VIE DE MRS. TROLLOPE.--DATES DE SON VOYAGE A PARIS.--COMMENT NOUS AVONS
TRADUIT SA CORRESPONDANCE.--UNE ANGLAISE CHARMÉE PAR LA SOCIÉTÉ
FRANÇAISE.--QUI ELLE A VU.--«L’ODEUR DU CONTINENT».--LA POLITIQUE DE
MRS. TROLLOPE.--LE «PROCÈS MONSTRE».--LITTÉRATURE.
L’auteur des souvenirs de voyage que nous publions et d’une incroyable
quantité d’autres ouvrages (en tout 151 volumes), Frances Trollope,
naquit à Stappleton, Bristol, en 1780. Élevée à Heckfield-Vicarage,
North Hampshire, elle épousa, en 1809, Thomas-Anthony Trollope, avocat
et membre du New College à Oxford. En 1827, son mari se trouvait à peu
près ruiné; elle le quitta et partit pour Cincinnati avec son fils cadet
et ses deux petites filles. Mrs. Trollope était femme de ressources: en
conséquence, à peine arrivée aux États-Unis, elle y fonda une sorte de
bazar à l’européenne, dépensa 50.000 francs, et acheva rapidement de se
ruiner tout à fait. Pourtant les trois années qu’elle avait passées en
Amérique ne lui furent pas sans profit; elle en tira un livre, en effet:
_Usages domestiques des Américains_, qui parut en 1832 et attira fort
l’attention. Le tableau qu’elle y traçait des manières, défauts et
faiblesses des Yankees était si peu que les U. S. A. tout entiers s’en
sentirent indignés. Aussitôt, le livre se vendit à un nombre
considérable d’exemplaires. En réalité, les remarques satiriques de Mrs.
Trollope avaient un fond de vérité, mais elles étaient d’un pessimisme
et d’une sévérité excessifs. La bonne dame ne pardonnait pas aux
compatriotes des habitants de Cincinnati le dédain que ces derniers
avaient marqué à son magasin. Elle ne le leur pardonna jamais: tous ses
ouvrages sur la vie en Amérique sont gâtés par le même ressentiment,
car, bien qu’elle ait pu voir beaucoup de choses qui eussent eu besoin
d’amélioration, il n’est guère admissible, même pour les plus prévenus,
qu’elle en ait vu si peu qui méritassent des louanges.
[Illustration: MAIL E-POSTE]
En 1833, Mrs. Trollope publia un roman intitulé _The Abbess_ et, en
1834, un livre sur la _Belgique et l’Allemagne occidentale_, pays qui
semblent lui avoir mieux plu que l’Amérique, attendu que son grief le
plus sérieux contre l’Allemagne, c’est la fumée du tabac, dont l’usage
commençait alors à se répandre universellement chez nos voisins comme
chez nous, et contre l’odeur de laquelle elle s’élève avec une énergie
qui aurait mérité un meilleur sort.
Parmi ses romans, il faut citer le _Vicaire de Wrexhill_, 1837, la
_Veuve Barnabé_, 1839, et sa suite, la _Veuve remariée_, 1840; on y
trouve des tableaux de mœurs un peu conventionnels, mais pittoresques.
Parmi ses récits de voyage, on doit mentionner son livre sur _Vienne et
les Autrichiens_, paru en 1838, amusant, encore qu’un peu gâté par des
préjugés déraisonnables.
[Illustration: DILIGENCE]
En 1841, elle se rendit en Italie d’où elle rapporta une nouvelle étude,
moins bonne que les autres: _A Visit to Italy_, parue en 1842. C’est
qu’elle ne s’y est point tenue à la description des mœurs, et son style
ni son talent ne se prêtaient point du tout à dépeindre la beauté
italienne. Elle se plaisait pourtant à Florence; à partir de 1842,
chaque année elle y passa l’hiver, et n’habita plus l’Ecosse que durant
quelques mois de l’été. Toujours curieuse du monde, elle cherchait à se
procurer des relations en Toscane; dans une lettre du 7 septembre 1844,
qui nous a été conservée, et où il vante «l’amour particulier que la
célèbre femme de lettre anglaise porte à notre malheureuse patrie», l’un
des champions du Risorgimento, Terenzo Mamiani, recommande chaudement à
son amie, la marquise Torrigiani, Mrs. Trollope qui vient s’établir à
Florence avec son fils aîné et sa fille.
[Illustration: CABRIOLET DE PLACE]
C’est donc en Toscane que Frances Trollope composa pour vivre ses
derniers ouvrages. Ils sont inférieurs aux premiers; écrits à la hâte,
ils paraîtraient, je crois, peu lisibles aujourd’hui. Son mari était
mort près de Bruges en 1835. Elle-même expira à Florence le 6 octobre
1863, à l’âge de 84 ans, en laissant cinq enfants: trois filles et deux
fils, Antony et Thomas-Adolphus, qui tous deux suivirent la carrière des
lettres et dont le premier tint à Florence un salon qui eut de
l’influence.
* * * * *
Ce qui nous intéresse ici, c’est le voyage, qu’âgée de 55 ans, Mrs.
Trollope fit à Paris, au printemps de 1835, et dont elle a rédigé le
récit sous forme de lettres adressées à l’une de ses amies. Ces
lettres--qu’elles aient été envoyées ou non--ne sont point datées;
seules, la première porte la date du 11 avril 1835, et la dix-huitième,
celle du 6 mai 1835. Mais Mrs. Trollope nous apprend elle-même qu’elle
resta neuf semaines à Paris. C’est quand elle fut revenue à Londres
qu’elle publia ses lettres--en les faisant précéder d’une courte préface
(datée de «décembre 1835») et suivre d’un _post-scriptum_ ou
conclusion--sous le titre que voici:
Paris || and || the Parisians || in 1835 || by Frances Trollope ||
author of _Domestic manners of the Americans_. || _Tremordyn cliff_,
etc. || [Epigraphe:] «Le pire des états, c’est l’état populaire.»
Corneille. || In two volumes || Vol. I.[II.]= London:|| Richard Bentley,
|| New Burlington street || Publisher in ordinary to His Majesty. ||
1836. 2 vol. in-8º, de XV-418 et IX-412 pages[A].
* * * * *
[Illustration: CABRIOLET DE MAITRE]
Nous n’avons pas reproduit intégralement cette correspondance, car Mrs.
Trollope s’y montre souvent d’une verbosité qui dénoterait clairement
qu’on rétribuait son style «à la ligne», s’il n’était patent que toutes
les Anglaises d’un certain âge lui ressemblent sur ce point. Quoi qu’il
en soit, la bonne dame raisonne, elle «pense» (pour ainsi dire) à propos
de toutes choses avec une aisance redoutable, et plusieurs de ses
épîtres ne sont que les vues d’une philosophie qui devait paraître un
peu modeste même à des «insulaires» de 1835, ou des considérations sur
la morale, la politique et la littérature, dont le charme de nouveauté
s’est entièrement perdu, il faut l’avouer, depuis Louis-Philippe. C’est
pourquoi nous avons retranché--au reste en indiquant nos coupures par
des points de suspension--bien des développements et des commentaires
qui faisaient longueur, et de même, nous ne nous sommes pas cru obligé
de réimprimer une sorte de nouvelle dont l’ennui nous a paru
excessivement intolérable. Mais, si nous avons de la sorte coupé une
bonne part de l’idéologie politique et critique de Mrs. Trollope, en
revanche nous avons conservé toutes ses observations directes des faits
et ses comparaisons des usages de la France à ceux de l’Angleterre, où
elle révèle avec une ingénuité parfois bien délicieuse ce que la société
parisienne présentait déjà, aux yeux d’une lady comme elle,
d’irrésistible ensemble et de «shocking».
* * * * *
On verra, en parcourant les pages qui suivent, à quel degré Mrs.
Trollope est britannique, et c’est ce qui rend à tout moment ses
mémoires infiniment réjouissants pour nous. Qu’on lise, par exemple, le
chapitre où la décente lady traite de ce qu’il y a de choquant pour la
pudeur et la «délicatesse» anglaises dans les manières et les libres
propos à la parisienne,--ou bien le chapitre, où cette fille de
clergyman explique comment «le clergé d’Angleterre, ses respectables
épouses et ses filles si bien élevées», fréquente à Londres la «société»
et quels heureux effets cela produit sur la vertu mondaine. Avec quelle
conviction ne déplore-t-elle pas chez nous les progrès de «l’indecorum»!
De quel sérieux elle proteste à ses compatriotes que les «sociétés» où
elle a eu l’honneur d’être admise n’ont rien offert à ses observations
personnelles qui autorisât la plus légère attaque contre les mœurs du
monde parisien! Et tout cela est, certes, éminemment comique,--mais ce
qui est touchant, c’est de voir combien cette lady est séduite et
charmée par la simplicité, la gaieté spirituelle, la cordialité et ce
qu’elle nomme elle-même «l’effervescence» françaises.
En 1835, notre pays n’était pas aussi infecté d’anglomanie
qu’aujourd’hui. Il y avait encore chez nous de cette bonne grâce sans
cérémonie qui, avant la Révolution, donnait à la vie cette douceur dont
parlait M. de Talleyrand: «Dans aucun lieu de l’univers, il n’est plus
aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris», constate
Mrs. Trollope, tout de même que l’avait fait, au siècle précédent, le
voyageur sentimental de Sterne. En 1835, les gens du monde eux-mêmes
gardaient encore l’horreur française pour la roideur et la contrainte.
Ils étaient allègres sans aucun remords.
«J’ai vu--déclare notre lady--des hommes et aussi des femmes à cheveux
gris, assez ridés pour être non moins graves qu’un vénérable juge au
tribunal, mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter,
danser, valser et faire l’amour.»
Certes, il n’est plus guère de différence aujourd’hui entre les
gentlemen gourmés de Londres et de Paris. Mais nos dandys Louis-Philippe
n’arrivaient encore qu’à grand’peine à ce «flegme britannique» qu’ils
admiraient si fort. Ils échappaient mal à la vivacité nationale; en cas
de brouille, par exemple, il leur était malaisé de renoncer au plaisir
d’échanger des mots cruels, et ils réussissaient rarement à s’ignorer
tout à fait, comme ils font en Angleterre. Les relations mondaines aussi
gardaient beaucoup de la familiarité d’autrefois:
«J’ai vu une comtesse de la plus vieille et de la meilleure noblesse
recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec
autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais
portant sa livrée avaient passé les noms des arrivants du vestibule au
salon», note Mrs. Trollope avec étonnement; «et ce n’était pas le manque
de richesse,--ajoute-t-elle,--seulement, cocher, laquais, suivante et
tout ce qui s’ensuit, la comtesse les avait envoyés en course.»
A cette simplicité qui lui paraît admirable, et qui l’est en effet, la
bonne dame oppose la pompe, l’ostentation et la raide étiquette qui
régissent les relations sociales dans son pays. Et cent fois, elle
revient ainsi sur le plaisir de ces réunions quotidiennes, sans parade,
qu’ignorent ses compatriotes, sur le ton enjoué et familier de la
conversation et sur la bonhomie spirituelle des Parisiens.
[Illustration: LA VEILLÉE, PAR LÉON NOEL
(Collection J. B.)]
Il semble que les gens du peuple aient moins changé que les gens du
monde, depuis 1835. Mrs. Trollope vante en toute occasion la vivacité,
la gaieté et la bonne humeur de la foule parisienne. Le jour de la fête
du roi, elle va se promener aux Champs-Elysées; une immense cohue s’y
presse au milieu des baraques foraines, des théâtres en plein vent et
des vendeurs de limonade:
«Ce peuple mérite réellement des fêtes--ne peut-elle s’empêcher de
s’écrier;--il se réjouit si cordialement, et en même temps si
paisiblement!» Dans son enthousiasme, elle vante même la tempérance
populaire et jusqu’à la politesse des marchandes de friture.
Un autre jour, pour se rendre de Versailles aux «grandes eaux» de
Saint-Cloud, elle monte avec ses compagnons dans un de ces véhicules à
cinq ou six chevaux que l’on nomme aujourd’hui _tapissières_: les
voyageurs s’y entassent, ce qui n’empêche pas que les cochers ne
prétendent à faire entrer toujours de nouveaux clients dans leurs
voitures: «Rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des
efforts que faisait le conducteur pour remplir les vides», note la bonne
lady. Quand elle arrive à Saint-Cloud avec les milliers de personnes qui
viennent comme elle de Versailles, déjà les «grandes eaux» ont cessé;
«néanmoins, tout le monde parut aussi gai et content que si le spectacle
n’eût pas manqué». Et l’un des traits caractéristiques du public de chez
nous, c’est peut-être encore cette patience gouailleuse.
[Illustration: LES TUILERIES VERS 1835
(Coll. J. B.)]
Mais c’est au jardin des Tuileries que Mrs. Trollope se sent le plus
touchée par le goût français. La disposition même de ces charmants
jardins, leurs arbres taillés, leurs orangers en caisse, leurs massifs
de fleurs réguliers, tout cela l’enchante mieux, avoue-t-elle, qu’un
parc à l’anglaise, mais moins encore que le public qui y fréquente.
Certes, elle déplore que, depuis la révolution de Juillet, on y laisse
pénétrer tous ceux qui se présentent; auparavant, les factionnaires ne
permettaient d’entrer qu’aux promeneurs bien vêtus, et Mrs. Trollope
trouvait cela bien plus conforme au «decorum» vraiment. Pourtant, elle
ne cesse de chanter l’agrément qu’on y goûte, et elle passe ses
dimanches à observer la foule railleuse et gaie qui s’y presse et où
font sensation les républicains par les détails symboliques de leur
mise, comme les dandys par la noirceur invariable de leur chevelure et
de leurs favoris, mais surtout les polytechniciens par cette
ressemblance avec Napoléon, leur héros, à laquelle ils s’exercent et,
paraît-il, arrivent tous.
[Illustration: BOUQUETIÈRE
(Bibliothèque Nationale) (Gavarni)]
Enfin, que ce soit aux Tuileries ou dans les salons à l’heure des
visites, à Tortoni, sur le boulevard des Italiens, dans les restaurants
à 40 sous du Palais-Royal ou chez Mᵐᵉ Récamier, Mrs. Trollope célèbre la
grâce inimitable des Parisiennes. «S’il arrive que l’on rencontre une
femme habillée ridiculement, ce qui est très rare, il y a cinq chances
contre une pour que ce ne soit pas une Française», dit-elle; et elle
tente d’expliquer cette «élégance simple et parfaite», qui ne s’obtient
que dans «le seul pays du monde où l’on sache repasser», c’est-à-dire à
Paris, et qui désespère les étrangères.
«C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce
marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se
vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de
plus riche: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose
exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la
première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre
derrière le comptoir: «--Voyez ce que désire cette dame anglaise», et
cela (pauvre chère dame!) avant quelle ait pu prononcer un seul mot
capable de la trahir...»
Et c’est parce qu’elle a senti de la sorte le charme des Parisiennes et
le goût dont la moindre marchande ambulante compose ses bouquets de deux
sous ou noue les cerises qu’elle débite aux gamins dans la rue, que l’on
pourra excuser cette Mrs. Trollope, si même elle ne s’est pas toujours
doutée de l’impertinence qu’il y avait à placer (comme elle l’a souvent
fait) au-dessus de notre France son Angleterre. Elle savait bien notre
langue, à en juger par les phrases «parisiennes» dont elle parsème son
texte--nous les avons imprimées en italiques--et où l’on ne relève que
rarement des tournures un peu trop anglaises dans le genre de: «Mais
c’est un siècle depuis que je vous ai vu!» Grâce à cet usage qu’elle
avait du français, Mrs. Trollope put utiliser les lettres de
recommandation dont elle avait eu soin de se munir abondamment et qui
lui assurèrent l’entrée de cette société parisienne qu’elle trouve si
agréable.
[Illustration: CAMION]
Malheureusement, elle ne nous nomme guère les personnes qu’elle y
rencontra. Parmi les femmes du monde, elle cite en passant Mᵐᵉ Benjamin
Constant; ailleurs, elle conte comment elle connut Mᵐᵉ Récamier chez qui
elle causa avec Chateaubriand et entendit une lecture des _Mémoires
d’outre-tombe_. C’est dommage: on eût aimé à savoir quelle était cette
«dame métaphysicienne», notamment, qui lui tint des propos si abscons à
une soirée dansante, ou cette aimable personne qui désirait tant d’avoir
des éclaircissements sur «la manière de faire l’amour à l’anglaise», et
toutes les maîtresses des «maisons où elle était reçue», dont elle
dessine, sans les nommer, des croquis amusants. Et l’on aurait voulu
aussi qu’elle citât plus souvent les noms des hommes notoires qu’il lui
fut donné d’approcher, comme Lamennais, dont elle a peint un bon
portrait, ou comme Chateaubriand. Mais en 1835, on n’entendait pas le
reportage à la manière d’aujourd’hui. Aussi bien, nous pouvons nous
consoler de la discrétion de Mrs. Trollope, car l’intérêt de sa
correspondance est moins encore dans les portraits qu’elle y trace que
dans les observations sur les mœurs qu’elle y fait; et parce que l’on
trouve beaucoup plus souvent, dans les autres mémoires du temps, les
croquis des personnages en vue que des remarques comme les siennes sur
le déplaisir qu’il y a chez nous à rester jeune fille, et la honte que
sentent de leur triste état les vieilles demoiselles.
* * * * *
On trouvera au chapitre XXXIX un tableau enchanteur du boulevard des
Italiens, de ses bouquetières, de ses dandys, de ses promeneuses et du
glacier Tortoni. Au chapitre XXXI, Mrs. Trollope peint les illustres
galeries du Palais-Royal, dont la vogue commençait à céder à celle du
boulevard, et conte avec émotion comment elle fut dîner là dans un
restaurant à 40 sous où la cuisine lui sembla incomparable. Ailleurs,
elle célèbre le Luxembourg, le concert Musard, les Champs-Elysées, ou
bien elle fait un chaleureux récit d’un pique-nique à Montmorency. Mais
elle est sévère pour nos rues.
[Illustration]
En 1835, déjà la «voirie» parisienne était déplorable. Nos pères
connaissaient très peu les égouts, à peine les trottoirs, et point du
tout l’invention récente de M. Mac-Adam. La nuit, il leur fallait
chercher leur chemin à tâtons sous le lumignon jaune des réverbères à
huile, alors qu’à Londres le gaz brillait presque partout. Le jour, ils
se voyaient arrêtés à chaque pas par un encombrement, salis par quelque
vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcés, pour éviter
quelque chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui
coulait au centre de la chaussée mal pavée.
[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)]
C’est que les Parisiens, contrairement aux Anglais, aimaient le luxe et
ignoraient le confortable. La moindre petite bourgeoise de chez nous
possédait assez de choses luxueuses pour faire pâlir d’envie une grande
dame britannique, s’il en faut croire Mrs. Trollope. En revanche, elle
n’avait pas d’eau à volonté, car l’eau ne montait guère dans ces grands
immeubles à appartements que les Parisiens préféraient aux maisonnettes
à la mode de Londres, et les canalisations n’existaient point. C’était
le porteur d’eau qui procurait ce qu’il fallait de seaux pour la
cuisine, la toilette et le ménage; d’où Mrs. Trollope conçoit certains
doutes sur la perfection du ménage et de la toilette qui ne sont
peut-être point absolument injustifiés, et qui expliqueraient assez bien
ce que ses compatriotes appelaient alors, parait-il, «l’odeur du
continent»; mais elle a réellement tort de se demander ensuite si le
«raffinement» de son pays sur ce point n’indique pas que l’Angleterre va
tomber incessamment dans la décadence de la Grèce et de Rome.
* * * * *
En politique, en art, en littérature ou en morale, Mrs. Trollope est
réactionnaire. Voici pourquoi: c’est parce que les libéraux ne sont que
des whigs et qu’elle est elle-même une lady tory. Un gentleman fort
comique, qui vivait dans le même temps qu’elle et qui a laissé
d’amusants souvenirs, Thomas Raikes, était également tory parce qu’il
était tory; ne lui demandons pas d’autre raison, celle-là est d’un très
bon Anglais.
Si l’on tente d’approfondir les griefs de Mrs. Trollope contre les
libéraux français, ce qu’on démêle de plus clair, c’est qu’elle leur
reproche d’avoir favorisé les progrès de l’_indecorum_: en élevant des
barricades dans les rues, les insurgés de 1830 ont démoli celles de la
société, dit-elle, et l’on sent tout ce que cet argument a
d’irréductible. Néanmoins elle en aurait pu trouver pas mal d’autres.
En 1835, les «Trois Glorieuses» étaient récentes. On voyait toujours,
près des Halles, les tombeaux élevés aux «héros de Juillet». Au musée
d’Artillerie, on lisait encore une pancarte priant lesdits héros de
rapporter les fusils qu’ils avaient empruntés pendant l’émeute et qu’ils
n’avaient sans doute point eu, depuis, le loisir de rendre...
[Illustration]
Quel est le parti le plus généralement respecté en France? se demande
Mrs. Trollope. Elle passe en revue les légitimistes, les carlistes qui
diffèrent des légitimistes en ce qu’ils n’acceptent point l’abdication
de Charles X, les doctrinaires partisans de Louis-Philippe, et les
républicains dont elle fait des croquemitaines. (Elle ne dit pas un mot
du parti bonapartiste pour cette raison qu’il n’existait pas et que la
noblesse de l’Empire ne formait même pas un milieu spécial et comparable
aux milieux légitimiste, doctrinaire ou républicain.) On ne doit point
s’étonner si Mrs. Trollope répond à la question qu’elle s’est posée, que
le parti le plus estimé en France est celui des légitimistes. Toutefois,
elle ajoute prudemment: «Il ne faut pas déduire de cela que la majorité
des Français soit disposée à risquer son précieux repos pour rétablir
les Bourbons sur le trône», car chacun est trop heureux «de jouir en
paix de ses spéculations à la Bourse, des florissants restaurateurs, des
boutiques prospères et même de ses propres tables, chaises, lits et
cafetières». Et ici il semble bien qu’elle ait vu la vérité.
Certes, Louis-Philippe n’était encore rien moins que populaire, dans ces
premières années de «juste-milieu». Stendhal nous a dit dans _Lucien
Leuwen_ par quelles bordées de sifflets les provinciaux s’amusaient à
accueillir ses fonctionnaires, et Mrs. Trollope elle-même a remarqué
l’indifférence du peuple pour le souverain le jour de la fête du roi.
Par amour de la paix et de la tranquillité, la France avait accepté
Louis-Philippe, mais elle ne s’en était pas éprise: elle n’avait fait
avec lui qu’un mariage de raison. Elle lui demandait une administration
sage qui permit aux affaires de fructifier et à la nation de prospérer,
et Mrs. Trollope observe finement que rien n’était plus propre en 1835 à
offenser un doctrinaire que «l’expression du plus léger doute sur sa
chère tranquillité»: c’était à ce point que le gouvernement préférait
ignorer les émeutes et la manifestation à peu près quotidienne des
républicains à la Porte-Saint-Martin.
A ce qu’on réclamait de lui, Louis-Philippe répondit très bien. Quand on
voyait le roi-citoyen faire sa promenade à pied sur les boulevards, à la
façon d’un bon bourgeois à qui ne manque que sa dame et sa demoiselle,
tel que Mrs. Trollope nous le montre: le parapluie sous le bras, et
distingué seulement du commun des hommes par une innocente petite
cocarde à son chapeau, on ne saluait guère, mais au fond on n’était pas
fâché.--Et l’on ne doit pas oublier, non plus, que Louis-Philippe était
l’homme le plus spirituel de son royaume.--Malheureusement, il régnait
sur un siècle romantique, et il faut avouer que le «juste-milieu»
n’était pas très exaltant pour l’imagination... Comprimé, le romantisme
politique éclata, comme on sait, par cette révolution de
«quarante-huit», qui fut sans doute la plus niaise de toutes les
révolutions françaises.
[Illustration: MARIE DORVAL
(Gravure de Léon Noël) (Bibliothèque Nationale)]
Le grand événement qui passionnait l’opinion en ce printemps de 1835,
c’était le Procès-Monstre.
Depuis les «Trois Glorieuses», le parti républicain n’avait cessé de
s’agiter contre le gouvernement de Louis-Philippe, à qui il reprochait
d’avoir «escamoté» la République. Il était peu nombreux et dénué
d’argent, mais bien organisé en sociétés secrètes, et composé d’hommes
résolus: ouvriers luttant pour améliorer leur vie et étudiants enflammés
de lyrisme. Depuis 1831, les insurrections n’avaient pas cessé. En avril
1834 des émeutes éclatèrent dans diverses villes. Du 9 au 13 avril, les
ouvriers lyonnais tinrent tête à la troupe. Dès que la nouvelle de leur
soulèvement parvint à Paris, le 13 avril, les républicains de la
capitale commencèrent à faire des barricades; et un officier de la
petite armée que M. Thiers déploya contre eux ayant été blessé devant le
nº 12 de la rue Transnonain, ses soldats entrèrent dans la maison et y
massacrèrent tout, compris les femmes et les petits enfants. A
Lunéville, Grenoble, Marseille, Poitiers, etc., il y eut également des
troubles.
Le gouvernement résolut d’en finir et déféra 164 émeutiers, accusés
d’avoir comploté contre la sûreté de l’Etat, à la Chambre des Pairs
constituée en Haute-Cour de justice. Le _Procès des accusés d’avril_,
surnommé le _Procès-Monstre_, dura de mars 1835 à janvier 1836. On avait
interdit aux femmes l’entrée du Luxembourg; seule, paraît-il, George
Sand, vêtue en homme, put assister à quelques séances. Mais Mrs.
Trollope qui était une honnête lady, n’avait pas coutume de fumer des
cigares ni de revêtir des pantalons à pont: elle ne put entrer.
Toutefois elle donne une quantité de détails amusants sur l’état de
l’opinion et les précautions du gouvernement.
[Illustration: ANTONY: «ELLE ME RÉSISTAIT JE L’AI ASSASSINÉE!»
(Lith. de V. Adam) (Collection J. B.)]
En littérature, comme en politique, Mrs. Trollope est réactionnaire. Au
théâtre, ce qu’elle préfère, ce sont les pièces anciennes et même les
grandes coquettes de cinquante-six ans, telle l’illustre Mˡˡᵉ Mars. En
revanche, ce qu’elle déteste le plus c’est la nouvelle école des
romantiques, «l’école du décousu», comme elle l’appelle. On trouvera
plus loin quelques-unes de ses diatribes contre les «horreurs à la
mode»... Et vraiment elle n’y a pas tort.
Car, lorsqu’elle parle de la littérature romantique, Mrs. Trollope pense
presque toujours au théâtre. C’est sur ses pièces qu’elle juge Victor
Hugo. De la romancière George Sand, elle dit au contraire: «La dame qui
écrit sous ce nom ne saurait être rejetée, même par le défenseur le plus
austère des mœurs publiques, sans un soupir», et elle consacre tout un
chapitre à pousser ce soupir-là. Quant à M. d’Arlincourt, il est vrai
qu’elle se montre rigoureuse pour lui, mais vraiment ce vicomte était
trop ridicule. Encore un coup, ce ne sont pas les poèmes ni les romans,
mais les pièces de la nouvelle école que Mrs. Trollope appelle «les
horreurs à la mode».
Or, que vit-elle jouer pendant son séjour à Paris? _Charlotte Brown_, de
Mᵐᵉ de Bawr... Si elle «éreinta» de la belle manière cette consœur,
excusons Mrs. Trollope.--Quoi encore? _Le Monomane_, de Duveyrier,
mélodrame en cinq actes, à l’Ambigu. En ce temps-là, les mélodrames
étaient des pièces «littéraires»; on n’y allait pas du tout, en
souriant, pour pleurer, mais gravement, et on les trouvait sublimes. Si
vous connaissez _Le Monomane_ de Duveyrier, histoire abracadabrante d’un
procureur du roi agité de la folie du sang, intrigue mêlée de
somnambulisme, poison, assassinat sur la scène, et tout ce qui s’ensuit,
vous excuserez encore Mrs. Trollope de n’avoir pas admiré ce drame
autant que les «jeunes gens de Paris»; et vous lui pardonnerez
également, je pense, d’avoir un peu ri à la _Tour de Nesles_, de
Gaillardet et Dumas, qui en 1835, ne passait pas moins que _Le Monomane_
pour une pièce de haute littérature.
[Illustration: LA TOUR DE NESLE: «REGARDE ET MEURE»
(Lithographie de V. Adam) (Coll. J. B.)]
Enfin, pour tout achever, la pauvre femme vit jouer le _Roi s’amuse_ et
_Angelo, tyran de Padoue_, de Victor Hugo. On venait de faire autour de
la première représentation d’_Angelo_ une réclame incroyable. Le
Théâtre-Français avait engagé spécialement Mᵐᵉ Dorval pour figurer aux
côtés de Mˡˡᵉ Mars... Cette fois encore, peut-on en vouloir à Mrs.
Trollope de se livrer à d’innocentes plaisanteries sur ce «tyran pas
doux du tout», qu’elle trouve ridicule non sans raison, et a-t-elle tort
lorsqu’elle constate que Victor Hugo a parfaitement réussi à mêler le
tragique au comique, car la «catastrophe se produisant par le moyen du
poignard et du poison, la pièce est une tragédie _sans contredit_, mais
les incidents et les dialogues ayant été traités dans l’esprit le plus
gai, cette même pièce est sans faute une comédie»?
En ce temps-là, on s’amusait beaucoup des quatrains comme celui-ci:
Où, ô Hugo! jucheras-tu ton nom?
Justice encor faite que ne t’a-t-on?
Quand donc, au corps qu’académique on nomme,
Grimperas-tu de roc en roc, rare homme?
C’était drôle... Pardonnons au vieux classique qui blasphémait de la
sorte notre Hugo: sans doute il n’avait pas lu les _Feuilles d’automne_,
et c’était peut-être un spectateur d’_Angelo_.