LECONTE DE LISLE.

Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, éclaire l'étroit sentier

qui passe au milieu des hautes fougères brûlées. Les chênes noueux,

rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis,

se chauffant à ce paie soleil de rêve. Rien ne bouge. Les lapins et

les lièvres, qui, au matin, vont broutant dans la rosée, et, le jour,

traversent furtivement le chemin, pelotonnés au fond des terriers,

attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fossés. Sur

la mousse, à gauche, une grande forme noire est étendue immobile.

Soudain, une brise froide se lève et fait frissonner les fougères et les

rares feuilles sèches restées aux arbres; un hibou quelque part, tout

près, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lève,

c'est un homme. La lune éclaire en plein son visage décharné, où deux

grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants

dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misérablement vêtu;

sa veste d'alpaga, jadis noire, tournée au vert, est bien légère par

cette nuit de fin décembre; son pantalon est déchiré dans le bas. En

même temps que son gros bâton, il ramasse un chapeau de paille défoncé

qu'il met sur sa tête, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et

pitoyable, dans la route blanche.

--Sacré froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour

les réchauffer. Quand je pense qu'à cette heure il y a des gens bien

vêtus, bien au chaud dans des maisons fermées, étendus sur des fauteuils

rembourrés, devant un feu brillant, digérant quelque bonne dinde

truffée, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le

tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les

lapins, les, chouettes, ça a des terriers, des nids, ça mangé à sa faim!

Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enragé, féroce comme

les loups, mes frères, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant

pis! Je ferai comme eux, et gare à qui me résistera! J'ai des dents

longues, des crocs, moi aussi; je suis affamé, je veux manger, me

repaître et jouir à mon tour... Assez, assez d'hésitations, Jean, mon

garçon, assez de scrupules, de bêtises!

Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que

mes habits en loques cachent à peine mes os! Comme c'est juste, ça!

Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des

risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc

dessus qui met les gens en défiance? Verrait-on sur mon visage... Bah!

des blagues!

Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a poussé au mal vit heureux, riche,

sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout

quitté; plein de bonnes idées, je venais demander pardon à ma mère et

passer le restant de ma vie avec elle. J'étais décidé, oui, Dieu m'est

témoin, bien décidé à devenir un bon sujet, à travailler dur pour

réparer le mal que je lui ai fait. Après un voyage terrible, où je me

suis crevé, privé de tout, pour ne pas arriver à elle les mains vides,

je cours à la Terrucole. Malédiction! La maison est fermée, la voisine,

mère de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amériques avec son

père. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mère. Il y

a des années qu'elle a quitté le pays: Je descends dans la plaine, je

fouille les environs à dix lieues à la ronde, je questionne tout le

monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Désespéré,

sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me

tournent le dos. Comment donc! le fils à la Jeannotte, qui a volé son

patron à Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galérien, alors? Ouste! à

la porte, et plus vite que çà! Je veux parler, expliquer: on ne m'écoute

même pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe où,

n'importe comment, cuisinier, domestique, garçon boucher, commis,

manoeuvre; partout la même grimace en voyant ma tête, toujours la même

question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des

papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrétiens-là,

plus féroces, plus cannibales que les cannibales, là-bas, à la Nouvelle.

Au moins, ceux-là, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors,

quoi, faut voler encore pour vivre?

Pourtant, je n'étais pas méchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous

les jours et un peu d'amitié, j'étais content. Je n'aurais fait tort à

personne. Mais c'était trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voilà

quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?

L'homme s'était arrêté. Son regard fou semblait s'attacher à un

interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chêne et le

secouait comme pour en obtenir une réponse. Brusquement, il le lâcha,

reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.

J'ai tendu la main, j'ai mendié de maison en maison: on me jette un

vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais

prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne

t'arrête pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois

la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misérable!

Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai

pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte,

maintenant. J'en ai assez, de mâcher de la vache enragée, de tremper des

croûtes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou

des châtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites

bêtes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont

trop de tout, jusqu'à en être malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas

mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne

durera pas et que, bientôt, il y aura un grand chambardement, qu'alors

pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout

le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale

machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien

tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-même qui me pousse au mal? Eh

bien! va pour le mal!

Voici le petit bois, là, sur la hauteur. Mais où est la maison de la

vieille? Elle est calée, m'a-ton dit, la sorcière! Paraît qu'elle a un

magot caché quelque part dans la baraque. Sacrée égoïste! Pourvu qu'elle

aille à la messe! Je me cacherai, puis, dès qu'elle aura détalé, ni vu,

ni connu, j'enlève la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai

rencontré personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les

lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achète habits, chapeau,

souliers, je vais chez un perruquier et me voilà honnête homme; je

trouve un emploi, je suis sauvé! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux

tourner l'oeil dans un coin pour être ensuite ramassé comme une charogne

par quelque paysan ivre revenant du marché? Si je rate le coup, j'ai ici

un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps,

alors, de lui faire dire deux mots à mon oreille.

Bon! la lune se cache: un témoin gênant de moins. Cette petite lumière,

là-bas, ce doit être la maison. Allons, courage! Examinons les lieux

et attendons. Si elle n'allait pas à la messe, tout de même! Bah! ces

bicoques, ça ferme à peine, et les vieilles, c'est faible, ça ne se

défend pas. Oui, et c'est là le chiendent, ça pleure, ça tremble... Elle

est capable de passer comme un poulet. Je la bâillonnerai, d'abord, sans

lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai,

je lui expliquerai... Pour qu'elle te dénonce, après, et te fasse

prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans

la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute.

Observons...

Jean était arrivé sur le sommet de la butte couverte de chênes

dépouillés, sorte de belvédère naturel d'où l'on apercevait vaguement la

plaine de Bilhère perdue dans la nuit. Quelques lumières se détachaient

dans les ténèbres. Derrière le bois, accotée à lui, une petite maison

s'élevait, modeste et solitaire. Posée de champ sur le sentier, elle

offrait aux passants son étroite façade blanche percée de deux fenêtres,

son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque côté

comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrés de légumes bien

cultivés, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, où était

la porte d'entrée. On distinguait les formes irrégulières d'un bûcher

et d'un poulailler derrière la maison. Une faible lueur éclairait la

fenêtre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du

jardinet, s'approcha et regarda.

--Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle déveine! Je ne savais pas cela!

Allons, un autre poulet à ficeler!

Deux personnes, en effet, étaient assises dans l'âtre de la petite

cuisine proprette: une fillette de dix ans à peu près, blonde, menue,

jolie, et une femme âgée, vive encore d'allure, mais le front entouré de

bandeaux entièrement blancs.

Où donc le misérable a-t-il vu ces traits réguliers, si délicats, mais

si ridés qu'ils en sont effacés, comme un dessin couvert de mille fines

ratures?

Elles sont charmantes à voir ainsi, l'aïeule, sans doute, et la

petite-fille: la première, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un

escabeau de bois tout près, tout près. L'enfant, tournée vers la femme,

les coudes appuyés sur ses genoux, une main sous son menton, lève sur

elle son gentil visage confiant et présente ses pieds nus à la flamme.

Les lèvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire.

L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que

la voix est pure et fraîche encore! Le coeur du malheureux est chaviré.

Où a-t-il entendu cet air-là? Il semble monter en lui d'un passé

lointain, lointain, traverser et écarter des brumes amoncelées.

Brusquement le voleur tressaille des pieds à la tête, le souvenir lui

revient: c'est un Noël et c'est sa mère qui le chantait jadis! Il faut

qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant

sur le bûcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de bêtes,

il pénètre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse

derrière le grand lit dont les rideaux à carreaux bleus et blancs

le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes,

absorbées l'une par l'autre, ne s'aperçoivent de rien.

--Encore, Maï, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres

Noëls?

--Si fait, j'en connais un autre, un seul.

--Pourquoi ne me l'as-tu jamais chanté?

--Parce que cela me faisait trop de peine.

--Il est vilain, il est triste?

--Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai

perdu.

--Ton pauvre mari, n'est-ce pas?

--Non, pas mon mari.

--Ta défunte mère?

--Non plus.

--Qui donc, alors?

--Un enfant.

--Que tu aimais beaucoup?

--Beaucoup.

--Gentil?

--Très gentil.

--Grand comme moi?

--Plus grand.

--Blond, lui aussi?

--Bien plus blond que toi, les cheveux plus dorés.

--Mais il n'était pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant

que moi, dis, Maï?

--Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-là, justement, auquel je

chantais ce Noël.

--Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant?

--Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine.

--Je comprends, il est mort.

--Non, il n'est pas mort.

--Alors, où il est?

--Il est parti.

--Bien loin?

--Très loin.

--Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui?

--Ce soir, au contraire, c'est drôle, je ne sais pas pourquoi, j'ai

envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main là, sens

tu comme il tape fort?

--Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours?

--Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle

raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a

besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler.

--Mais je ne l'ai jamais vu «à» ton fils?

--Non. Il était parti avant que je ne t'aie trouvée.

--Tu l'avais aussi trouvé à la Terrucole, dis, Maï, au pied de la croix,

comme moi?

--Oh! non! C'était mon propre enfant.

--Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant?

--Oui, oui, migue[18], calme-toi.

--Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait

là-haut, quand nous étions à la maison blanche et que les maynades[19]

me montraient du doigt en m'appelant «fille des hades», «filleule des

broutches», «broutchine». Elles s'échappaient quand je m'approchais

d'elles pour jouer. Elles étaient méchantes et je suis bien contente

d'être partie.

[Note 18: Amie.]

[Note 19: Petites filles.]

--Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chérie.

--Et tu m'aimes autant que ton petit garçon?

--Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie.

--Oui; mais tu l'aimes plus «à» lui, dis?

--Non. Seulement toi, tu es là, je t'embrasse, je puis te soigner; lui

est loin; il est seul, peut-être, il n'a personne pour l'aimer; alors,

tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui

manque.

--C'est vrai. Alors il était bien, bien gentil, ton petit garçon? Aussi

gentil que moi?

--Oh! oui!

--Comment s'appelait-il?

--Jean, mais je l'appelais Yanoulet.

--Comme cela, il n'est pas mort? Il _s'est en allé_? Pauvre Yanoulet, je

l'aurais bien aimé s'il était resté. Je n'aurais pas été toujours seule;

nous serions descendus à l'école ensemble, comme Jacques et Marie de

Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi,

je ne voudrais pas te laisser, jamais.

--Si, il m'aimait bien, mais il a été entraîné par de mauvais camarades,

il a fait des vilaines choses et n'a pas osé revenir me trouver. Il est

parti et je ne sais pas où il est.

--Tu ne sais pas où il est? Il ne t'a rien envoyé dire, donc? Oh!

pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai été méchante, je viens vite

te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps

que cela est arrivé?

--Très, très longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept,

maintenant.

--Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi!

Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant

qu'il soit parti. Mais toi, Maï, ça t'a fait de la peine?

--Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne

t'avait pas donnée à moi, si je ne t'avais pas trouvée, pauvrine, toute

faible et mignonne, ayant tant besoin d'être soignée et aimée, je serais

morte de chagrin.

--C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je

dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque

tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si

blancs, si blancs qu'on dirait que tu es très, très vieille, et que tu

as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garçon, je t'en

prie, Maï. Je n'en parlerai à personne et je te consolerai. Quand j'ai

un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi

aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis?

--Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions près de la

Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau.

--Oui, il y avait devant de gros châtaigniers.

--Cette maison, avec la terre qui l'entourait, était le bien que mon

pauvre homme m'avait laissé en mourant. Je vivais là, avant ton arrivée,

bien seule, cultivant le jardin, le champ, récoltant mes châtaignes,

élevant quelques bêtes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais

avec moi mon Yanoulet. C'était un si bel enfant! Je l'avais nourri de

mon lait deux ans passés; tout le monde l'admirait quand je descendais

au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint était rose et

blanc comme celui d'un Jésus de cire, ses cheveux, blonds et bouclés,

comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et «connu»[20],

«escarabillat»[21], gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de

plus que son âge; ses jambes et ses bras étaient de vraies curiosités

tant ils étaient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais à vendre

mort âme pour lui. Il était tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est

pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait,

mon «hilhot», je le voulais; j'étais faible. Je ne savais pas, alors,

qu'on peut faire autant de mal en étant bon qu'en étant méchant, plus,

même, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant

beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'était tout, que, lorsqu'on

aimait et qu'on ne pensait pas à soi-même, on ne pouvait mieux faire. Il

faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gâter ceux qu'on aime. Moi,

j'ai gâté mon fils. J'étais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant

manqué, enfant, à moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais

besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail

de la terre trop pénible; il voulait être un monsieur à paletot; sa

grand'mèro, qui vivait alors, lui avait mis cette idée dans la tête.

Je lui ai cédé, pour notre malheur. Si je lui avais résisté, il serait

encore auprès de moi, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Qui

sait, pourtant? Faut croire que c'était la volonté de Dieu, car rien

ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le curé! Enfin, que

veux-tu! J'ai envoyé mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le désirait

tant, apprenti dans un grand magasin. Là il a fait de mauvaises

connaissances, il a été entraîné à mal faire, il s'est perdu, puis il

est parti.

[Note 20: Éveillé, qui a de la connaissance.]

[Note 21: Dégourdi.]

--C'était bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement

t'embrasser ni te demander pardon. S'il était venu te trouver tout de

suite, tu lui aurais pardonné, n'est-ce pas, Maï, comme à moi quand je

n'ai pas été sage?

--Bien sûr; mais il n'a pas osé revenir, il avait honte. Je le connais,

moi, il est bien mon fils; il aurait préféré mourir plutôt que de voir

mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il était

si doux, si gentil, avant cela! J'en étais si orgueilleuse! C'était

mal, vois-tu; les mères ne devraient jamais être orgueilleuses de leurs

enfants, ça porte malheur. Il ne m'écoutait pas beaucoup, c'est vrai,

mais j'étais si faible, aussi! Il m'aurait demandé la lune, je crois que

j'aurais essayé de la lui donner. Toutes les veillées de Noël, quand

il était petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des

cantiques, comme à toi.

--Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi?

--Surtout celui-là. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand

nous arrivions au dernier couplet.

--Je voudrais bien le connaître, ce Noël. Cela te ferait-il beaucoup,

beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles.

--Non, non; ce soir, au contraire, ça me fera plaisir. Je vais te le

chanter; une autre fois, peut-être, je ne le pourrais plus. Alors,

écoute bien.

Entre le boeuf et l'âne gris

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins.

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre la rose et le souci

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre les deux bras de Marie.

Dort, dort, dort le Fruit de Vie.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre deux larrons sur la croix,

Dort, dort, dort le Roi des Rois.

Mille Juifs mutins,

Cruels, assassins,

Crachent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tête d'anjoulin[22],

que, lui aussi, serait un larron!

[Note 22: Petit ange.]

--Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Maï?

--C'est un voleur.

--Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant,

Yanoulet, n'était pas un voleur?

--Hélas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le

croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je

reconnaisse la vérité: on l'a pris emportant un paquet qui n'était pas

à lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'était pas

coupable, serait-il parti comme cela?

--Un voleur, un de ceux qu'on amène en prison, entre deux gendarmes? Oh!

Maï, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je

ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empêcheras? Tu ne m'as pas

gâtée au moins, moi? Mais... qui est là? Il m'a semblé entendre quelque

chose, comme un soupir.

--C'est une bête dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue

dans l'étable. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, là!

--Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur!

--Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans

la volonté du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne

devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me

vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai

conservé, après la vente de la maison, je le tiens toujours prêt au cas

où il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et

en filant nous suffit amplement, à toi et à moi, avec les légumes du

jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je

commence à ne plus l'espérer.

--Comment, ce méchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc

pas fâchée «après» lui?

--Fâchée, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mère, vois-tu, ne

peut pas rester longtemps fâchée après son enfant.

--Mais, pense donc, voler, c'est très, très laid! Moi, si j'étais toi,

je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne

voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit!

--Non, non, c'est le vent! Il s'est levé et «burle[23]» comme à la

Terrucole.

[Note 23: Hurle.]

--C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la

Terrucole, eh! Maïotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire.

--Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait volé

son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en

t'appelant «la fille des hades», moi, on m'appelait «la mère de Jean le

voleur». Ah! j'ai bien pleuré, bien souffert! Monsieur le curé cherchait

à me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils

n'étaient pas les miennes, ça n'y faisait rien: elles me pesaient comme

si je les avais faites moi-même, plus encore. Tu ne te doutais pas de

cela, toi, tu étais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu

comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramassé mon argent, nos

affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette

maison écartée, sur cette colline d'où l'on voit la plaine et qui me

rappelle la Terrucole. J'ai changé de nom, personne ne sait qui je suis;

les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre,

ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient.

--Mais, Maï, si ton petit garçon revenait et allait te chercher à

ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il «se»

penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre!

--J'ai prévu cela, tu peux croire. J'ai dit où j'allais à mon amie, la

seule qui me soit restée fidèle dans mon malheur, tu sais, la mère du

grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons[24], près de chez nous. Je

lui ai tout bien expliqué au cas où l'on demanderait après moi; je lui

ai même remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait

besoin.

[Note 24: Carrefour.]

--Cette fois, Maï, je suis sûre que ce n'est pas le vent; le vent est

dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure.

Jean, écroulé dans la ruelle, derrière les rideaux du lit, n'arrivait

plus à maîtriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en

trouvait à jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence

maternelle, au récit de cette vie d'abnégation et d'amour, si pure, tout

entière consacrée à son souvenir, au bien, son offense lui semblait

décuplée, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse,

intolérable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe où, se

tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vénéré. Mais comment

sortir sans attirer l'attention éveillée, maintenant?

--Ne t'effraie donc pas, pègue[25], continua la mère, je te garde. Je

n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes

bras!

[Note 25: Sotte.]

--Alors, s'il revenait, ton petit garçon, au lieu de le gronder, de le

punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir?

--Il a été bien assez grondé par sa conscience, assez puni par ses

remords: on ne peut pas être heureux, vois-tu, quand on quitte le droit

chemin, à moins d'être tout à fait canaille, et il ne l'est pas, j'en

suis bien sûre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: «Me

voici, Maï, pardonne-moi!» Je lui crierais: «Hilhot, hilhot, viens dans

mes bras!» et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot,

hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais

vieille! Chaque année, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien

longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout!

Les gens prétendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est

pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mères sentent ces

choses-là. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demandé au Bon

Dieu! Ah! si je pouvais deviner où tu es, comme je courrais vite! Je

reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser

les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et

jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je

t'emmènerais, heureuse et fière, plus heureuse et plus fière que le jour

où j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: «C'est

un fils!»

Oh! dis, où es-tu? Je te vois, tel que tu dois être, grand comme ton

pauvre père, maigre, un peu courbé, le front ridé, la barbe fournie, le

teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncés, inquiets.

J'ai tant pensé à toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je

travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense à

toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront

le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens!

«Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bonté et de pardon,

rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant,

pour qui rien n'est caché, pour qui rien n'est impossible, allez le

chercher là où il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir

sur votre croix, ô Christ qui avez été un petit enfant dans les bras de

sa mère, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifié avec vous, ayez

pitié de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifiés, nous aussi, loin

l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous?

C'est vrai, vous, m'aviez donné ce petit afin que je l'élève pour vous

et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'étais;

mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que

je puisse vous: l'offrir de nouveau!»

--J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Maï,

quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur!

Jean s'était levé, attiré par une force irrésistible.

--Calme-toi. Décroche tes bras de mon cou, tu m'étouffes. Laisse-moi me

lever et tiens-toi derrière moi sans bouger, dit la veuve à l'enfant,

folle de terreur, qui s'attachait convulsivement à elle. Elle était bien

pâle la Maï, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant

le danger avec le courage de l'absolu désespoir. Sa voix sonnait haut

dans la chambre.--Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien.

Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que

j'avais de plus précieux, je l'ai déjà perdu! Quant à te prendre toi,

mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon

corps, avant. Qui est là,--cria telle. Rien ne répondit.--C'est encore

le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte.

C'est peut-être un esprit. Les âmes des trépassés viennent parfois

visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton âme échappée de

ton corps qui vient me trouver, ô mon enfant, attends, attends, je vais

te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon

petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi!

--Aïe, aïe, aïe! Mai! là, là, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge,

protégez-nous! Il vient pour nous tuer. Maï, cache moi, prends le grand

couteau... il s'avance...

--Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est

changé, qu'il est maigre et pâle! Plus encore que je ne pouvais

l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, âme de mon enfant, je

n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais

larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rêve, suis-je

folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel?

--Non, non, Maï, tu ne rêves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est

bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser

les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir..

--Relève-toi.

--Laisse-moi me traîner à tes pieds et te demander pardon encore, et

encore...

--Il y a bien longtemps que je t'ai pardonné.

--Mais tu ne savais pas...

--Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il

est là: voilà ce que je sais. Que me fait tout le reste?

--Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'étais venu...

--Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ...

--Je t'avais tant cherchée, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu

m'est témoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu

ta voix, je ne sais plus ce qui s'est passé en moi. Tu as chanté... mon

péché m'est monté à la gorge comme un vomissement. J'ai cru que

j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as prié, alors,

clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme

à la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me

regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu

en disais. Alors mon coeur s'est crevé dans ma poitrine. Ah! Maï, Maï,

j'ai bien fauté, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me

pardonner jamais?

--Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonné, Lui! Va, c'est fait

depuis longtemps, te dis-je. Lève-toi, maintenant, je le veux. Tu es le

fils, tu es le maître. Ouvre l'armoire; tu trouveras là, à gauche, sous

les chemises, un vieux bas plein d'écus; dès demain, tu iras les porter

à ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gardé et que je te

rends. Pardonné de Dieu, pardonné de ta mère, en règle avec les hommes:

qui donc oserait t'insulter, désormais?--Et la mère, levant bien droite

sa tête blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprême défi. Ses

yeux rencontrèrent un petit paquet noir, écroulé dans un coin, sur une

chaise.

--Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant à elle, la relevant et

découvrant un pâle visage tuméfié par les larmes, encore secoué de

sanglots.

L'enfant avait regardé avec épouvante, d'abord, puis avec stupeur la

scène entre la mère et le fils. «L'homme» n'était donc plus un brigand

venu pour les tuer, ni un revenant. C'était Yanoulet, ce Yanoulet dont

elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle

sentait la présence mystérieuse dans les pensées de la veuve, depuis si

longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aimé,

toujours attendu, celui auprès duquel elle n'était rien qu'une pauvre

orpheline élevée par pitié, par bonté. Pour la première fois elle

sondait sa misère: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il

était aimé, lui, le coupable, envers et malgré tout, d'une tendresse

généreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'était agenouillée, elle

priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais

pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le

torturant besoin.

--Tiens,--dit la Maï--amenant la petite fille tremblante et résistante à

Yanoulet,--voici ma consolation. Je l'ai trouvée au pied du Calvaire, un

matin que j'avais été prier pour toi, deux ans après ton départ. Elle

est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-être pas supporté

mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait.

Romaine reculait, effrayée, farouche encore. Mais un son vague montait

de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct.

Jean courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Le son s'épandit dans

la chambre, grave et réconfortant comme la voix du bien, apportant avec

lui des torrents de souvenirs, des flots d'espérance.

--Les cloches de Noël! s'écria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en

silence, ils se signèrent, adorant en leur âme l'enfant divin!

_Décembre 1901._

Contes de Noël · 第 19 / 31 题