LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS
DINERS.--AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.--LES DINERS D’APPARAT.
Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux
dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore
pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger,
et je sais que pour eux le mot de _dîner_ est le signal et le symbole de
la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la
terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie
d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur.
Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre.
Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et
d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un
grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde
pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais
l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes
lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le
festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des
critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de
la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet...
La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu
d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la
société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames
auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts
à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve
cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et
depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est
probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort
désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant
d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui
demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa
table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que
d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus
terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux
pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la
satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur
convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est
bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une
autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus
mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de
chaises.
Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente
le modèle dans sa _Critique de l’Ecole des femmes_, ne se rassemblent
plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui
ont lieu à la suite de l’annonce faite par Mᵐᵉ _Une telle_, à un cercle
choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine
ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours
indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se
séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que
quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles
dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur
secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans
tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et des
_gauffres_: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que
minuit...
Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant,
parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout
l’esprit que des Anglais
[Illustration: SOUPER
(Par Devéria) (Bibl. nat.)]
et des Anglaises y pourraient mettre.
Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je
n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir
une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à
trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir
les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une
humeur plus gaie que celle d’une péri.
A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal
imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir
fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit
heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle
de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire
un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins
équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui,
lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son
thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise
plaisanterie?...
Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se
ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et
pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent
des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour
tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de
cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de
dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être
aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient
plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de
quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus
flatteurs.
Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une
grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de
gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver...
[Illustration]