_Les Spectres._
(Poèmes barbares).
--Eh! bien, Jean, ce grog! Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? Tu
as été chercher le rhum à la Jamaïque, que tu restes tant de temps en
chemin? Plus vite que cela, animal! J'attends depuis dix minutes, montre
en main.
--Voilà, voilà! Fallait faire chauffer l'eau, couper le citron.
--Tu raisonnes, on dirait! Il est heureux pour toi que je vienne de bien
dîner et que je n'aie pas envie de bouger; sans cela tu aurais reçu le
plus beau coup de pied qui ait jamais renversé... il n'est plus là!
Oh! le pendard! Il me paiera cela! Je ne sais ce qu'il a, mais, depuis
quelque temps, il en prend à son aise, il est moins soumis. Il va
falloir que je le mate de nouveau.
Et, se levant de dessus le fauteuil à bascule où il digérait son copieux
repas, Antoine, l'ancien employé de la maison Montbriand et fils, le
tentateur de Yanoulet, se mit à arpenter la chambre d'un air furieux.
La pièce, vaste et carrée, était éclairée par une petite lampe au
pétrole posée sur une caisse renversée, tenant lieu de table. D'énormes
moustiques dansaient autour de la lumière; dans l'air étouffant leur
agaçante musique semblait plus agaçante encore. Les murs, simples
cloisons de bois, étaient recouverts de peaux de bêtes, de panoplies
d'armes: fusils, poignards, épées, revolvers, pistolets de tous les
calibres. Un lit de sangle dans un coin, entouré de sa moustiquaire de
tulle blanc, deux chaises et le fauteuil à bascule formaient tout le
mobilier. L'appartement s'ouvrait sur une vérandah entourée de lianes:
bignonias, aristoloches, dont les fleurs éclatantes répandaient dans
l'air une odeur trop forte, presqu'insupportable. A travers leur rideau
tremblant, qu'une brise chaude faisait bruire et palpiter, on apercevait
la nuit bleue, une nuit étoilée, splendide, claire comme un crépuscule.
Le commis infidèle, vêtu d'amples vêtements de toile blanche, était
un homme d'environ trente-cinq ans, grand, vigoureux, et, malgré
un embonpoint envahissant, fort beau encore, d'une beauté brutale,
vulgaire.
Son teint bourgeonné d'alcoolique, sa sombre chevelure crépue, ses
yeux noirs, cruels et froids, qui ne regardaient jamais en face, son
expression dure et inflexible, le faisaient ressembler à un marchand
d'esclaves d'autrefois.
--Jean, ici! cria-t-il avec un affreux juron. Ici, un peu vite, chien!
ou je te casse la mâchoire!
Qui aurait reconnu, en l'homme décharné et pâle, aux épaules voûtées,
aux yeux hagards, qui entra, l'enfant blond et charmant que sa mère
berçait sur son coeur en lui chantant des Noëls, dans la paisible maison
de la Terrucole, l'adolescent au doux visage qui avait été surpris comme
il volait son patron? Une barbe embroussaillée, d'un ton fauve, cachait
à moitié sa bouche aux contours si nobles, jadis, sur laquelle les
mensonges, les mots grossiers avaient laissé leur empreinte hideuse.
Elle était amère, haineuse, cette bouche; les lèvres, qui avaient
désappris le sourire, s'affaissaient aux coins, comme sous la hantise
d'un découragement sans fond. Des rides profondes sillonnaient son front
si blanc autrefois, son front de chérubin que sa mère baisait avec amour
et qu'une chevelure mal peignée, débordant en boucles folles, cachait
maintenant. Deux lignes dures creusaient ses joues et vieillissaient
singulièrement cette figure bronzée, belle toujours grâce à la noblesse
des lignes, à la limpidité de deux yeux splendides, qui reflétaient
également le mal et le bien, comme un lac pur reflète le ciel bleu ou
les nuages. En ce moment ils brillaient d'un éclat extraordinaire.
--Eh bien! quoi? dit-il en s'avançant résolument.
--Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu
lorsque je te fais l'honneur de te parler?
--Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manières et je suis résolu à
ne plus les supporter.
--Tu es résolu à ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet,
mon bonhomme, tout comme un simple Malabar.
--Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus
leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop
dîné, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamnés, tes Malabars,
crie, tempête, siffle, tu verras comme ils le répondront. Tu as donc
oublié qu'ils sont tous à la fête funèbre pour le vieux sacripant, de
chef nègre qui vient de mourir? Le feu serait à la baraque qu'ils ne
se dérangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie
terminée.
--Je lancerai mes chiens après toi.
--Tes chiens! Ils obéissent mieux à ma voix qu'à la tienne: n'est-ce
pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien
partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate
rarement mon coup. Donc, pas de manières, plus de patron et d'employé;
nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.
Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit,
quand j'arrivais, bien bête et ignorant de mon village. Par tes façons
hypocrites, tu m'as tout de suite empaumé. Tu m'as montré le mal, poussé
vers le vol et le crime; puis, quand j'ai été aussi bas que toi, tu
m'as repoussé du pied, écrasé comme une noix vide; maintenant, tu me
méprises, tu me hais.
--Quelle exagération! Tu m'es indifférent. Si ça t'est égal, je
m'assiérai pour écouter tes explications qui menacent d'êtres longues.
Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.
--Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.
--Tu exagères encore, tu as trop d'imagination: tu m'es très utile,
tandis que la boue de mes souliers est plutôt gênante. Nul mieux que
toi, ne prépare le boeuf à la mode.
--Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as détruit par tes exemples,
par tes maudits conseils.
--Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu
que tu es très divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi?
Mais tout était bon, ange, séraphin, tu étais un saint, un petit bon
Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mécréant, chenapan fieffé!
--Qui a fait de moi un voleur, un mécréant, un chenapan, si ce n'est
toi?
--Ah! mais, sérieusement, tu es malade, tu as la fièvre! Faudrait
soigner ça. C'est moi qui t'ai forcé à voler? Faut croire que tu avais
de fières dispositions car tu n'as guère résisté.
--Pour le compte de qui ai-je volé. Est-ce pour le tien ou pour le mien?
--Pour celui des deux, imbécile! Si nous n'avions pas amassé une
pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Calédonie et
y fonder cet établissement qui est en train de nous mener à la fortune?
--_Nous_ mener? _Toi_, oui. _Moi_, quand? Lorsque tu seras mort. En
attendant je suis ton esclave pas payé, mal nourri, moins bien traité
qu'un condamné, qu'un de tes Canaques, de tes nègres, ou même, de tes
chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse.
--Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misère, pour eux
aussi, peut-être? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu
faire de toi mon associé; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de
tête qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables
pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le répète,
n'accommode une pièce de venaison, ne dépiste une vache ou un taureau
sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dégâts. J'ai coutume
d'employer les gens d'après leurs capacités: j'ai fait de toi, tout
naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant à ce que
je consens à appeler «ta part», tu l'auras, sois tranquille, plus tard,
quand elle sera constituée. Je me sers le premier, comme de juste, étant
le plus vieux. Et puis, je suis la tête tandis que tu n'es que le bras:
c'est moi qui pense, toi qui exécutes. Tu maronnes de travailler, et
moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-être? Je n'ai pas à
surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent!
Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse chargé à la
ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grâce à mon activité, à
mon initiative, nos viandes conservées s'expédient et se vendent en
Europe; notre commerce s'étend.....
--_Notre_ commerce!
--Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent
fois toi-même que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester à la
fabrique.
--Oh! ça, oui! Le métier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il
est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens
qui sautent d'impatience, des nègres et des Canaques et que j'aperçois,
au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon
coeur bat. Nous cherchons à enserrer les bêtes, mais, rusées, elles
s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, être plus leste, plus
rusé qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne
brusquement, frappe du pied le sol et, tête baissée, les naseaux
fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup
au coeur. L'animal s'abat, foudroyé, où s'en va se tortiller dans la
brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je
laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de
la nuque, le dépecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale
cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forçat libéré ou de
bouchers. Pour moi, je m'en retourne dégoûté, mort de fatigue, et je
reprends ma chaîne. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de
mes peines, jamais une parole d'amitié! Pourtant qu'ai-je fait pour que
tu aies changé ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidèlement? Je ne suis pas
plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!
--La belle tirade! Sais-tu que tu es très éloquent, lorsque tu t'y mets!
J'ai pris grand plaisir à t'écouter. Cette description de la chasse
était épatante. Et maintenant le dévouement, l'amitié, c'est touchant
c'est tout à fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqué, ce soir,
voyons, que tu parles comme une fillette du Sacré-Coeur? Toi, le dur à
cuire, que nos hommes ont surnommé «La Terreur de la brousse», qu'as-tu?
Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre, veille de
Noël? Noël, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant
Jésus, la crèche, les mages, l'étoile, les bergers! Balançoires, tout
cela! Niaiseries écoeurantes pour vieilles filles et pour curés.
Parbleu! Noël a quelque chose de bon, c'est le réveillon; mais rien ne
nous empêche de transporter cette coutume à la Nouvelle. Pour ma part,
je n'y ai jamais manqué jusqu'ici et, tout à l'heure, je t'autorise à me
servir le reste de la pièce de boeuf et les ananas au kirsch que tu
as préparés. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons
ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons à la
santé de l'ancienne, là-bas?
--Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement pâle.
--Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu
deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais écrit et voici douze ans
que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne
peut vivre sans affection, c'est un peu fort de café, tout de même!
--Taisez-vous! Je vous défends de parler de ces choses.
--De quoi! Tu me défends! Tu te permets de défendre quelque chose, toi,
et à qui, à moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit,
que je t'étrangle comme un vil misérable que tu es!
Antoine, ivre de colère, s'élance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre,
son compagnon avait sauté par la fenêtre et disparu. Un coup de revolver
retentit... un sifflet strident déchira l'air, les chiens aboyèrent,
puis tout se tut.
Jean courait comme un cerf dans la nuit semée d'étoiles. Il laisse
derrière lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se
trouve le bouge infect, le chenil décoré du nom de «chambre», où, depuis
des années, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison
des condamnés qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle
est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages
des Canaques et le camp des Malabars, à droite, groupé sur le mamelon.
Condamnés, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, à la
fête orgiaque, au «Pilou-Pilou» qui a lieu dans le village voisin. On
entend vaguement des cris mêlés à des chants monotones et au ronflement
du tam-tam dans le lointain.
Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons détestés de misère et
d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les
champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui
s'élèvent là, tout près, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres
séculaires. Que de fois il les a escaladées pour aller rejoindre dans la
brousse, derrière, les troupeaux sauvages qui y vivent en liberté! Avec
leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque
noires, leurs grottes, leurs précipices, où, depuis des siècles,
s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades
cannibales, elles ne ressemblent guère aux douces Pyrénées, à ces
montagnes de rêve, entrevues, blanches et idéales, à travers ses jeux
d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beauté, leur charme,
même. Des fleurs délicates croissent dans les profondeurs mystérieuses
des grands bois; des sources fraîches sourdent dans la mousse. Mais il
ne voit que leur majesté implacable, que la couleur cruelle de leurs
rochers; leur silhouette hautaine, s'élevant brusquement sur la plaine
morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon.
Derrière leurs sombres remparts ne découvrira-t-il pas la patrie, la
vieille France, le Béarn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes
une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser
encore! Hélas! des obstacles plus insurmontables que ceux-là le séparent
de celle à laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir
son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la
reverra plus!
--Ah! que cette nuit de Noël, si chaude en ce pays, est énervante! Elle
ne ressemble guère aux nuits froides des Noëls de France où les coeurs
qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une
étroite intimité, dans la douceur de la bonne nouvelle envoyée jadis à
la terre....
Jean s'arrête dans une clairière, s'étend sur le sol et rêve. Les
arbres, tout auprès, avec leurs lianes enlacées, le font penser à la
Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois.
Non, non, pas de ces souvenirs! C'est défendu. Aurait-il pu vivre s'il
s'était laissé aller à réfléchir? Où est le flacon qui lui sert à
étouffer ces retours vers un passé trop cher encore. Malheur! Il l'a
laissé là-bas, il l'a oublié dans sa hâte de fuir. Comment s'étourdir
sans lui?...
Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secoué le joug de son oppresseur?
Pourra-t-il se passer de cette volonté tyrannique qui, après tout, était
un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera
pas embarrassé; il connaît plusieurs métiers; il ne sera jamais
plus malheureux qu'il n'a été. Tiens! une étoile filante! Celle qui
conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses
histoires! Il se lève. La cloche du couvent des Pères de Saint-Louis
sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angaïs, le
frais village couché dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles
avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prière! Un essaim
de souvenirs s'éveille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraîches
encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les
clairs matins du dimanche où, par le chemin d'Henri IV, bordé de vieux
châtaigniers, il descendait à la messe, suivi de la jolie «Maï», vêtue
de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son
vêtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle
passe, modeste, digne, retirée en son chagrin ainsi qu'en une
forteresse. L'après-midi, que c'était amusant d'aller, avec Peyroulin,
regarder voler les quilles dans le «quillier» ensoleillé et bruyant où
retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les
radieuses journées où tout chantait en lui avec le carillon joyeux!
--Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis
à rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,--dit-il à haute voix,
en se levant vivement.--Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se
passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je
tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire
passer: cela; je laisserai loin derrière moi, ces idées stupides. Mais
ses pensées le suivent, s'attachent à ses pas comme les chiens après
leur proie.
«Noël, Noël!» répètent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant
Jésus, toute la naïve et merveilleuse histoire se retrace à sa mémoire.
Il revoit la «Maï» au doux visage, il entend les chants berceurs qui
l'endormaient sur son sein!
Il ralentit le pas. Quel abîme entre le petit garçon qu'il était alors
et l'homme qu'il est à présent! Le mal est entré en lui en maître depuis
qu'il a renoncé à le combattre; il est devenu sa proie. Son péché s'est
personnifié, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller
de perdition. Mais celui-là, au moins, n'aura plus désormais de prise
sur lui, il a secoué son joug à jamais. Il le hait, maintenant, autant
qu'il l'a aimé, jadis.
Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau où
Georges l'avait enfermé après le vol, il était tombé sanglant, affolé de
terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les
choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrière eux
les rares passants groupés, que le bruit de sa chute avait attirés, et
le sergent de ville qui les regardait d'un air hébété. Pendant huit
jours ils s'étaient cachés dans une petite île du Gave dont les oseraies
touffues leur offraient une sûre retraite. Ils en sortaient, la
nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre
qu'Antoine avait louée dans une auberge reculée et louche, hantée par
des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est là qu'était le
dépôt des marchandises volées qui emplissaient plusieurs grandes
caisses.
--Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te
pince, tu es mis en prison, condamné, flétri à jamais: un homme à la
mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Calédonie, où un de mes amis est
déjà depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et
que tu m'as aidé à ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous
la vendrons là-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un
morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voilà. Le climat est si
doux que les maisons, légèrement construites, ne coûtent presque rien.
Nous aurons du bétail tant que nous en voudrons avec une poignée d'or;
il se nourrit et se garde tout seul, paraît-il, sans fourrage ni
étables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon idée, tu verras; nous
réussirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur,
par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu
peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du
père Montbriand sera oubliée; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui
restitueras l'infime capital que tu lui as emprunté, un peu de force, il
est vrai. Tu retrouveras ta mère, jeune encore, et tu lui offriras une
vie toute dorée et douce: cela t'aidera un peu à obtenir son pardon.
Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a goûté de
la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!
Il l'avait écouté, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruauté de
cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand
Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprès de ce
compagnon qui l'avait déçu, trompé, qui lui avait fait connaître la
déchéance, le mépris, la haine?
Enfin, il l'a quitté, et pour jamais. Où aller maintenant? Où? Mais il
n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la
France, qu'un endroit, le Béarn; et, dans le Béarn, qu'un seul être, sa
mère.
Oui, soudain ses hésitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver,
la Maï abandonnée, il implorera à genoux son pardon, il se traînera
à ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussière. Il lui dira:
«Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi!
Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre
trop. Oh! Maï! Maï!»
De nouveau il se jette sur l'herbe épaisse, des larmes abondantes
tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleuré! Que cela fait
du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupières
brûlées, habitués à voir le mal, en sont comme purifiés; son coeur
desséché s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, étendu sur la
terre, la tête enfouie dans ses mains rudes.
Le sifflet du maître retentit de nouveau. «Va, va, murmure Jean, se
relevant avec une joie délicieuse, fâche-toi tant que tu voudras, cela
m'est bien égal. Que d'autres répondent à ton appel impérieux, il ne me
trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu;
j'étais un condamné volontaire, je suis libéré maintenant, moi aussi;
j'ai rompu ma chaîne, je suis libre, enfin, libre!
Sa résolution est prise, il se dirige vers Nouméa; un bateau part dans
deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche
quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un
homme de la fabrique, envoyé à la ville pour une affaire, en est revenu
en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord
ayant pris les fièvres.
Il connaît le métier, les concurrents sont rares, il sera peut-être
engagé.
D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en
arrière sur ce qui représente pour lui le passé maudit, et va devant
lui, vers l'avenir, vers le rachat.
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