La vie de l'homme obligé de se faire lui-même sa carrière, et qui n'est
ni un artisan ni un homme de métier, ne commence ordinairement qu'aux
environs de vingt ans. Jusque là il végète, incertain de son avenir, et
n'ayant pas, ne pouvant pas avoir de but bien déterminé. Ce n'est que
lorsqu'il est parvenu au développement complet de ses forces, et en même
temps lorsque son caractère et son penchant le portent à marcher dans
telle ou telle voie, qu'il peut se décider sur le choix d'une carrière
et d'une profession; ce n'est qu'alors qu'il se connaît lui-même et
voit clair autour de lui; enfin, c'est à cet âge seulement qu'il
commence à _vivre_.
En raisonnant de cette façon, ma vie, depuis que j'ai atteint ma
vingtième année, a été de trente ans, qui peuvent se partager en deux
parts égales, quant au nombre des mois et des jours, mais on ne peut pas
plus diverses, si l'on s'attache à considérer les événemens qui se sont
passés durant ces deux périodes de mon existence.
Pendant quinze années attaché à la personne de l'empereur Napoléon, j'ai
vu tous les hommes et toutes les choses importantes dont seul il était
le point de ralliement et le centre. J'ai vu mieux encore que cela; car
j'ai eu sous les yeux, dans toutes les circonstances de la vie, les
moindres comme les plus graves, les plus privées comme celles qui
appartiennent le plus à l'histoire et qui en font déjà partie; j'ai eu,
dis-je, sans cesse sous les yeux l'homme dont le nom remplit à lui seul
les pages les plus glorieuses de nos annales. Quinze ans je l'ai suivi
dans ses voyages et dans ses campagnes, à sa cour et dans l'intérieur de
sa famille. Quelque démarche qu'il pût faire, quelque ordre qu'il pût
donner, il était bien difficile que l'empereur ne me mît pas, même
involontairement, dans sa confidence; et c'est sans le vouloir moi-même
que je me suis plus d'une fois trouvé en possession de secrets que
j'aurais bien souvent voulu ne point connaître. Que de choses se sont
passées pendant ces quinze années! Auprès de l'empereur on vivait comme
au milieu d'un tourbillon. C'était une succession d'événemens rapide,
étourdissante. On s'en trouvait comme ébloui; et si l'on voulait, pour
un instant, y arrêter son attention, il venait tout de suite comme un
autre flot d'événemens qui vous entraînait sans vous donner le temps
d'y fixer votre pensée.
Maintenant à ces temps d'une activité qui donnait le vertige a succédé
pour moi le repos le plus absolu, dans la retraite la plus isolée. C'est
aussi un intervalle de quinze ans qui s'est écoulé depuis que j'ai
quitté l'empereur. Mais quelle différence! Pour ceux qui, comme moi, ont
vécu au milieu des conquêtes et des merveilles de l'empire, que
reste-t-il à faire aujourd'hui? Si, dans la force de l'âge, notre vie a
été mêlée au mouvement de ces années si courtes, mais si bien remplies,
il me semble que nous avons fourni une carrière assez longue et assez
pleine. Il est temps que chacun de nous se livre au repos. Nous pouvons
bien nous éloigner du monde, et fermer les yeux. Que nous reste-t-il à
voir qui valût ce que nous avons vu? de pareils spectacles ne se
rencontrent pas deux fois dans la vie d'un homme. Après avoir passé
devant ses yeux, ils suffisent à remplir sa mémoire pour le temps qu'il
lui reste encore à vivre; et dans sa retraite il n'a rien de mieux à
faire que d'occuper ses loisirs du souvenir de ce qu'il a vu.
C'est là aussi ce que j'ai fait. Le lecteur croira facilement que je
n'ai point de passe-temps plus habituel que de me reporter aux années
que j'ai passées au service de l'empereur. Autant que cela m'a été
possible, je me suis tenu au courant de tout ce qu'on a écrit sur mon
ancien maître, sur sa famille et sur sa cour. Dans ces lectures que ma
femme ou ma belle-sœur faisaient à la famille, au coin du feu, que de
longues soirées se sont écoulées comme un instant! Lorsque je
rencontrais dans ces livres, dont quelques-uns ne sont vraiment que de
misérables rapsodies, des faits inexacts, ou faux, ou calomnieux, je
trouvais du plaisir à les rectifier, ou bien à en prouver l'absurdité.
Ma femme, qui a vécu, comme moi et avec moi, au milieu de ces événemens,
nous faisait à son tour part de ses réflexions et de ses
éclaircissemens; et, sans autre but que notre propre satisfaction, elle
prenait note de nos observations communes.
Tous ceux qui veulent bien de temps en temps venir nous voir dans notre
solitude, et qui prennent plaisir à me faire parler de ce que j'ai vu,
étonnés et trop souvent indignés des mensonges que l'ignorance ou la
mauvaise foi ont débités à l'envi sur l'empereur et sur l'empire, me
témoignaient leur satisfaction des renseignemens que j'étais à même de
leur donner, et me conseillaient de les communiquer au public. Mais je
ne m'étais jamais arrêté à cette pensée, et j'étais bien loin d'imaginer
que je pourrais être un jour moi-même auteur d'un livre, lorsque M.
Ladvocat arriva dans notre ermitage, et m'engagea de toutes ses forces à
publier mes mémoires, dont il me proposa d'être l'éditeur.
Dans le temps même où je reçus cette visite, à laquelle je ne
m'attendais pas, nous lisions en famille les _Mémoires de M. de
Bourrienne_, que la maison Ladvocat venait de publier, et nous avions
remarqué plus d'une fois que ces mémoires étaient exempts de cet esprit
de dénigrement ou d'engouement que nous avions si souvent rencontré, non
sans dégoût, dans les autres livres traitant du même sujet. M. Ladvocat
me conseilla de compléter la biographie de l'empereur, dont M. de
Bourrienne, par suite de sa situation élevée et de ses occupations
habituelles, avait dû s'attacher à ne montrer que le côté politique.
Après ce qu'il en a dit d'excellent, il me restait encore, suivant son
éditeur, à raconter moi-même, simplement, et comme il convenait à mon
ancienne position auprès de l'empereur, ce que M. de Bourrienne a dû
nécessairement négliger, et que personne ne pouvait mieux connaître que
moi.
J'avouerai sans peine que je ne trouvai que peu d'objections à opposer
aux raisonnemens de M. Ladvocat, lorsqu'il acheva de me convaincre, en
me faisant relire ce passage de l'introduction aux _Mémoires de M. de
Bourrienne_.
«Si toutes les personnes qui ont approché Napoléon, quels que
soient le temps et le lieu, veulent consigner _franchement_ ce
qu'elles ont vu et entendu, sans y mettre aucune passion,
l'historien à venir sera riche en matériaux. Je désire que celui
qui entreprendra ce travail difficile trouve dans mes notes
quelques renseignemens utiles à la perfection de son ouvrage.»
Et moi aussi, me dis-je après avoir relu attentivement ces lignes, je
puis fournir des notes et des éclaircissemens, relever des erreurs,
flétrir des mensonges, et faire connaître ce que je sais de la vérité;
en un mot, je puis et _je dois_ porter mon témoignage dans le long
procès qui s'instruit depuis la chute de l'empereur; car j'ai été
_témoin_, j'ai tout vu, et je puis dire: _J'étais là_. D'autres aussi
ont vu de près l'empereur et sa cour, et il devra m'arriver souvent de
répéter ce qu'ils en ont dit; car, ce qu'ils savent, j'ai été comme eux
à même de le savoir. Mais ce qu'à mon tour je sais de particulier et ce
que je puis raconter de secret et d'inconnu, personne jusqu'ici n'a pu
le savoir, ni par conséquent le dire avant moi[1].
Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où je le
suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de quitter
l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois fois
vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces congés fort
courts, dont le dernier m'était nécessaire pour rétablir ma santé, je
n'ai pas plus quitté l'empereur que son ombre.
On a prétendu _qu'il n'était point de héros pour le valet de chambre_.
Je demande la permission de ne point être de cet avis. L'empereur, de
si près qu'on l'ait vu, était toujours un _héros_, et il y avait
beaucoup à gagner à voir aussi en lui _l'homme_ de près et en détail. De
loin on n'éprouvait que le prestige de sa gloire et de sa puissance; en
l'approchant, on jouissait de plus, avec surprise, de tout le charme de
sa conversation, de toute la simplicité de sa vie de famille, et, je ne
crains pas de le dire, de la bienveillance habituelle de son caractère.
Le lecteur, curieux de savoir d'avance dans quel esprit seront écrits
mes mémoires, aimera peut-être à trouver ici un passage d'une lettre que
j'écrivis a mon éditeur, le 19 janvier dernier.
«M. de Bourrienne a peut-être raison de traiter avec sévérité
l'homme politique; mais ce point de vue n'est pas le mien. Je ne
puis parler que du héros en déshabillé; et alors il était presque
constamment bon, patient, et rarement injuste. Il s'attachait
beaucoup, et recevait avec plaisir et bonhomie les soins de ceux
qu'il affectionnait. Il était homme d'habitude. C'est comme
serviteur attaché que je désire parler de l'empereur, et nullement
comme censeur. Ce n'est pas non plus une apothéose en plusieurs
volumes que je veux faire. Je suis un peu à son égard comme ces
pères qui reconnaissent des défauts dans leurs enfans, les blâment
fort, mais en même temps sont bien aises de trouver des excuses à
leurs torts.»
Je prie qu'on me pardonne la familiarité, ou même, si l'on veut,
l'inconvenance de cette comparaison, en faveur du sentiment qui l'a
dictée. Du reste, je ne me propose ni de louer ni de blâmer, mais
simplement de raconter ce qui est à ma connaissance, sans chercher à
prévenir le jugement de personne.
Je ne puis finir cette introduction sans dire quelques mots de moi-même,
en réponse aux calomnies qui ont poursuivi jusque dans sa retraite un
homme qui ne devrait point avoir d'ennemis, si, pour être à l'abri de ce
malheur, il suffisait d'avoir fait un peu de bien, et jamais de mal. On
m'a reproche d'avoir abandonné mon maître après sa chute, de n'avoir
point partagé son exil. Je prouverai que si je n'ai point suivi
l'empereur, ce n'est pas la volonté, mais bien la possibilité de le
faire, qui m'a manqué. À Dieu ne plaise que je veuille déprécier ici le
dévouement des fidèles serviteurs qui se sont attachés jusqu'à la fin à
la fortune de l'empereur; mais pourtant qu'il me soit permis de dire
que, quelque terrible qu'eût été la chute de l'empereur pour lui-même,
la _condition_ (à ne parler ici que d'intérêt personnel) était encore
assez belle à l'île d'Elbe pour ceux qui étaient restés au service de Sa
Majesté, et qu'une impérieuse nécessité ne retenait pas en France. Ce
n'est donc pas l'intérêt personnel qui m'a fait me séparer de
l'empereur. J'expliquerai les motifs de cette séparation.
On saura aussi la vérité sur un prétendu abus de confiance dont, suivant
d'autres bruits, je me serais rendu coupable vis-à-vis de l'empereur. Le
simple récit de la méprise qui a donné lieu à cette fable suffira,
j'espère, pour me laver de tout soupçon d'indélicatesse. Mais s'il
fallait y ajouter encore des témoignages, j'invoquerais ceux des
personnes qui vivaient le plus dans l'intimité de l'empereur, et qui ont
été à même de savoir et d'apprécier ce qui s'était passé entre lui et
moi; enfin j'invoquerais cinquante ans d'une vie irréprochable, et je
dirais:
«Dans le temps où je me suis trouvé en situation de rendre de grands
services, j'en ai rendu beaucoup en effet, mais je n'en ai jamais vendu.
J'aurais pu tirer avantage des démarches que j'ai faites pour des
personnes qui, par suite de mes sollicitations, ont acquis une immense
fortune; et j'ai refusé jusqu'au profit légitime que, dans leur
reconnaissance, très-vive à cette époque, elles croyaient devoir
m'offrir en me proposant un intérêt dans leur entreprise. Je n'ai point
cherché à exploiter la bienveillance dont l'empereur daigna si
long-temps m'honorer, pour enrichir ou placer mes parens; et je me suis
retiré pauvre, après quinze ans passés au service particulier du
souverain le plus riche et le plus puissant de l'Europe.»
Cela dit, j'attendrai avec confiance le jument du lecteur.