Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de
Beauharnais.--Mariage de M. Louis Bonaparte et
d'Hortense.--Chagrins.--Caractère de M. Louis.--Atroce calomnie
contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant d'Hortense avant son
mariage.--Le général Duroc épouse mademoiselle Hervas
d'Alménara.--Portrait de cette dame.--Le piano brisé et la montre
mise en pièces.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense,
avant, pendant et après ses grandeurs.--Voyage du premier consul à
Lyon.--Fêtes et félicitations.--Les Soldats d'Égypte.--Le légat du
pape.--Les députés de la consulte.--Mort de l'archevêque de
Milan.--Couplets de circonstance.--Les poëtes de l'empire.--Le
premier consul et son maître d'écriture.--M. l'abbé Dupuis,
bibliothécaire de la Malmaison.
DANS toutes les fêtes offertes par le premier consul à leurs majestés le
roi et la reine d'Étrurie, mademoiselle Hortense avait brillé de cet
éclat de jeunesse et de grâce qui faisaient d'elle l'orgueil de sa mère
et le plus bel ornement de la cour naissante du premier consul.
Environ dans ce temps, elle inspira la plus violente passion à un
monsieur d'une très-bonne famille, mais dont le cerveau était déjà, je
crois, un peu dérangé, même avant qu'il se fût mis ce fol amour en tête.
Ce malheureux rôdait sans cesse autour de la Malmaison; et dès que
mademoiselle Hortense sortait, il courait à côté de la voiture, et, avec
les plus vives démonstrations de tendresse, il jetait par la portière,
des fleurs, des boucles de ses cheveux et des vers de sa composition.
Lorsqu'il rencontrait mademoiselle Hortense à pied, il se jetait à
genoux devant elle avec mille gestes passionnés, l'appelant des noms les
plus touchans. Il la suivait, malgré tout le monde, jusque dans la cour
du château, et se livrait à toutes ses folies. Dans le premier temps,
mademoiselle Hortense, jeune et gaie comme elle l'était, s'amusa des
simagrées de son adorateur. Elle lisait les vers qu'il lui adressait, et
les donnait à lire aux dames qui l'accompagnaient. Une telle poésie
était de nature à leur prêter à rire; aussi ne s'en faisaient-elles
point faute; mais après ces premiers transports de gaîté, mademoiselle
Hortense, bonne et charmante comme sa mère, ne manquait jamais de dire,
d'un visage et d'un ton compatissant; «Ce pauvre homme, il est bien à
plaindre!» À la fin pourtant, les importunités du pauvre insensé se
multiplièrent au point de devenir insupportables. Il se tenait, à Paris,
à la porte des théâtres, quand mademoiselle Hortense devait s'y rendre,
et se prosternait à ses pieds, suppliant, pleurant, riant et gesticulant
tout à la fois. Ce spectacle amusait trop la foule pour continuer plus
long-temps d'amuser mademoiselle de Beauharnais; Carrat fut chargé
d'écarter le malheureux, qui fut mis, je crois, dans une maison de
santé.
Mademoiselle Hortense eût été trop heureuse si elle n'avait connu
l'amour que par les burlesques effets qu'il produisait sur une cervelle
dérangée. Elle n'en voyait ainsi qu'un côté plaisant et comique. Mais le
moment arriva où elle dut sentir tout ce qu'il y a de douloureux et
d'amer dans les mécomptes de cette passion. En janvier 1802 elle fut
mariée à M. Louis Bonaparte, frère du premier consul. Cette alliance
était convenable sous le rapport de l'âge, M. Louis ayant à peine
vingt-quatre ans, et mademoiselle de Beauharnais n'en ayant pas plus de
dix-huit; et pourtant elle fut pour les deux époux la source de longs et
interminables chagrins. M. Louis était pourtant bon et sensible, plein
de bienveillance et d'esprit, studieux et ami des lettres, comme tous
ses frères, hormis un seul; mais il était d'une faible santé, souffrant
presque sans relâche, et d'une disposition mélancolique. Les frères du
premier consul avaient tous dans les traits plus ou moins de
ressemblance avec lui, et M. Louis encore plus que les autres, surtout
du temps du consulat, et avant que l'empereur Napoléon n'eût pris de
l'embonpoint. Toutefois aucun des frères de l'empereur n'avait ce regard
imposant et incisif, et ce geste rapide et impérieux qui lui venait
d'abord de l'instinct et ensuite de l'habitude du commandement. M. Louis
avait des goûts pacifiques et modestes. On a prétendu qu'il avait, à
l'époque de son mariage, un vif attachement pour une personne dont on
n'a pu découvrir le nom, qui, je crois, est encore un mystère.
Mademoiselle Hortense était extrêmement jolie, d'une physionomie
expressive et mobile. De plus elle était pleine de grâce, de talens et
d'affabilité; bienveillante et aimable comme sa mère, elle n'avait pas
cette excessive facilité, ou, pour tout dire, cette faiblesse de
caractère qui nuisait parfois à madame Bonaparte. Voilà pourtant la
femme que de mauvais bruits, semés par de misérables libellistes, ont si
outrageusement calomniée! Le cœur se soulève de dégoût et d'indignation,
lorsqu'on voit se débiter et se répandre des absurdités aussi
révoltantes. S'il fallait en croire ces honnêtes inventeurs, le premier
consul aurait séduit la fille de sa femme avant de la donner en mariage
à son propre frère. Il n'y a qu'à énoncer un tel fait pour en faire
comprendre toute la fausseté. J'ai connu mieux que personne les amours
de l'empereur; dans ces sortes de liaisons clandestines, il craignait le
scandale, haïssait les fanfaronnades de vice, et je puis affirmer sur
l'honneur que jamais les désirs infâmes qu'on lui a prêtés n'ont germé
dans son cœur. Comme tous ceux, et, parce qu'il connaissait plus
intimement sa belle-fille, plus que tous ceux qui approchaient de
mademoiselle de Beauharnais, il avait pour elle la plus tendre
affection; mais ce sentiment était tout-à-fait paternel, et mademoiselle
Hortense y répondait par cette crainte respectueuse qu'une fille bien
née éprouve en présence de son père. Elle aurait obtenu de son beau-père
tout ce qu'elle aurait voulu, si son extrême timidité ne l'eût empêchée
de demander; mais, au lieu de s'adresser directement à lui, elle avait
d'abord recours à l'intercession du secrétaire et des entours de
l'empereur. Est-ce ainsi qu'elle s'y serait prise, si les mauvais bruits
semés par ses ennemis et par ceux de l'empereur avaient eu le moindre
fondement?
Avant ce mariage, mademoiselle Hortense avait de l'inclination pour le
général Duroc, à peine âgé de trente ans, bien fait de sa personne, et
favori du chef de l'état, qui le connaissant prudent et réservé, lui
avait confié d'importantes missions diplomatiques. Aide-de-camp du
premier consul, général de division et gouverneur des Tuileries, il
vivait depuis long-temps dans la familiarité intime de la Malmaison et
dans l'intérieur du premier consul. Pendant les absences qu'il était
obligé de faire, il entretenait une correspondance suivie avec
mademoiselle Hortense, et pourtant l'indifférence avec laquelle il
laissa faire le mariage de celle-ci avec M. Louis prouve qu'il ne
partageait que faiblement l'affection qu'il avait inspirée. Il est
certain qu'il aurait eu pour femme mademoiselle de Beauharnais, s'il eût
voulu accepter les conditions auxquelles le premier consul lui offrait
la main de sa belle-fille; mais il s'attendait à quelque chose de mieux,
et sa prudence ordinaire lui manqua au moment où elle aurait dû lui
montrer un avenir facile à prévoir, et fait pour combler les vœux d'une
ambition même plus exaltée que la sienne. Il refusa donc nettement, et
les instances de madame Bonaparte, qui déjà avaient ébranlé son mari,
eurent décidemment le dessus. Madame Bonaparte, qui se voyait traitée
avec fort peu d'amitié par les frères du premier consul, cherchait à se
créer dans cette famille des appuis contre les orages que l'on amassait
sans cesse contre elle pour lui ôter le cœur de son époux. C'était dans
ce dessein qu'elle travaillait de toutes ses forces au mariage de sa
fille avec un de ses beaux-frères.
Le général Duroc se repentit probablement par la suite de la
précipitation de ses refus, lorsque les couronnes commencèrent à
pleuvoir dans l'auguste famille à laquelle il avait été le maître de
s'allier; lorsqu'il vit Naples, l'Espagne, la Westphalie, la
Haute-Italie, les duchés de Parme, de Lucques, etc., devenir les
apanages de la nouvelle dynastie impériale; lorsque la belle et
gracieuse Hortense elle-même, qui l'avait tant aimé, monta à son tour
sur un trône qu'elle aurait été si heureuse de partager avec l'objet de
ses premières affections. Pour lui, il épousa mademoiselle Hervas
d'Alménara, fille du banquier de la cour d'Espagne, petite femme
très-brune, très-maigre, très-peu gracieuse; mais en revanche, de
l'humeur la plus acariâtre, la plus hautaine, la plus exigeante, la plus
capricieuse. Comme elle devait avoir en mariage une énorme dot, le
premier consul la fit demander pour son premier aide-de-camp. Madame
D.... s'oubliait, m'a-t-on dit, au point de battre ses gens et de
s'emporter même de la façon la plus étrange contre des personnes qui
n'étaient nullement dans sa dépendance. Lorsque M. Dubois venait
accorder son piano, si malheureusement elle se trouvait présente, comme
elle ne pouvait supporter le bruit qu'exigeait cette opération, elle
chassait l'accordeur avec la plus grande violence. Elle brisa un jour,
dans un de ces singuliers accès, toutes les touches de son instrument;
une autre fois, M. Mugnier, horloger de l'empereur, et le premier de
Paris dans son art, avec M. Bréguet, lui ayant apporté une montre d'un
très-grand prix, que madame la duchesse de Frioul avait elle-même
commandée, ce bijou ne lui plut pas, et, dans sa colère, en présence de
M. Mugnier, elle jeta la montre sous ses pieds, se mit à danser dessus,
et la réduisit en pièces. Jamais elle ne voulut payer, et le maréchal se
vit obligé d'en acquitter le prix. Ainsi le refus mal entendu du général
Duroc, et les calculs peu désintéressés de madame Bonaparte causèrent le
malheur de deux ménages.
Au reste le portrait que je viens de tracer et que je crois vrai,
quoique peu flatté, n'est que celui d'une jeune femme gâtée comme une
fille unique, vive comme une Espagnole et élevée avec indulgence et même
avec cette négligence absolue qui nuisent à l'éducation de toutes les
compatriotes de mademoiselle d'Alménara. Le temps a calmé cette vivacité
de jeunesse, et madame la duchesse de Frioul a donné, depuis, l'exemple
du dévouement le plus tendre à tous ses devoirs, et d'une grande force
d'âme dans les affreux malheurs qu'elle a eu à subir. Pour la perte de
son époux toute douloureuse quelle était, la gloire avait du moins
quelques consolations à offrir à la veuve du grand maréchal. Mais quand
une jeune fille, seule héritière d'un grand nom et d'un titre illustre,
est enlevée tout-à-coup par la mort, à toutes les espérances et à tout
l'amour de sa mère, qui oserait parler à celle-ci de consolations? S'il
peut y en avoir quelqu'une (ce que je ne crois pas), ce doit être le
souvenir des soins et des tendresses prodigués jusqu'à la fin par un
cœur maternel. Ce souvenir, dont l'amertume est mêlée de quelque
douceur, ne peut manquer à madame la duchesse de Frioul.
La cérémonie religieuse du mariage eut lieu le 7 janvier dans la maison
de la rue de la Victoire, et le mariage du général Murat avec
mademoiselle Caroline Bonaparte, qui n'avait été contracté que
par-devant l'officier de l'état civil, fut consacré le même jour. Les
deux époux (M. Louis et sa femme) étaient fort tristes; celle-ci
pleurait amèrement pendant la cérémonie, et ses larmes ne se séchèrent
point après. Elle était loin de chercher les regards de son époux, qui,
de son côté, était trop fier et trop ulcéré pour la poursuivre de ses
empressemens. La bonne Joséphine faisait tout ce qu'elle pouvait pour
les rapprocher. Sentant que cette union, qui commençait si mal, était
son ouvrage, elle aurait voulu concilier son propre intérêt, ou du moins
ce qu'elle regardait comme tel, avec le bonheur de sa fille. Mais ses
efforts comme ses avis et ses prières n'y pouvaient rien. J'ai vu cent
fois madame Louis Bonaparte chercher la solitude de son appartement et
le sein d'une amie pour y verser ses larmes. Elles lui échappaient même
au milieu du salon du premier consul, où l'on voyait avec chagrin cette
jeune femme brillante et gaie, qui si souvent en avait fait
gracieusement les honneurs et déridé l'étiquette, se retirer dans un
coin, ou dans l'embrasure d'une fenêtre, avec quelqu'une des personnes
de son intimité pour lui confier tristement ses contrariétés. Pendant
cet entretiens, d'où elle sortait les yeux rouges et humides, son mari
se tenait pensif et taciturne au bout opposé du salon.
On a reproché bien des torts à Sa Majesté la reine de Hollande, et tout
ce qu'on a dit ou écrit contre cette princesse est empreint d'une
exagération haineuse. Une si haute fortune attirait sur elle tous les
regards, et excitait une malveillance jalouse; et pourtant ceux qui lui
ont porté envie n'auraient pas manqué de se trouver eux-mêmes à
plaindre, s'ils eussent été mis à sa place, à condition de partager ses
chagrins. Les malheurs de la reine Hortense avaient commencé avec sa
vie. Son père, mort sur l'échafaud révolutionnaire, sa mère jetée en
prison, elle s'était trouvée, encore enfant, isolée et sans autre appui
que la fidélité d'anciens domestiques de sa famille. Son frère, le noble
et digne prince Eugène, avait été obligé, dit-on, de se mettre en
apprentissage; elle eut quelques années de bonheur, ou du moins de
repos, tout le temps qu'elle fut confiée aux soins maternels de madame
de Campan, et après sa sortie de pension. Mais le sort était loin de la
tenir quitte: ses penchans contrariés, un mariage malheureux, ouvrirent
pour elle une nouvelle suite de chagrins. La mort de son premier fils,
que l'empereur voulait adopter, et qu'il avait désigné pour son
successeur à l'empire, le divorce de sa mère, la mort cruelle de sa plus
chère amie, madame de Brocq[7], entraînée sous ses yeux dans un
précipice, le renversement du trône impérial, qui lui fit perdre son
titre et son rang de reine, perte qui lui fut pourtant moins sensible
que l'infortune de celui qu'elle regardait comme son père; enfin les
continuelles tracasseries de ses débats domestiques, de fâcheux procès,
et la douleur qu'elle eut de se voir enlever son fils aîné par l'ordre
de son mari; telles ont été les principales catastrophes d'une vie qu'on
aurait pu croire destinée à beaucoup de bonheur.
Le lendemain du mariage de mademoiselle Hortense, le premier consul
partit pour Lyon, où l'attendaient les députés de la république
Cisalpine, rassemblés pour l'élection d'un président. Partout, sur son
passage, il fut accueilli au milieu des fêtes et des félicitations que
l'on s'empressait de lui adresser, pour la manière miraculeuse dont il
avait échappé aux complots de ses ennemis. Ce voyage ne différait en
rien des voyages qu'il fit dans la suite avec le titre d'empereur.
Arrivé à Lyon, il reçut la visite de toutes les autorités, des corps
constitués, des députations des départemens voisins, des membres de la
consulte italienne. Madame Bonaparte, qui était de ce voyage, accompagna
son mari au spectacle, et elle partagea avec lui les honneurs de la fête
magnifique qui lui fut offerte par la ville de Lyon. Le jour où la
consulte élut et proclama le premier consul président de la république
italienne, il passa en revue, sur la place des Brotteaux, les troupes de
la garnison, et reconnut dans les rangs plusieurs soldats de l'armée
d'Égypte, avec lesquels il s'entretint quelque temps. Dans toutes ces
occasions, le premier consul portait le même costume qu'il avait à la
Malmaison, et que j'ai décrit ailleurs. Il se levait de bonne heure,
montait à cheval, et visitait les travaux publics, entre autres ceux de
la place Belcour, dont il avait posé la première pierre à son retour
d'Italie. Il parcourait les Brotteaux, inspectait, examinait tout, et,
toujours infatigable, travaillait en rentrant comme s'il eût été aux
Tuileries. Rarement il changeait de toilette; cela ne lui arrivait que
lorsqu'il recevait à sa table les autorités, ou les principaux habitans.
Il accueillait toutes les demandes avec bonté. Avant de partir, il fit
présent au maire de la ville d'une écharpe d'honneur, et au légat du
Pape, d'une riche tabatière ornée de son portrait. Les députés de la
consulte reçurent aussi des présens, et ils ne restèrent pas en arrière
pour les rendre. Ils offrirent à madame Bonaparte de magnifiques parures
en diamans et en pierreries, et les bijoux les plus précieux.
Le premier consul, en arrivant à Lyon, avait été vivement affligé de la
mort subite d'un digne prélat qu'il avait connu dans sa première
campagne d'Italie.
L'archevêque de Milan était venu à Lyon, malgré son grand âge, pour voir
le premier consul qu'il aimait avec tendresse, au point que, dans la
conversation, on avait entendu le vénérable vieillard, s'adressant au
jeune général, lui dire: mon fils. Les paysans de Pavie s'étant
révoltés, parce qu'on les avait fanatisés en leur faisant croire que les
Français voulaient détruire leur religion, l'archevêque de Milan, pour
leur prouver que leurs craintes étaient sans fondement, s'était souvent
montré en voiture avec le général Bonaparte.
Ce prélat avait supporté parfaitement le voyage il paraissait bien
portant et assez gai. M. de Talleyrand, qui était arrivé à Lyon quelques
jours avant le premier consul, avait donné à dîner aux députés cisalpins
et aux principaux notables de la ville. L'archevêque de Milan était à sa
droite. À peine assis, et au moment où il se penchait du côté de M. de
Talleyrand pour lui parler, il était tombé mort dans son fauteuil.
Le 12 janvier, la ville de Lyon offrit au premier consul et à madame
Bonaparte, un bal magnifique suivi d'un concert. À huit heures du soir,
les trois maires, accompagnés des commissaires de la fête, vinrent
chercher leurs illustres hôtes au palais du Gouvernement. Il me semble
avoir encore devant les yeux cet amphithéâtre immense, magnifiquement
décoré, et illuminé de lustres et de bougies sans nombre, ces banquettes
drapées des plus riches tapis des manufactures de la ville, et couvertes
de milliers de femmes, brillantes, quelques-unes de beauté et de
jeunesse, et toutes, de parure. La salle de spectacle avait été choisie
pour lieu de la fête. À l'entrée du premier consul et de madame
Bonaparte, qui s'avançait donnant le bras à l'un des maires, il s'éleva
comme un tonnerre d'applaudissemens et d'acclamations. Tout à coup la
décoration du théâtre disparut, et la place Bonaparte (l'ancienne place
Belcour), parut telle qu'elle avait été restaurée par ordre du premier
consul. Au milieu s'élançait une pyramide surmontée de la statue du
premier consul qui y était représenté s'appuyant sur un _lion_. Des
trophées d'armes et des bas-reliefs figuraient, sur une des faces, la
bataille d'Arcole, sur l'autre celle de Marengo.
Lorsque les premiers transports excités par ce spectacle qui rappelait à
la fois les bienfaits et les victoires du héros de la fête, se furent
calmés, il se fit un grand silence et l'on entendit une musique
délicieuse, mêlée de chants tous à la gloire du premier consul, de son
épouse, des guerriers qui l'entouraient, et des représentans des
républiques italiennes. Les chanteurs et les musiciens étaient des
amateurs de Lyon. Mademoiselle Longue, M. Gerbet, directeur des postes,
et M. Théodore, négociant, qui avaient chanté, chacun sa partie, d'une
manière ravissante, reçurent les félicitations du premier consul et les
plus gracieux remercîmens de madame Bonaparte.
Ce que je remarquai le plus dans les couplets qui furent chantés en
cette occasion et qui ressemblaient à tous les couplets de circonstance
imaginables, c'est que le premier consul y était encensé dans les
termes, dont tous les poëtes de l'empire se sont servis dans la suite.
Toutes les exagérations de la flatterie étaient épuisées dès le
consulat; dans les années qui suivirent, il fallut nécessairement se
répéter. Ainsi, dans les couplets de Lyon, le premier consul était _le
dieu de la victoire, le triomphateur du Nil et de Neptune, le sauveur de
la patrie, le pacificateur du monde, l'arbitre de l'Europe._ Les soldats
français étaient transformés _en amis et compagnons d'Alcide, etc._
C'était couper l'herbe sous le pied aux chantres à venir.
La fête de Lyon se termina par un bal qui dura jusqu'au jour. Le premier
consul y resta deux heures, pendant lesquelles il s'entretint avec les
magistrats de la ville.
Tandis que les habitans les plus considérables offraient à leurs hôtes
ce magnifique divertissement, le peuple, malgré le froid, se livrait sur
les places publiques, à la danse et au plaisir. Vers minuit, un
très-beau feu d'artifice avait été tiré sur la place Bonaparte.
Après quinze ou dix-huit jours passés à Lyon, nous reprîmes la route de
Paris. Le premier consul et sa femme continuèrent de résider de
préférence à la Malmaison. Ce fut, je crois, peu de temps après le
retour du premier consul, qu'un homme fort peu richement vêtu sollicita
une audience; il le fit entrer dans son cabinet, et lui demanda qui il
était.--«Général, lui répondit le solliciteur intimidé en sa présence,
c'est moi qui ai eu l'honneur de vous donner des leçons d'écriture à
l'école de Brienne.--Le beau f.... élève que vous avez fait là!
interrompit vivement le premier consul, je vous en fais mon compliment!»
Puis il se mit à rire le premier de sa vivacité, et adressa quelques
paroles bienveillantes à ce brave homme, dont un tel compliment n'avait
point rassuré la timidité. Peu de jours après, le maître reçut du plus
mauvais, sans doute, de tous ses élèves de Brienne (on sait comment
l'empereur écrivait), une pension qui suffisait à ses besoins.
Un autre des anciens professeurs du premier consul, M. l'abbé Dupuis,
avait été placé par lui à la Malmaison, en qualité de bibliothécaire
particulier. Il y résidait toujours, et y est mort. C'était un homme
modeste, et qui passait pour instruit. Le premier consul le visitait
souvent dans son appartement, et il avait pour lui toutes les attentions
et tous les égards imaginables.