UN «MOUVEMENT».--LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS.

Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont

arrivées pendant une _course à pied_ que j’ai faite au marché des

Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique,

spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets

impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous

on appelle _haberdashery_, terme qui m’a été un jour expliqué par un

célèbre étymologiste comme venant des deux mots français _avoir

d’acheter_. Le magasin dont je parle, _A la Mère de famille_, marché des

Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme

puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à

ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand

j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre,

une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une

émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence

beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus

disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment

avant de prendre une résolution, et voyant une femme debout devant une

boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la

cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible.

Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries

que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens,

d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien,

celles-ci:

«_Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?...

Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?_»

Ce malheureux mot de _mouvement_ l’amusa infiniment, car c’est celui

dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu

lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir

que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées

autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on

allait demander s’il va y avoir une révolution.

«_Un mouvement!_ répéta cette femme avec un sourire très expressif.

_Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a

beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est

tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient

de s’envoler..._

[Illustration: TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET

(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

_Je puis vous assurer de la chose_, ajouta-t-elle, _car je l’ai vu

partir_.

--Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole

puisse rassembler tant de monde?

--_Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui

s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent un, je

crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur

monde._»

Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me

retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle

m’avait donnés.

«_Bonjour, madame_, me dit-elle avec un sourire très mystifiant,

_bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement_.»

Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car

il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus

grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la

durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais

eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont

je m’étais servie.

Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus

trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai

cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux

fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes

faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la

personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés

en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de

la fontaine le 29 juillet 1830...

Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs

épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La _victime de Juillet_

qui reposait sous cette tombe s’appelait _Hapel_. Elle était du

département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.

On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de

piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des _Immortels_. Il y

en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre

et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble

que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les

carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque

dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si

les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres

enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur

cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les

honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument

qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.

Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et

respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent

aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de

comédiens ambulants...

[Illustration]

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 63 / 82 题