Il arrive parfois que l’on se trouve engagée dans la conversation la
plus franche sans avoir eu la moindre intention, en commençant, de faire
ou de recevoir des confidences.
Cela m’arriva ces jours derniers, en faisant une visite à une dame que
je n’avais vue que deux fois encore et avec laquelle je n’avais pas
échangé douze paroles. Mais nous nous trouvâmes à peu près en tête en
tête et nous nous lançâmes, je ne saurais dire à quel propos, dans une
causerie sans réserve sur les particularités de nos nations respectives.
Mᵐᵉ B... n’est jamais allée en Angleterre, mais elle m’assura que son
désir de visiter notre pays était aussi fort que la passion de la
découverte qui fit quitter son «home» à Robinson Crusoë pour visiter
les...
«Sauvages, dis-je, finissant la phrase pour elle.
--Non, non, non! pour voir tout ce qu’il y a de plus curieux en ce
monde.»
Ces mots «plus curieux» me semblèrent bizarres et je le lui dis en lui
demandant si elle les appliquait aux musées ou aux naturels.
[Illustration: MÉNAGE ANGLAIS
(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)]
Elle sembla hésiter un moment à répondre franchement; puis elle dit,
mais d’une manière si enjouée et si gracieuse qu’elle aurait désarmé la
colère nationale du patriote le plus susceptible:
«Eh bien!... aux naturels.
--Mais nous prenons grand soin, répondis-je, que vous ne manquiez pas de
spécimens de la race à examiner et il me semble difficile que vous ayez
besoin de traverser le canal pour voir des naturels. Nous nous importons
en si prodigieuse quantité que je ne conçois pas que vous puissiez
garder aucune curiosité à notre égard.
--Au contraire, répondit-elle, ma curiosité ne s’en trouve que plus
piquée: j’ai vu chez nous tant d’Anglais charmants que je meurs d’envie
de les voir chez eux, au milieu de ces singulières coutumes qu’ils ne
peuvent apporter avec eux, et que nous ne connaissons que par les récits
imparfaits des voyageurs.»
Il semblait, à l’entendre, qu’elle parlât du bon peuple de la crique de
Mongo ou de la baie de Karakoo; mais, étant curieuse de savoir ce
qu’elle entendait par: «Les Anglais chez eux» et par: «Leurs singulières
coutumes», je fis de mon mieux pour qu’elle me racontât ce qu’elle avait
appris là-dessus:
«Je vous dirai, reprit-elle, que ce que je désire connaître avant toute
autre chose, c’est votre manière de faire l’amour _tout à fait à
l’anglaise_. Vous êtes assez polis pour respecter chez nous tous nos
usages; mais un de mes cousins, qui était, il y a quelques années,
attaché à l’ambassade française à Londres, m’a dépeint votre façon de
mener les entreprises amoureuses comme si... si romantique que cela m’a
enchantée, et je donnerais le monde pour voir _comment cela se fait_!
--Dites-moi, je vous en prie, ce qu’il vous a raconté, répliquai-je, et
je vous promets de vous dire fidèlement si son récit est exact.
--Oh! que c’est aimable!... Donc, continua-t-elle en rougissant un peu à
l’idée, je suppose, qu’elle allait dire des choses bien atroces, je vous
répéterai exactement ce qui lui arriva. Il avait une lettre
d’introduction pour un gentilhomme de haute situation--un membre de
votre Parlement--qui vivait avec sa famille dans un château, en
province, où mon cousin adressa sa lettre de recommandation.
Immédiatement, il reçut une réponse avec une invitation pressante à
venir au château passer un mois pendant la saison des chasses. Rien ne
pouvait lui être plus agréable que cette invitation, car elle lui
offrait l’occasion la plus parfaite qui se pût d’étudier les mœurs du
pays. Tout le monde peut traverser le détroit de Calais à Douvres et
dépenser en six semaines la moitié des revenus de son année à se
promener à pied ou en voiture dans les larges rues de Londres; mais très
peu de gens, vous le savez, obtiennent d’être reçus dans les châteaux de
la noblesse anglaise. Donc, mon cousin fut enchanté et accepta
sur-le-champ. Il arriva juste à temps pour s’habiller avant le dîner,
et quand il entra dans le salon, il fut ébloui par l’extrême beauté des
trois filles de son hôte, qui étaient décolletées et aussi parées,
m’a-t-il dit, que pour un bal. Il n’y avait pourtant d’autre invité que
lui et il fut un peu étonné d’être reçu avec tant de cérémonie.
[Illustration: LA JEUNE INCONSÉQUENTE
(Par Devéria) (Coll. J B)]
«Les jeunes filles, qui toutes jouaient du piano-forte et de la harpe,
enchantèrent mon cousin, qui est très musicien. Si son admiration
n’avait pas été si également partagée entre elles trois, il m’assura
qu’il fût sans faute tombé amoureux avant la fin de cette soirée. Le
lendemain matin, la famille entière se retrouva à déjeuner: les jeunes
personnes parurent aussi charmantes que la veille, il continuait à ne
pouvoir décider laquelle il admirait davantage. Tandis qu’il s’efforçait
d’être le plus aimable possible et de leur parler avec tout le respect
timide que les hommes français déploient vis-à-vis des jeunes filles, le
père de famille étonna et certainement alarma mon cousin en disant tout
à coup: «Nous ne pouvons chasser aujourd’hui, _mon ami_, car une affaire
me retient à la maison, mais vous monterez à cheval dans les bois avec
Elisabeth: elle vous montrera mes faisans. Allez vous apprêter,
Elisabeth, pour sortir avec monsieur!...» Mᵐᵉ B... s’arrêta court et me
regarda comme si elle pensait qu’ici j’allais faire quelque observation.
«Eh bien? demandai-je.
--Eh bien! répéta-t-elle en riant; alors, réellement, vous ne trouvez
rien d’extraordinaire dans ce procédé, rien qui soit en dehors des
habitudes?
--Sous quel rapport? dis-je. Que voyez-vous là qui soit en dehors des
habitudes?
--Cette question, dit-elle en joignant les mains, ravie d’avoir fait une
découverte, cette question me met plus _au fait_ que tout autre chose
que vous me pourriez dire. C’est la preuve la plus forte que ce qui
arriva à mon cousin n’avait rien de plus extraordinaire que ce qui se
passe chaque jour en Angleterre.
--Qu’est-ce qui lui arriva donc?
--N’avez-vous pas entendu?... Le père des jeunes filles qu’il admirait
tellement en choisit une et permit à mon cousin de l’accompagner dans
une excursion dans les bois. Ma chère madame, les mœurs nationales
varient si étrangement... N’allez pas supposer, je vous en supplie, que
j’imagine que tout ne puisse s’arranger ainsi excessivement bien. Mon
cousin est un jeune homme très distingué,--caractère excellent, beau
nom,--et il aura un jour la situation de son père... Seulement, les
manières sont si différentes...
--Votre cousin accompagna-t-il la jeune fille? demandai-je.
--Non, il ne le fit pas: il retourna à Londres sur-le-champ.»
Cela fut dit si sérieusement--plus que sérieusement--avec l’air de
trouver cela si difficile à exprimer, que ma gravité et ma politesse
m’abandonnèrent à la fois et que j’éclatai de rire.
Mon aimable compagne ne le prit pas mal, elle rit avec moi, et quand
nous eûmes retrouvé notre sérieux, elle dit:
«Ainsi, vous trouvez mon cousin très ridicule d’avoir renoncé à cette
promenade? _Un peu timide peut-être?_
--Oh! non, répondis-je, seulement un peu prompt.
--Prompt!... _Mais que voulez-vous?_ Vous ne semblez pas comprendre son
embarras?
--Peut-être pas tout à fait, mais je vous assure que son embarras aurait
cessé entièrement s’il s’était promené avec cette jeune fille, suivie de
son groom; je ne doute pas qu’elle ne l’eût conduit à travers une de ces
belles réserves de faisans qui sont si intéressantes à voir, mais elle
eût été fort étonnée et surtout embarrassée, si votre cousin avait eu
l’idée de lui parler d’amour.
--Vous parlez sérieusement? dit-elle en me regardant en face avec
intérêt.
--Très sérieusement, répondis-je, je suis absolument sérieuse et, bien
que je ne connaisse pas les personnes dont nous avons parlé, je puis
vous assurer positivement que c’est seulement parce qu’il ne supposait
pas qu’un gentilhomme aussi bien recommandé que votre cousin fût capable
d’abuser de la confiance qu’il lui témoignait, que ce père anglais lui
permettait d’accompagner sa fille dans sa promenade du matin.
--_C’est donc un trait sublime!_ s’écria-t-elle. Quelle noble confiance!
Quelle confiance dans l’honneur! Cela rappelle les _paladins_
d’autrefois.
--Je crois que vous raillez notre confiante simplicité, dis-je; en tout
cas, ne me soupçonnez point, moi, de me moquer de vous; je ne vous ai
dit que la vérité pure et simple.
--Je n’en doute pas le moins du monde, répondit-elle; mais vous êtes, en
vérité, comme je l’observais tout à l’heure, supérieurement
romanesques...»