XXXV

LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS

DINERS.--AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.--LES DINERS D’APPARAT.

Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux

dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore

pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger,

et je sais que pour eux le mot de _dîner_ est le signal et le symbole de

la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la

terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie

d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur.

Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre.

Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et

d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un

grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde

pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais

l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes

lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le

festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des

critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de

la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet...

La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu

d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la

société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames

auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts

à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve

cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et

depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est

probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort

désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant

d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui

demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa

table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que

d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus

terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux

pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la

satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur

convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est

bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une

autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus

mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de

chaises.

Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente

le modèle dans sa _Critique de l’Ecole des femmes_, ne se rassemblent

plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui

ont lieu à la suite de l’annonce faite par Mᵐᵉ _Une telle_, à un cercle

choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine

ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours

indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se

séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que

quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles

dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur

secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans

tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et des

_gauffres_: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que

minuit...

Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant,

parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout

l’esprit que des Anglais

[Illustration: SOUPER

(Par Devéria) (Bibl. nat.)]

et des Anglaises y pourraient mettre.

Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je

n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir

une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à

trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir

les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une

humeur plus gaie que celle d’une péri.

A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal

imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir

fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit

heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle

de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire

un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins

équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui,

lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son

thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise

plaisanterie?...

Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se

ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et

pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent

des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour

tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de

cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de

dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être

aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient

plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de

quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus

flatteurs.

Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une

grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de

gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver...

[Illustration]

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 55 / 82 题