons
dans peu de jours. Les autorités de tous les pays que nous traversons se
donnent une peine incroyable pour composer des harangues; mais en
vérité, ce sont des soins perdus; car je remarque qu'elles sont toutes
les mêmes. Depuis celle du maire d'un petit village allemand, jusqu'à
celle du président du sénat, on pourrait toutes les traduire par cette
fable, dans laquelle le renard dit au lion:
«Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur.»