Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher la sanction de la
pensée qui me le dicte, dans un coeur ami, non en l'importunant de mon
projet, mais en pensant à lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'âme
que je sais la mieux disposée à entrer dans mon sentiment.
Vous qui avez exprimé sur la scène tant de fortes et touchantes nuances
de la passion, vous n'êtes pas seulement à mes yeux une artiste célèbre,
vous êtes, comme femme de coeur et de mérite, le meilleur juge des
sentiments élevés et chaleureux que je voudrais savoir peindre.
C'est donc à vous que je songe comme au lecteur le plus capable
d'apprécier la sincérité de mon essai, et d'y porter l'encouragement
d'une foi semblable à la mienne. Quand vous lirez ce roman, quand il
sera écrit, il est bien certain que l'exécution ne me satisfera pas, et
que, comme d'habitude, je n'aurai pas réalisé la conception qui
m'apparaît vive et riante au début. C'est pourquoi je veux vous en
dédier l'_intention_, qui en fera probablement toute la valeur.
Cette intention, la voici. Si je m'en éloigne, j'aurai mal rempli mon
but.
L'amour est l'intarissable thème qui a servi, qui servira toujours, je
crois, aux créations du roman et du théâtre. Pourquoi s'épuiserait-il?
Il y a autant de manières de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a
de types humains sur la terre. L'amour du poëte, l'amour du savant,
l'amour du pauvre et celui du riche, celui de l'homme cultivé et celui
de l'ignorant, l'amour sensuel et l'amour idéaliste, tous les amours de
ce monde enfin ont chacun sa théorie ou sa fatalité.
Les belles âmes peuvent seules approcher de la plénitude des affections.
Je ne les crois pas tellement rares, que leur puissance paraisse
invraisemblable.
Cependant, on voit souvent, dans les romans, les grands amours naître
dans des types trop exceptionnels ou dans des situations trop
particulières. On n'admet pas souvent que l'homme vivant dans le monde
et jouissant de toute la manifestation de ses facultés, s'attache à un
sentiment unique. On choisit les _amoureux_ dans la classe des rêveurs,
des solitaires, des enthousiastes sans expérience, des natures
incomplètes ou excessives. C'est le scepticisme et la raillerie du
siècle qui causent souvent cette timidité d'auteur.
Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que beaucoup de
sceptiques savent, ce que nous savions nous-même être vrai, au milieu et
en dépit des doutes chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas
une infirmité, l'amère ou la pâle compensation de l'impuissance
intellectuelle, de l'inaptitude à la vie collective et sociale. Ce n'est
pas non plus une virginité tremblante, un appétit violent qui se cache
sous les fleurs de la poésie. C'est bien plutôt une maturité jeune, mais
solide, de l'esprit et du coeur; une force éprouvée, une plage où les
flots montent avec énergie, mais qu'ils n'entraînent pas dans les
abîmes.
Quoi qu'il résulte de ce dessein, que ma plume le trahisse ou le
complète, sachez, noble et chère amie, que je l'ai formé en songeant à
vous.