POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS.

Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit

sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes

anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne

puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont

plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles

d’Angleterre...

La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit

de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec

raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les

Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois

assez portée à croire que ce sont des maris plus polis.

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,

Mais j’entends là-dessous un million de mots.

Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces

manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les

désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je

serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût

jamais parlé malhonnêtement à une femme.

Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-même

_souverainement impertinent_, a dit _qu’il est connu qu’un homme ne

refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne_. Mais ce n’est pas

seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la

supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui

sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération

générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le

respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai

point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement

adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu

moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le

respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et

leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et

même de l’autorité des _contes moraux_, qu’il n’y ait pas beaucoup de

vertu là où il y a tant d’estime.

Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le

talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il

trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles

compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France,

on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sont _tant soit

peu Agnès_.

Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui

nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les

femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient

été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles

en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les

femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde.

[Illustration: LA MAUVAISE MÈRE

(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)]

Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui

sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très

désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et

peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il

arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le

paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer pour

_savantes_ que d’être rangées parmi celles qui sont _ignorantes_.

Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point

de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction.

Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce

qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque

sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas

bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies

d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le

génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que

savante.

C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il

suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas

aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire

ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce

sourire ou ce

[Illustration: LA CONVERSATION ANGLAISE

(Par Devéria) (Bibl. nat.)]

haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage

n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de

prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.

C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des

femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui

auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La

politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande

partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos

salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique

elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles

mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant

de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a

peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée

par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur

esprit, parfaitement intelligible.

Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la

littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et

les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des

personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être

dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la

société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le

caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un

siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins

frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation

littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun

astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis

XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît

à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage

dans ma chambre, au milieu des parfums.»

En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales

des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes

n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles

le même _genre d’esprit_ que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien

connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé,

et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui

tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties

essentielles sont restées les mêmes: une _petite-maîtresse_ est encore

une _petite-maîtresse_, et l’esprit d’une femme française est toujours

ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis

m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup

reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et

qu’elle se retrouvât au sein d’une _soirée_ de Paris, elle ne sentirait

aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le

faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes

d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de

politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient

guère...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 51 / 82 题