Me voilà toujours dans cette petite ville, attendant que monsieur soit
rentré. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai entendu que c'était pour
une promenade. J'ai eu de l'humeur parce que, voyant que j'allais être
seul toute la journée et m'ennuyer dans un endroit qui n'est guère beau,
j'ai demandé à monsieur si nous y resterions longtemps.
--Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit d'un air indifférent.
Je me suis enhardi à lui dire que c'était pour pouvoir recevoir des
nouvelles de ma famille, et que, si je savais où nous allions, je
donnerais mon adresse à ma femme.
--Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous êtes marié?
--Oui, monsieur le comte, que je me suis hasardé à lui répondre.
--Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le comte_?
Et alors moi:
--C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien maître. Si je savais
comment je dois parler à monsieur...
--Et vous avez des enfants peut-être?
--J'en ai trois, deux garçons et une demoiselle.
--Et où est votre famille?
--A Paris, monsieur le marquis.
--Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le marquis_?
--Parce que mon avant-dernier maître...
--C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai où nous allons
quand je le saurai moi-même.
Là-dessus, il a tourné les talons et le voilà parti.
Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas à ce qu'il fait, ou
s'il a eu l'idée de se moquer de moi, mais je commence à être inquiet.
On voit tant d'aventuriers sur les chemins, que j'aurais bien pu me
tromper sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe de
près. Ce n'est pas tant pour le risque à courir du côté des gages que
pour la honte d'être commandé par un homme sans aveu. Il y a du monde
fait pour commander aux domestiques, mais il y en a aussi qui
mériteraient de servir ceux qui les servent, et c'est une grande
mortification d'être dupé par ces canailles-là.
Mauzères, 22 août.
Nous voilà dans un joli château, ou plutôt une jolie maison de campagne,
chez un ami de monsieur, qui est auteur et baron. Ce n'est pas
très-riche, mais c'est confortable, comme disait mon milord, et la
manière dont on a reçu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec lui.
Il était temps, car il me donnait bien des doutes. Et puis c'est un
homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a aucune conversation avec les
gens, et qui est si distrait par moments, que les talents qu'on a sont
en pure perte. Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a
rien de flatteur.
Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de la maison. Ils
sont tous du pays et ne le connaissent pas. C'est, d'ailleurs, des gens
fort simples et sans éducation qui leur facilite de causer.
Je saurai demain à quoi m'en tenir, car je servirai à table. Ce soir,
j'avais un grand mal de dents, et monsieur m'a dit:
--Reposez-vous, Comtois.
C'est ce que je vas faire.
Narration.
L'espoir de M. Comtois fut trompé. Il servit à table le lendemain; mais
le baron de West s'était absenté. M. d'Argères n'avait pas l'habitude de
parler seul en mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avancé que le
premier jour.
Le baron de West était effectivement un littérateur assez distingué. Il
paraît qu'il regardait son hôte comme un excellent juge, car il le reçut
à bras ouverts et se fit une fête de le garder toute une semaine. Une
lettre reçue dès le matin du second jour le forçant d'aller passer
vingt-quatre heures à Lyon pour des affaires importantes, il lui fit
donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait et se constituerait maître
de la maison en son absence.
D'Argères ne se fit guère prier, bien qu'il ne fût pas étroitement lié
avec son hôte. Il savait qu'en usant et abusant au besoin de son
hospitalité, il pourrait toujours considérer le baron comme son obligé.
Le baron voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien
il lui importait que d'Argères en goutât le fond et la forme, et
s'associât complétement à la pensée qui avait dicté cet ouvrage.
Lettre de d'Argères.
Château de Mauzères, par Tournon (Ardèche).
Mon bon camarade, sache enfin où je suis. J'ai bien employé mon temps de
repos et de liberté. J'ai parcouru la Suisse, j'ai gravi des glaciers,
je ne me suis rien cassé. J'ai laissé pousser ma barbe, je l'ai coupée;
je n'ai rien lu, rien écrit, rien étudié. Je n'ai pensé à rien, pas même
aux belles Suissesses, qui, par parenthèse, ne sont belles que de santé,
et montrent de grosses vilaines jambes au bout de leurs jupons courts.
Je suis revenu par Genève et Lyon. J'ai renvoyé Clodius, qui me volait;
j'ai pris un domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de
pédant. Je me suis mis en route pour la Méditerranée, et je m'arrête
chez notre baron, qui se trouve sur mon chemin. J'y suis seul pour le
moment, et je ne m'en plains pas. C'est toujours le plus galant homme du
monde; mais, quand il m'a parlé beaux-arts et qu'il m'a montré ses
cahiers, j'ai eu bien de la peine à cacher une grimace abominable. Il
faudra pourtant s'exécuter, entendre, juger, promettre. Ce ne sera
certainement pas mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile
tout pur, que ça ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le mouvement,
l'imprévu, enfin le délicieux _rien faire_, si rare et si précieux dans
une vie agitée et souvent assujettie.
J'ai encore deux jours de répit, parce qu'il a été forcé de s'absenter,
et j'en vas profiter pour m'abrutir encore un peu à la chasse. Mais je
t'entends d'ici me dire: «Pourquoi chasser? pourquoi te donner un
prétexte, quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de
t'égarer dans les sentiers?» Tu as bien raison. C'est lourd, un fusil,
et ça ne tue pas; du moins je n'en ai jamais rencontré un qui fût assez
juste pour moi. Peut-être qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais
j'ai si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main dessus.
Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras, etc.
* * * * *
Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argères, qui ne contenait
qu'un détail d'intérêts matériels, et nous passons au journal de
Comtois.
Journal de Comtois.
Mauzères, 23 août.
J'éprouverai ici beaucoup d'ennuis si ça continue. Monsieur m'avait dit
qu'il me ferait copier, et il ne me donne rien à faire. Sans doute qu'il
a un emploi quelconque à Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa
correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle n'est pas
conséquente. Il est fumeur et flâneur. Il a toujours l'air de rêver, et
je crois qu'il ne pense à rien. Il se sert lui-même, ce qui me donne
l'idée qu'il est égoïste et ne vent dépendre de personne. Le pays où
nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures. C'est un désert
où il n'y a que des rochers, des bois, des eaux qui tombent des rochers,
et pas une âme à qui parler, car il règne dans le pays une espèce de
patois, et les gens sont tout à fait sauvages.
La maison est agréable et bien tenue. Le vin est rude. Le cocher est
très-grossier. M. de West est assez riche et fait des ouvrages pour son
plaisir. On dit qu'il y met beaucoup d'amour-propre. Sans doute que
monsieur se mêle d'écrire aussi, car le valet de chambre m'a dit que son
maître lui avait dit:
--Vous me donnerez des conseils.
Mais je ne crois pas monsieur capable d'écrire avec esprit. Il aime trop
à courir, et, d'ailleurs, il parle trop simplement.
C'est toujours un travers de vouloir écrire après M. Helvétius, M.
Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont fait la gloire de leur siècle.
Tout ce qui peut être écrit a été écrit par des gens très-illustres, et,
comme disait une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les lettres
à ses amis, il n'y a plus rien de nouveau à imprimer. Au moins, si ces
messieurs s'occupaient de politique! C'est un horizon qui change et qui
vous présente toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il faut
aller à la cour, et je ne crois pas que monsieur soit assez considérable
pour y être reçu. Le mieux, c'est de cultiver la philosophie quand on a
le moyen. Ce serait mon goût, si j'avais des rentes, et si ma femme ne
dépensait pas tout.
Narration.
Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir être philosophe, son
maître se promenait. Il revenait, à l'entrée de la nuit, en compagnie
d'un garde-chasse qu'il avait rencontré et qui lui était fort utile pour
retrouver le chemin du manoir de Mauzères, lorsqu'en passant au bas d'un
petit coteau couvert de vignes, il remarqua une faible lueur qui
blanchissait ce court horizon.
--Est-ce la lune qui se lève? demanda-t-il à son guide.
Le guide sourit.
--Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lève du côté où le soleil se
couche.
--C'est juste, dit d'Argères en riant tout à fait de son inattention.
Qu'est-ce donc que cette clarté?
--Ce n'est rien. C'est une maison qui est par là tout juste au revers du
coteau. C'est la maison de _la Désolade_.
--_La Désolade_? Voilà un nom bien triste.
--Dame! c'est un nom qu'on lui a laissé comme ça dans le pays, à cause
de la pauvre dame qui y reste. C'est une jeune femme très-jolie, ma foi,
qui a perdu son mari après six mois de mariage et qui ne peut pas se
consoler. Elle est malade et comme égarée par moments. On a même peur
qu'elle ne devienne folle tout à fait.
--Attendez! reprit d'Argères, qui, en suivant son guide sur le sentier,
s'était un peu rapproché de la demeure invisible, je crois que j'entends
de la musique.
Ils s'arrêtèrent et firent silence. Une voix de femme et un piano sonore
faisaient entendre quelques sons, emportés à chaque instant par la
brise. Dans les membres de phrase qui parvinrent à l'oreille exercée de
d'Argères, il reconnut l'air admirable du gondolier dans _Otello_:
Nessun maggior dolore, etc.
«Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler le temps heureux
dans l'infortune.»
* * * * *
D'Argères, avec son air insouciant et son besoin momentané d'oublier
l'art, était artiste de la tête aux pieds. Il fut vivement impressionné
par ces trois circonstances: le nom de _Désolade_ donné à la maison ou à
la personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la voix, l'accent
de la chanteuse, qui, soit en réalité, soit par l'effet de la distance,
exprimaient avec un charme infini la plainte d'une âme brisée. Un moment
il faillit laisser là son guide et courir vers cette maison, vers cette
plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par la crainte de voir une
folle. Il avait, pour le spectacle de l'aliénation, cette peur
douloureuse qu'éprouvent les imaginations vives.
D'ailleurs, il était harassé de fatigue, il mourait de faim.
--Et, après tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour rêver
l'honneur, souvent trop facile, de consoler une veuve inconsolable.
Il retourna donc au manoir très-philosophiquement. Néanmoins, il ne se
sentit plus disposé à interroger le garde-chasse. Il lui semblait que la
prose de ce bonhomme ferait envoler la rapide impression poétique qu'il
venait de recueillir.
Journal de Comtois.