CHAPITRE VIII.

Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de

Beauharnais.--Mariage de M. Louis Bonaparte et

d'Hortense.--Chagrins.--Caractère de M. Louis.--Atroce calomnie

contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant d'Hortense avant son

mariage.--Le général Duroc épouse mademoiselle Hervas

d'Alménara.--Portrait de cette dame.--Le piano brisé et la montre

mise en pièces.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense,

avant, pendant et après ses grandeurs.--Voyage du premier consul à

Lyon.--Fêtes et félicitations.--Les Soldats d'Égypte.--Le légat du

pape.--Les députés de la consulte.--Mort de l'archevêque de

Milan.--Couplets de circonstance.--Les poëtes de l'empire.--Le

premier consul et son maître d'écriture.--M. l'abbé Dupuis,

bibliothécaire de la Malmaison.

DANS toutes les fêtes offertes par le premier consul à leurs majestés le

roi et la reine d'Étrurie, mademoiselle Hortense avait brillé de cet

éclat de jeunesse et de grâce qui faisaient d'elle l'orgueil de sa mère

et le plus bel ornement de la cour naissante du premier consul.

Environ dans ce temps, elle inspira la plus violente passion à un

monsieur d'une très-bonne famille, mais dont le cerveau était déjà, je

crois, un peu dérangé, même avant qu'il se fût mis ce fol amour en tête.

Ce malheureux rôdait sans cesse autour de la Malmaison; et dès que

mademoiselle Hortense sortait, il courait à côté de la voiture, et, avec

les plus vives démonstrations de tendresse, il jetait par la portière,

des fleurs, des boucles de ses cheveux et des vers de sa composition.

Lorsqu'il rencontrait mademoiselle Hortense à pied, il se jetait à

genoux devant elle avec mille gestes passionnés, l'appelant des noms les

plus touchans. Il la suivait, malgré tout le monde, jusque dans la cour

du château, et se livrait à toutes ses folies. Dans le premier temps,

mademoiselle Hortense, jeune et gaie comme elle l'était, s'amusa des

simagrées de son adorateur. Elle lisait les vers qu'il lui adressait, et

les donnait à lire aux dames qui l'accompagnaient. Une telle poésie

était de nature à leur prêter à rire; aussi ne s'en faisaient-elles

point faute; mais après ces premiers transports de gaîté, mademoiselle

Hortense, bonne et charmante comme sa mère, ne manquait jamais de dire,

d'un visage et d'un ton compatissant; «Ce pauvre homme, il est bien à

plaindre!» À la fin pourtant, les importunités du pauvre insensé se

multiplièrent au point de devenir insupportables. Il se tenait, à Paris,

à la porte des théâtres, quand mademoiselle Hortense devait s'y rendre,

et se prosternait à ses pieds, suppliant, pleurant, riant et gesticulant

tout à la fois. Ce spectacle amusait trop la foule pour continuer plus

long-temps d'amuser mademoiselle de Beauharnais; Carrat fut chargé

d'écarter le malheureux, qui fut mis, je crois, dans une maison de

santé.

Mademoiselle Hortense eût été trop heureuse si elle n'avait connu

l'amour que par les burlesques effets qu'il produisait sur une cervelle

dérangée. Elle n'en voyait ainsi qu'un côté plaisant et comique. Mais le

moment arriva où elle dut sentir tout ce qu'il y a de douloureux et

d'amer dans les mécomptes de cette passion. En janvier 1802 elle fut

mariée à M. Louis Bonaparte, frère du premier consul. Cette alliance

était convenable sous le rapport de l'âge, M. Louis ayant à peine

vingt-quatre ans, et mademoiselle de Beauharnais n'en ayant pas plus de

dix-huit; et pourtant elle fut pour les deux époux la source de longs et

interminables chagrins. M. Louis était pourtant bon et sensible, plein

de bienveillance et d'esprit, studieux et ami des lettres, comme tous

ses frères, hormis un seul; mais il était d'une faible santé, souffrant

presque sans relâche, et d'une disposition mélancolique. Les frères du

premier consul avaient tous dans les traits plus ou moins de

ressemblance avec lui, et M. Louis encore plus que les autres, surtout

du temps du consulat, et avant que l'empereur Napoléon n'eût pris de

l'embonpoint. Toutefois aucun des frères de l'empereur n'avait ce regard

imposant et incisif, et ce geste rapide et impérieux qui lui venait

d'abord de l'instinct et ensuite de l'habitude du commandement. M. Louis

avait des goûts pacifiques et modestes. On a prétendu qu'il avait, à

l'époque de son mariage, un vif attachement pour une personne dont on

n'a pu découvrir le nom, qui, je crois, est encore un mystère.

Mademoiselle Hortense était extrêmement jolie, d'une physionomie

expressive et mobile. De plus elle était pleine de grâce, de talens et

d'affabilité; bienveillante et aimable comme sa mère, elle n'avait pas

cette excessive facilité, ou, pour tout dire, cette faiblesse de

caractère qui nuisait parfois à madame Bonaparte. Voilà pourtant la

femme que de mauvais bruits, semés par de misérables libellistes, ont si

outrageusement calomniée! Le cœur se soulève de dégoût et d'indignation,

lorsqu'on voit se débiter et se répandre des absurdités aussi

révoltantes. S'il fallait en croire ces honnêtes inventeurs, le premier

consul aurait séduit la fille de sa femme avant de la donner en mariage

à son propre frère. Il n'y a qu'à énoncer un tel fait pour en faire

comprendre toute la fausseté. J'ai connu mieux que personne les amours

de l'empereur; dans ces sortes de liaisons clandestines, il craignait le

scandale, haïssait les fanfaronnades de vice, et je puis affirmer sur

l'honneur que jamais les désirs infâmes qu'on lui a prêtés n'ont germé

dans son cœur. Comme tous ceux, et, parce qu'il connaissait plus

intimement sa belle-fille, plus que tous ceux qui approchaient de

mademoiselle de Beauharnais, il avait pour elle la plus tendre

affection; mais ce sentiment était tout-à-fait paternel, et mademoiselle

Hortense y répondait par cette crainte respectueuse qu'une fille bien

née éprouve en présence de son père. Elle aurait obtenu de son beau-père

tout ce qu'elle aurait voulu, si son extrême timidité ne l'eût empêchée

de demander; mais, au lieu de s'adresser directement à lui, elle avait

d'abord recours à l'intercession du secrétaire et des entours de

l'empereur. Est-ce ainsi qu'elle s'y serait prise, si les mauvais bruits

semés par ses ennemis et par ceux de l'empereur avaient eu le moindre

fondement?

Avant ce mariage, mademoiselle Hortense avait de l'inclination pour le

général Duroc, à peine âgé de trente ans, bien fait de sa personne, et

favori du chef de l'état, qui le connaissant prudent et réservé, lui

avait confié d'importantes missions diplomatiques. Aide-de-camp du

premier consul, général de division et gouverneur des Tuileries, il

vivait depuis long-temps dans la familiarité intime de la Malmaison et

dans l'intérieur du premier consul. Pendant les absences qu'il était

obligé de faire, il entretenait une correspondance suivie avec

mademoiselle Hortense, et pourtant l'indifférence avec laquelle il

laissa faire le mariage de celle-ci avec M. Louis prouve qu'il ne

partageait que faiblement l'affection qu'il avait inspirée. Il est

certain qu'il aurait eu pour femme mademoiselle de Beauharnais, s'il eût

voulu accepter les conditions auxquelles le premier consul lui offrait

la main de sa belle-fille; mais il s'attendait à quelque chose de mieux,

et sa prudence ordinaire lui manqua au moment où elle aurait dû lui

montrer un avenir facile à prévoir, et fait pour combler les vœux d'une

ambition même plus exaltée que la sienne. Il refusa donc nettement, et

les instances de madame Bonaparte, qui déjà avaient ébranlé son mari,

eurent décidemment le dessus. Madame Bonaparte, qui se voyait traitée

avec fort peu d'amitié par les frères du premier consul, cherchait à se

créer dans cette famille des appuis contre les orages que l'on amassait

sans cesse contre elle pour lui ôter le cœur de son époux. C'était dans

ce dessein qu'elle travaillait de toutes ses forces au mariage de sa

fille avec un de ses beaux-frères.

Le général Duroc se repentit probablement par la suite de la

précipitation de ses refus, lorsque les couronnes commencèrent à

pleuvoir dans l'auguste famille à laquelle il avait été le maître de

s'allier; lorsqu'il vit Naples, l'Espagne, la Westphalie, la

Haute-Italie, les duchés de Parme, de Lucques, etc., devenir les

apanages de la nouvelle dynastie impériale; lorsque la belle et

gracieuse Hortense elle-même, qui l'avait tant aimé, monta à son tour

sur un trône qu'elle aurait été si heureuse de partager avec l'objet de

ses premières affections. Pour lui, il épousa mademoiselle Hervas

d'Alménara, fille du banquier de la cour d'Espagne, petite femme

très-brune, très-maigre, très-peu gracieuse; mais en revanche, de

l'humeur la plus acariâtre, la plus hautaine, la plus exigeante, la plus

capricieuse. Comme elle devait avoir en mariage une énorme dot, le

premier consul la fit demander pour son premier aide-de-camp. Madame

D.... s'oubliait, m'a-t-on dit, au point de battre ses gens et de

s'emporter même de la façon la plus étrange contre des personnes qui

n'étaient nullement dans sa dépendance. Lorsque M. Dubois venait

accorder son piano, si malheureusement elle se trouvait présente, comme

elle ne pouvait supporter le bruit qu'exigeait cette opération, elle

chassait l'accordeur avec la plus grande violence. Elle brisa un jour,

dans un de ces singuliers accès, toutes les touches de son instrument;

une autre fois, M. Mugnier, horloger de l'empereur, et le premier de

Paris dans son art, avec M. Bréguet, lui ayant apporté une montre d'un

très-grand prix, que madame la duchesse de Frioul avait elle-même

commandée, ce bijou ne lui plut pas, et, dans sa colère, en présence de

M. Mugnier, elle jeta la montre sous ses pieds, se mit à danser dessus,

et la réduisit en pièces. Jamais elle ne voulut payer, et le maréchal se

vit obligé d'en acquitter le prix. Ainsi le refus mal entendu du général

Duroc, et les calculs peu désintéressés de madame Bonaparte causèrent le

malheur de deux ménages.

Au reste le portrait que je viens de tracer et que je crois vrai,

quoique peu flatté, n'est que celui d'une jeune femme gâtée comme une

fille unique, vive comme une Espagnole et élevée avec indulgence et même

avec cette négligence absolue qui nuisent à l'éducation de toutes les

compatriotes de mademoiselle d'Alménara. Le temps a calmé cette vivacité

de jeunesse, et madame la duchesse de Frioul a donné, depuis, l'exemple

du dévouement le plus tendre à tous ses devoirs, et d'une grande force

d'âme dans les affreux malheurs qu'elle a eu à subir. Pour la perte de

son époux toute douloureuse quelle était, la gloire avait du moins

quelques consolations à offrir à la veuve du grand maréchal. Mais quand

une jeune fille, seule héritière d'un grand nom et d'un titre illustre,

est enlevée tout-à-coup par la mort, à toutes les espérances et à tout

l'amour de sa mère, qui oserait parler à celle-ci de consolations? S'il

peut y en avoir quelqu'une (ce que je ne crois pas), ce doit être le

souvenir des soins et des tendresses prodigués jusqu'à la fin par un

cœur maternel. Ce souvenir, dont l'amertume est mêlée de quelque

douceur, ne peut manquer à madame la duchesse de Frioul.

La cérémonie religieuse du mariage eut lieu le 7 janvier dans la maison

de la rue de la Victoire, et le mariage du général Murat avec

mademoiselle Caroline Bonaparte, qui n'avait été contracté que

par-devant l'officier de l'état civil, fut consacré le même jour. Les

deux époux (M. Louis et sa femme) étaient fort tristes; celle-ci

pleurait amèrement pendant la cérémonie, et ses larmes ne se séchèrent

point après. Elle était loin de chercher les regards de son époux, qui,

de son côté, était trop fier et trop ulcéré pour la poursuivre de ses

empressemens. La bonne Joséphine faisait tout ce qu'elle pouvait pour

les rapprocher. Sentant que cette union, qui commençait si mal, était

son ouvrage, elle aurait voulu concilier son propre intérêt, ou du moins

ce qu'elle regardait comme tel, avec le bonheur de sa fille. Mais ses

efforts comme ses avis et ses prières n'y pouvaient rien. J'ai vu cent

fois madame Louis Bonaparte chercher la solitude de son appartement et

le sein d'une amie pour y verser ses larmes. Elles lui échappaient même

au milieu du salon du premier consul, où l'on voyait avec chagrin cette

jeune femme brillante et gaie, qui si souvent en avait fait

gracieusement les honneurs et déridé l'étiquette, se retirer dans un

coin, ou dans l'embrasure d'une fenêtre, avec quelqu'une des personnes

de son intimité pour lui confier tristement ses contrariétés. Pendant

cet entretiens, d'où elle sortait les yeux rouges et humides, son mari

se tenait pensif et taciturne au bout opposé du salon.

On a reproché bien des torts à Sa Majesté la reine de Hollande, et tout

ce qu'on a dit ou écrit contre cette princesse est empreint d'une

exagération haineuse. Une si haute fortune attirait sur elle tous les

regards, et excitait une malveillance jalouse; et pourtant ceux qui lui

ont porté envie n'auraient pas manqué de se trouver eux-mêmes à

plaindre, s'ils eussent été mis à sa place, à condition de partager ses

chagrins. Les malheurs de la reine Hortense avaient commencé avec sa

vie. Son père, mort sur l'échafaud révolutionnaire, sa mère jetée en

prison, elle s'était trouvée, encore enfant, isolée et sans autre appui

que la fidélité d'anciens domestiques de sa famille. Son frère, le noble

et digne prince Eugène, avait été obligé, dit-on, de se mettre en

apprentissage; elle eut quelques années de bonheur, ou du moins de

repos, tout le temps qu'elle fut confiée aux soins maternels de madame

de Campan, et après sa sortie de pension. Mais le sort était loin de la

tenir quitte: ses penchans contrariés, un mariage malheureux, ouvrirent

pour elle une nouvelle suite de chagrins. La mort de son premier fils,

que l'empereur voulait adopter, et qu'il avait désigné pour son

successeur à l'empire, le divorce de sa mère, la mort cruelle de sa plus

chère amie, madame de Brocq[7], entraînée sous ses yeux dans un

précipice, le renversement du trône impérial, qui lui fit perdre son

titre et son rang de reine, perte qui lui fut pourtant moins sensible

que l'infortune de celui qu'elle regardait comme son père; enfin les

continuelles tracasseries de ses débats domestiques, de fâcheux procès,

et la douleur qu'elle eut de se voir enlever son fils aîné par l'ordre

de son mari; telles ont été les principales catastrophes d'une vie qu'on

aurait pu croire destinée à beaucoup de bonheur.

Le lendemain du mariage de mademoiselle Hortense, le premier consul

partit pour Lyon, où l'attendaient les députés de la république

Cisalpine, rassemblés pour l'élection d'un président. Partout, sur son

passage, il fut accueilli au milieu des fêtes et des félicitations que

l'on s'empressait de lui adresser, pour la manière miraculeuse dont il

avait échappé aux complots de ses ennemis. Ce voyage ne différait en

rien des voyages qu'il fit dans la suite avec le titre d'empereur.

Arrivé à Lyon, il reçut la visite de toutes les autorités, des corps

constitués, des députations des départemens voisins, des membres de la

consulte italienne. Madame Bonaparte, qui était de ce voyage, accompagna

son mari au spectacle, et elle partagea avec lui les honneurs de la fête

magnifique qui lui fut offerte par la ville de Lyon. Le jour où la

consulte élut et proclama le premier consul président de la république

italienne, il passa en revue, sur la place des Brotteaux, les troupes de

la garnison, et reconnut dans les rangs plusieurs soldats de l'armée

d'Égypte, avec lesquels il s'entretint quelque temps. Dans toutes ces

occasions, le premier consul portait le même costume qu'il avait à la

Malmaison, et que j'ai décrit ailleurs. Il se levait de bonne heure,

montait à cheval, et visitait les travaux publics, entre autres ceux de

la place Belcour, dont il avait posé la première pierre à son retour

d'Italie. Il parcourait les Brotteaux, inspectait, examinait tout, et,

toujours infatigable, travaillait en rentrant comme s'il eût été aux

Tuileries. Rarement il changeait de toilette; cela ne lui arrivait que

lorsqu'il recevait à sa table les autorités, ou les principaux habitans.

Il accueillait toutes les demandes avec bonté. Avant de partir, il fit

présent au maire de la ville d'une écharpe d'honneur, et au légat du

Pape, d'une riche tabatière ornée de son portrait. Les députés de la

consulte reçurent aussi des présens, et ils ne restèrent pas en arrière

pour les rendre. Ils offrirent à madame Bonaparte de magnifiques parures

en diamans et en pierreries, et les bijoux les plus précieux.

Le premier consul, en arrivant à Lyon, avait été vivement affligé de la

mort subite d'un digne prélat qu'il avait connu dans sa première

campagne d'Italie.

L'archevêque de Milan était venu à Lyon, malgré son grand âge, pour voir

le premier consul qu'il aimait avec tendresse, au point que, dans la

conversation, on avait entendu le vénérable vieillard, s'adressant au

jeune général, lui dire: mon fils. Les paysans de Pavie s'étant

révoltés, parce qu'on les avait fanatisés en leur faisant croire que les

Français voulaient détruire leur religion, l'archevêque de Milan, pour

leur prouver que leurs craintes étaient sans fondement, s'était souvent

montré en voiture avec le général Bonaparte.

Ce prélat avait supporté parfaitement le voyage il paraissait bien

portant et assez gai. M. de Talleyrand, qui était arrivé à Lyon quelques

jours avant le premier consul, avait donné à dîner aux députés cisalpins

et aux principaux notables de la ville. L'archevêque de Milan était à sa

droite. À peine assis, et au moment où il se penchait du côté de M. de

Talleyrand pour lui parler, il était tombé mort dans son fauteuil.

Le 12 janvier, la ville de Lyon offrit au premier consul et à madame

Bonaparte, un bal magnifique suivi d'un concert. À huit heures du soir,

les trois maires, accompagnés des commissaires de la fête, vinrent

chercher leurs illustres hôtes au palais du Gouvernement. Il me semble

avoir encore devant les yeux cet amphithéâtre immense, magnifiquement

décoré, et illuminé de lustres et de bougies sans nombre, ces banquettes

drapées des plus riches tapis des manufactures de la ville, et couvertes

de milliers de femmes, brillantes, quelques-unes de beauté et de

jeunesse, et toutes, de parure. La salle de spectacle avait été choisie

pour lieu de la fête. À l'entrée du premier consul et de madame

Bonaparte, qui s'avançait donnant le bras à l'un des maires, il s'éleva

comme un tonnerre d'applaudissemens et d'acclamations. Tout à coup la

décoration du théâtre disparut, et la place Bonaparte (l'ancienne place

Belcour), parut telle qu'elle avait été restaurée par ordre du premier

consul. Au milieu s'élançait une pyramide surmontée de la statue du

premier consul qui y était représenté s'appuyant sur un _lion_. Des

trophées d'armes et des bas-reliefs figuraient, sur une des faces, la

bataille d'Arcole, sur l'autre celle de Marengo.

Lorsque les premiers transports excités par ce spectacle qui rappelait à

la fois les bienfaits et les victoires du héros de la fête, se furent

calmés, il se fit un grand silence et l'on entendit une musique

délicieuse, mêlée de chants tous à la gloire du premier consul, de son

épouse, des guerriers qui l'entouraient, et des représentans des

républiques italiennes. Les chanteurs et les musiciens étaient des

amateurs de Lyon. Mademoiselle Longue, M. Gerbet, directeur des postes,

et M. Théodore, négociant, qui avaient chanté, chacun sa partie, d'une

manière ravissante, reçurent les félicitations du premier consul et les

plus gracieux remercîmens de madame Bonaparte.

Ce que je remarquai le plus dans les couplets qui furent chantés en

cette occasion et qui ressemblaient à tous les couplets de circonstance

imaginables, c'est que le premier consul y était encensé dans les

termes, dont tous les poëtes de l'empire se sont servis dans la suite.

Toutes les exagérations de la flatterie étaient épuisées dès le

consulat; dans les années qui suivirent, il fallut nécessairement se

répéter. Ainsi, dans les couplets de Lyon, le premier consul était _le

dieu de la victoire, le triomphateur du Nil et de Neptune, le sauveur de

la patrie, le pacificateur du monde, l'arbitre de l'Europe._ Les soldats

français étaient transformés _en amis et compagnons d'Alcide, etc._

C'était couper l'herbe sous le pied aux chantres à venir.

La fête de Lyon se termina par un bal qui dura jusqu'au jour. Le premier

consul y resta deux heures, pendant lesquelles il s'entretint avec les

magistrats de la ville.

Tandis que les habitans les plus considérables offraient à leurs hôtes

ce magnifique divertissement, le peuple, malgré le froid, se livrait sur

les places publiques, à la danse et au plaisir. Vers minuit, un

très-beau feu d'artifice avait été tiré sur la place Bonaparte.

Après quinze ou dix-huit jours passés à Lyon, nous reprîmes la route de

Paris. Le premier consul et sa femme continuèrent de résider de

préférence à la Malmaison. Ce fut, je crois, peu de temps après le

retour du premier consul, qu'un homme fort peu richement vêtu sollicita

une audience; il le fit entrer dans son cabinet, et lui demanda qui il

était.--«Général, lui répondit le solliciteur intimidé en sa présence,

c'est moi qui ai eu l'honneur de vous donner des leçons d'écriture à

l'école de Brienne.--Le beau f.... élève que vous avez fait là!

interrompit vivement le premier consul, je vous en fais mon compliment!»

Puis il se mit à rire le premier de sa vivacité, et adressa quelques

paroles bienveillantes à ce brave homme, dont un tel compliment n'avait

point rassuré la timidité. Peu de jours après, le maître reçut du plus

mauvais, sans doute, de tous ses élèves de Brienne (on sait comment

l'empereur écrivait), une pension qui suffisait à ses besoins.

Un autre des anciens professeurs du premier consul, M. l'abbé Dupuis,

avait été placé par lui à la Malmaison, en qualité de bibliothécaire

particulier. Il y résidait toujours, et y est mort. C'était un homme

modeste, et qui passait pour instruit. Le premier consul le visitait

souvent dans son appartement, et il avait pour lui toutes les attentions

et tous les égards imaginables.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 159 / 456 题