Retour à Paris du premier consul.--Arrivée du prince Camille
Borghèse.--Pauline Bonaparte et son premier mari, le général
Leclerc.--Amour du général pour sa femme.--Portrait du général
Leclerc.--Départ du général pour Saint-Domingue.--Le premier consul
ordonne aussi le départ de sa sœur.--Révolte de Christophe et de
Dessalines.--Arrivée au Cap, du général et de sa femme.--Courage de
madame Leclerc.--Insurrection des noirs.--Les débris de l'armée de
Brest, et douze mille nègres révoltés.--Valeur héroïque du général
en chef, atteint d'une maladie mortelle.--Courage de madame
Leclerc.--Noblesse et intrépidité.--Pauline sauvant son fils.--Mort
du général Leclerc.--Mariage de Pauline.--Chagrin de Lafon, et
réponse de mademoiselle Duchesnois.--M. Jules de Canouville, et la
princesse Borghèse.--Disgrâce de la princesse auprès de
l'empereur.--Générosité de la princesse pour son frère.--La seule
amie qui lui reste.--Les diamans de la princesse dans la voiture de
l'empereur à la bataille de Waterloo.
LE premier consul quitta Boulogne pour retourner à Paris, où il voulait
assister au mariage d'une de ses sœurs. Le prince Camille Borghèse,
descendant de la plus noble famille de Rome, y était déjà arrivé pour
épouser madame Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc, mort de la
fièvre jaune à Saint-Domingue.
Je me souviens d'avoir vu ce malheureux général, chez le premier consul,
quelque temps avant son départ pour la funeste expédition qui lui coûta
la vie, et à la France la perte de tant de braves soldats, et un argent
énorme. Le général Leclerc, dont le nom est aujourd'hui à peu près
oublié, ou même, en quelque sorte, voué au mépris, était un homme doux
et bienveillant. Il était passionnément amoureux de sa femme, dont la
légèreté, pour ne pas dire plus, le désolait, et le jetait dans une
mélancolie profonde et habituelle qui faisait peine à voir. La princesse
Pauline (qui était loin encore d'être princesse) l'avait pourtant épousé
librement et par choix; ce qui ne l'empêchait pas de tourmenter son mari
par des caprices sans fin, et en lui répétant cent fois le jour qu'il
était trop heureux d'avoir pour femme une sœur du premier consul. Je
suis convaincu qu'avec ses goûts simples et son humeur pacifique, le
général Leclerc aurait mieux aimé beaucoup moins d'éclat et plus de
repos.
Le premier consul avait exigé que sa sœur accompagnât le général à
Saint-Domingue. Il lui avait fallu obéir et quitter Paris, où elle
tenait le sceptre de la mode, et éclipsait toutes les femmes par son
élégance et sa coquetterie, autant que par son incomparable beauté, pour
aller braver un climat dangereux et les féroces compagnons de Christophe
et de Dessalines. À la fin de l'année 1801, le vaisseau amiral l'_Océan_
avait mis à la voile, de Brest, conduisant au Cap le général Leclerc, sa
femme et leur fils.
Arrivée au Cap, la conduite de madame Leclerc fut au dessus de tout
éloge. Dans plus d'une occasion, mais particulièrement dans celle que je
vais essayer de rappeler, elle déploya un courage digne de son nom et de
la situation de son mari. Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, que
j'ai connu à Paris au service de la princesse Pauline.
Le jour de la grande insurrection des noirs, en septembre 1802, les
bandes de Christophe et de Dessalines, composées de plus de 12,000
nègres exaspérés par leur haine contre les blancs, et par la certitude
que s'ils succombaient, il ne leur serait point fait de quartier,
vinrent donner l'assaut à la ville du Cap, qui n'était défendue que par
un millier de soldats. C'étaient les seuls restes de cette nombreuse
armée qui était sortie de Brest, un an auparavant, si brillante et si
pleine d'espérance. Cette poignée de braves, la plupart minés par la
fièvre, ayant à sa tête le général en chef de l'expédition, déjà
souffrant lui-même de la maladie dont il mourut, repoussa avec des
efforts inouïs et une valeur héroïque les attaques multipliées des
noirs.
Pendant le combat, où la fureur, sinon le nombre et la force, était
égale des deux côtés, madame Leclerc était avec son fils, et sous la
garde d'un ami dévoué qui n'avait à ses ordres qu'une faible compagnie
d'artillerie, dans la maison où son mari avait fixé sa résidence, au
pied des mornes qui bordent la côte. Le général en chef, craignant que
cette résidence ne fût surprise par un parti ennemi, et ne pouvant
d'ailleurs prévoir l'issue de la lutte qu'il soutenait au haut du cap où
se livraient les assauts les plus acharnés des noirs, envoya l'ordre de
transporter à bord de la flotte française sa femme et son fils. Pauline
n'y voulut point consentir. Toujours fidèle à la fierté que lui
inspirait son nom (mais cette fois il y avait dans sa fierté autant de
grandeur que de noblesse), elle dit aux dames de la ville qui s'étaient
réfugiées auprès d'elle, et la conjuraient de s'éloigner, en lui faisant
une effrayante peinture des horribles traitemens auxquels des femmes
seraient exposées de la part des nègres: «Vous pouvez partir? vous. Vous
n'êtes point sœur de Bonaparte.»
Cependant le danger devenant plus pressant de minute en minute, le
général Leclerc envoya un aide-de-camp à la résidence, et il lui fut
enjoint, en cas d'un nouveau refus de Pauline, de l'enlever de force, et
de la porter à bord malgré elle. L'officier se vit obligé d'exécuter cet
ordre à la rigueur. Madame Leclerc fut retenue de force dans un fauteuil
porté par quatre soldats. Un grenadier marchait à côté d'elle, portant
dans son bras le fils de son général; et pendant cette scène de fuite et
de terreur, l'enfant, déjà digne de sa mère, jouait avec le panache de
son conducteur. Suivie de son cortége de femmes tremblantes et en
pleurs, dont son courage était le seul rempart pendant ce trajet
périlleux, Pauline fut ainsi transportée jusqu'au bord de la mer. Mais,
au moment où on allait la déposer dans la chaloupe, un autre
aide-de-camp de son mari lui apporta la nouvelle de la déroute des
noirs. «Vous le voyez bien, dit-elle en retournant à la résidence;
j'avais raison de ne pas vouloir m'embarquer.» Elle n'était pourtant pas
encore hors de tout danger. Une troupe de nègres, faisant partie de
l'armée qui venait d'être si miraculeusement repoussée, et cherchant
elle-même à opérer sa retraite dans les moles, rencontra la faible
escorte de madame Leclerc. Les insurgés firent mine de vouloir
l'attaquer; il fallut les écarter à coups de fusil tirés presque à bout
portant. Au milieu de cette échaufourée, Pauline conserva une
imperturbable présence d'esprit.
On ne manqua point de rapporter au premier consul toutes ces
circonstances, qui faisaient tant d'honneur à madame Leclerc; son
amour-propre en fut flatté, et je crois que ce fut au prince Borghèse
qu'il dit un jour à son lever: «Pauline était prédestinée à épouser un
Romain; car, de la tête aux pieds, elle est toute Romaine.»
Malheureusement ce courage, qu'un homme aurait pu lui envier, n'était
pas accompagné chez la princesse Pauline de ces vertus, moins brillantes
et plus modestes, mais aussi plus nécessaires à une femme, et que l'on a
droit d'attendre d'elle, plutôt que l'audace et que le mépris du danger.
Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a écrit quelque part, que madame
Leclerc, lorsqu'elle fut obligée de partir pour Saint-Domingue, avait de
l'affection pour un acteur du Théâtre-Français. Je ne pourrais pas dire
non plus si en effet mademoiselle Duchesnois eut la naïveté de s'écrier
devant cent personnes, à propos de ce départ: «Lafon ne s'en consolera
pas; il est capable d'en mourir!» Mais ce que j'ai pu savoir par
moi-même, des faiblesses de cette princesse, me porterait assez à croire
cette anecdote.
Tout Paris a connu la faveur particulière dont elle honora M. Jules de
Canouville,[9] jeune et brillant colonel, beau, brave, d'une tournure
parfaite et d'une étourderie qui lui valait ses innombrables succès
auprès de certaines femmes, quoiqu'il usât fort peu de discrétion avec
elles. La liaison de la princesse Pauline avec cet aimable officier fut
la plus durable quelle ait jamais formée. Par malheur ils n'étaient pas
plus réservé l'un que l'autre, et leur mutuelle tendresse acquit en peu
de temps une scandaleuse publicité. J'aurai occasion plus tard de
raconter, en son lieu, l'aventure qui causa la disgrâce, l'éloignement
et peut-être la mort du colonel de Canouville, dont toute l'armée pleura
la perte si prématurée et surtout si cruelle, puisque ce ne fut pas d'un
boulet ennemi qu'il fut frappé.[10]
Au reste, quelle qu'ait été la faiblesse de la princesse Pauline pour
ses amans, et quoique l'on en pût citer les plus incroyables exemples,
sans toutefois sortir de la vérité, son dévouement admirable à la
personne de S. M. l'empereur, en 1814, doit faire traiter ses fautes
avec indulgence.
Cent fois l'étourderie de sa conduite, et surtout son manque d'égards et
de respect pour l'impératrice Marie-Louise, avait irrité l'empereur
contre la princesse Borghèse. Il finissait toujours par lui pardonner.
Cependant à l'époque de la chute de son auguste frère, elle était de
nouveau dans sa disgrâce. Informée que l'île d'Elbe avait été assignée
pour prison à l'empereur, elle courut s'y enfermer avec lui, abandonnant
Rome et l'Italie, dont les plus beaux palais étaient à elle. Avant la
bataille de Waterloo, Sa Majesté, dans ce moment de crise, retrouva
toujours fidèle le cœur de sa sœur Pauline. Craignant pour lui le manque
d'argent, elle lui envoya ses plus riches parures de diamans, dont le
prix était énorme. Elles se trouvaient dans la voiture de l'empereur,
qui fut prise à Waterloo, et exposée à la curiosité des habitans de
Londres. Mais les diamans ont été perdus, du moins pour leur légitime
propriétaire.