L'EMBUSCADE
_Quiconque fait le péché est esclave_
_du péché_. Jean, VIII, 34.
Rien ne bouge dans le grand magasin de réserve où les ballots amoncelés
s'élèvent très haut. Tout autour, des rayons bourrés de marchandises,
sandales, paquets de laine, boîtes de diverses grandeurs cachent les
murs; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules
pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une
grande fenêtre aux vitres dépolies donnant, à hauteur d'homme, sur une
cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard.
--Voici le matin, dit une voix étouffée, quelque part, à gauche;
dormez-vous, Georges? Il ne tardera pas s'il doit venir.
--Je ne dors pas, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, répond une autre
voix contenue, à droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis
minuit, écouté tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette
vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades à crier, mon
coeur bat comme un fou à chaque frémissement. C'est affreux cette
veille, le regard fixé sur cette fenêtre qu'il n'y a qu'à pousser pour
ouvrir.
--Oui, ce n'est pas drôle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de
lainage; mais je suis courbaturé, par exemple, j'ai un cent de clous
dans chaque jambe. Il n'y a pas à dire, rien ne vaut le portefeuille.
--Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis
plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis écoeuré: le mal,
le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces
garçons que je connais depuis des années, que je coudoie du matin au
soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un après l'autre et
il me semble que tous ont des visages faux. L'idée que, d'un moment à
l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au delà de ce
que je puis vous dire.
--Effet du matin. C'est toujours un moment pénible. Ainsi, tenez, quand
on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque paraît le jour.
--C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui
commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le
crépuscule.
--Fichtre! vous n'êtes pas drôle, vous. Les veilles vous rendent
sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sûr que vous avez
besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oublié le mien.
--Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumière, du dehors? Et puis, nous
n'aurions qu'à mettre le feu. Non, non, tâchons de nous remonter sans
cela.
--Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne
_sèche_ pour vous remettre d'aplomb.
--Dites-moi, François, qui pensez-vous que ce soit?
--Pour cela, mon cher, je suis aussi avancé que vous, je n'en sais rien.
--Mais comment avez-vous découvert la chose? De peur de l'ébruiter, papa
ne m'en a rien dit; vous avez commencé à me raconter, hier soir, je ne
sais quelle histoire de fenêtre, d'espagnolette, je n'ai rien compris et
vous vous êtes endormi au beau milieu.
--J'étais éreinté. Pensez donc! j'ai rangé l'envoi de laine à moi tout
seul; j'aurais ronflé sur une barrique. J'avais bien l'idée de veiller,
pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh! bien voici: Vous savez que
c'est moi que le patron charge d'aérer les magasins de réserve. Depuis
un mois, environ, chaque fois que j'arrivais ici, le matin, je trouvais
la fenêtre ouverte: pas toute grande, non, bien poussée, au contraire,
mais la barre de fer hors de son trou. Comme c'est moi qui ferme chaque
soir, cela m'étonnait. Craignant de me tromper, je fis l'expérience
plusieurs fois et toujours c'était la même chose: le soir je mettais
bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je
la retrouvais toujours toute droite, je n'avais qu'à tirer. Qui diable
s'amusait à passer avant moi pour m'éviter cette peine? Quelque farceur,
sans doute, pour se payer ma tête. Mais Bibi, se méfiant de quelque
mauvais tour, ouvrait l'oeil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il
n'était pas possible de passer par la croisée avec les gros barreaux qui
la défendent. Afin de m'en assurer, hier soir, en faisant ma tournée, je
les ébranlai l'un après l'autre. Je devins bleu quand celui du milieu
me resta dans la main: il était descellé en haut et limé en bas, si
finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L'enlever
pour passer et le remettre n'était qu'un jeu. «Cela se corse»,
pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j'allai trouver le patron à qui
je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d'abord. Le voler, lui,
qui est un père pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse
manquer de rien, ainsi que leurs familles: jamais! c'était impossible.
Il était sur de tous ses employés, des petits comme des grands; pour un
peu ii m'aurait dit des sottises. «Venez et voyez», lui dis-je, comme
dans les évangiles. «J'ai été fermer moi-même avant de monter, je ne
suis ni fou ni ivre: si l'espagnolette a été touchée vous me croirez,
j'espère». Nous y allâmes: elle était tournée.
--Tu as eu l'idée de le faire et tu ne l'as pas fait, ou bien c'est
quelque farce.
--Et cela, est-ce une farce, aussi?
Quand il vit dans ma main le barreau scié, il devint blanc comme sa
chemise et me regarda, malheur! avec des yeux qui me firent froid dans
le dos. Nom d'une pipe, quels yeux!
--François, me dit-il, es-tu un homme?
--Oui, Monsieur Montbriand.
--Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud: veux-tu veiller cette
nuit avec un de mes fils pour prendre le voleur?
--Oui, Monsieur, mais lequel?
--Georges, qui est fort et résolu. Moi, hélas! je suis trop vieux, je ne
servirais pas à grand chose. Et puis, cela me fait trop de peine. Vous
arrangerez des ballots de lainages en guise de lit, vous prendrez de
quoi vous couvrir, et un fort gourdin, chacun, pour vous défendre. Mais
ne frappez qu'à la dernière extrémité. Si c'est, comme je le crains, un
de mes commis qui me vole, il aura plus peur que vous, et, à vous deux,
vous en aurez facilement raison.
--Des gourdins! Il est bon, le patron! Nous en ferions de la belle
besogne, avec des gourdins! S'ils sont plusieurs solides gaillards,
comme je le suppose, nous serions frais, avec nos gourdins! Un revolver,
oui: voilà qui impose le respect et ne rate pas son homme!
Mais il n'aime pas les armes à feu, le papa! Inutile de les lui mettre,
sous le nez, par exemple? J'ai pris le mien, j'en ai emprunté un pour
vous, et voilà: les voleurs n'ont qu'à venir, ils trouveront à qui
parler. Mais je crois bien que nous serons bredouilles, car, pour
aujourd'hui...
--Chut, j'entends du bruit...
--Non, c'est un rat, en bas, dans la cave, ou une des nonnes ensevelies
dans la maison qui se donne de l'air. Vous savez, ceci est bâti sur un
ancien cimetière de couvent. En grattant la terre on trouverait des
squelettes, paraît-il. Brr... ce n'est pas gai de penser à ces choses
ainsi, au petit jour, en attendant un voleur... Voilà que, moi aussi, le
trac me prend.
--Mais taisez-vous donc, bavard. Vous allez faire rater le coup. Vous
avez donc bien envie de passer une autre nuit sur ces lainages?
--Ah! fichtre, non! Je céderai volontiers mon tour à un autre. Pourtant,
je serais curieux de pincer mon tourneur d'espagnolette. J'ai une crampe
terrible à une jambe et je n'ose pas me lever pour la faire passer.
--Patience! ce ne sera pas long. Ecoutez: mais oui, ce sont des pas!...
Attention, ne bougeons plus!
Une forme indécise se dessine sur les vitres, une main pousse la fenêtre
qui cède aussitôt; un enfant de quinze ans, blond, pâle, et beau comme
un séraphin, apparaît. Il s'arrête un instant, debout dans la clarté,
semblable à un être surnaturel; puis, résolument, il saute dans le
magasin. Il va d'un pas raide, d'un pas de somnambule, tout droit vers
un gros paquet enveloppé dans du papier brun, l'emporte; il va remonter,
disparaître lorsque deux bras vigoureux l'arrêtent.
--Yanoulet! dit une voix étranglée par l'émotion. L'enfant pousse un cri
de bête blessée, regarde autour de lui d'un air égaré, puis s'affaisse
en murmurant:
--Mai!
--Il est mort, dit le commis, déposant la belle tête inanimée sur le
plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur.
--Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre, à côté, dans le magasin
des liquides, le baril à droite, dépêchez-vous! Là... merci! Frottez ses
mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je
croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rêve affreux;
j'étais si bien cloué par la stupéfaction que j'ai failli le laisser
partir sans l'arrêter.
--Et moi, donc! J'aurais reçu un poids de cinq kilos sur la tête que
je n'aurais pas été plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me
rappeler à la réalité.
--Ainsi, c'était lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si
obéissant, que sa mère nous amenait il y a quatre ans, déjà, tout
tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que
dira-t-elle, la pauvre femme, si honnête, si brave! Quel coup pour elle!
Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour
tout l'or du monde!
--Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pommée! Si je
m'attendais à l'empoigner, celui-là! Enfin, cela va bien! Nous en
verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups!
--On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que
j'étais si triste tout à l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pensé
à lui. Je me suis attaché à ce petit, moi! Il était un peu lent, un peu
étourdi, léger même, si vous voulez, à cet âge qui ne l'est pas, mais si
complaisant, si plein de bonne volonté! Sa mère, en nous le laissant,
nous l'avait tant recommandé! «Je n'ai que lui au monde, disait-elle.
Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui.
C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est
si faible!» Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais
comment surveiller tous les employés, quand ils sont si nombreux,
éparpillés dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous
échappent continuellement. Il aura été entraîné, c'est certain. Car,
enfin, ce ne peut être pour son propre compte qu'il vole, cet enfant!
Il n'est pas de force à méditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des
complices. Le voilà qui reprend ses sens.
Yanoulet revenait à lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses
yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables à ceux de sa mère, se
remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler
pour demander grâce, mais il ne parvenait pas à articuler un son.
--Allons, te voilà remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme
cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le
bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu'à son arrivée.
Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors.
--Quelle misère! dit François, le prenant par les pieds, tandis que son
compagnon le saisissait par les épaules. Si ça ne fait pas pitié! Un
enfant de cet âge! Ça a du coeur pour le mal et c'est faible comme un
poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une
maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les conséquences!
--Mets-toi là, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le
fauteuil du patron, dans son bureau. François, donne lui donc un verre
d'eau, là, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y
a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai fermé la porte à clef tu
seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricière. Je vais
avertir M. Montbriand que la chasse est terminée. Jolie chasse, ma foi!
Partir pour prendre un sanglier et ramener un lièvre! Ah! j'en ai assez
du métier de gendarme; ça me dégoûte; si jamais on m'y reprend!
--Oui, il est beau, le métier! On croit pincer un homme, on est armé
jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bébé qui s'évanouit de peur.
Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous
serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici?
Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es sûrement pas assez fort pour
avoir comploté cela tout seul?
--Laissez-le. Il est incapable de répondre en ce moment. Il a besoin de
se remettre de sa peur. Dès que les domestiques seront levées, je lui
ferai préparer une tasse de café. Allons-nous en. Nous avons bien
travaillé, cette nuit! J'ai le coeur soulevé de dégoût et de chagrin; le
mal est encore plus vilain à voir de près que je ne le croyais. A qui se
fier désormais, si des enfants pareils, à la figure d'ange, se mêlent
d'être des coquins! Vous venez, François? Laissons-le à ses réflexions.
C'est égal, j'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne, pauvre
petit!
Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite
la vue de ces deux hommes armés, Yanoulet se perdait en un chaos de
pensées, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout,
revenait sans cesse à la surface comme, dans un tourbillon, un morceau
de bois qui surnage: «Maï!» Que penserait-elle, quel serait son
désespoir, sa honte, en apprenant que son «hilhot» était un voleur? Le
mal était entré en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait été voler
les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'étaient bien vengées, les
maudites! Elles l'avaient ensorcelé, lié à jamais au péché, croyait-il.
Ce qui l'ensorcelait, le liait au péché, c'était son silence, son
mensonge, cette faute inavouée restée entre sa mère et lui comme une
barrière. S'il lui avait tout avoué, ce soir-là, quand, au retour de la
messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter
sa peine, les choses eussent été bien différentes! Elle aurait eu
beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, après avoir pleuré et demandé
pardon à Dieu pour son enfant, elle se serait hâtée de pardonner à son
tour, la mère tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit
égaré. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant,
purifié, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aimée en face
sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un
livre ouvert, l'ont trompée, la trompent, la tromperont encore. Il n'eût
pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant...
oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière. Le pli est
pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si
découragé, si dégoûté de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il
pas le double qu'il vit, courbé sous l'oppression du mal, misérable
esclave de sa faiblesse?
Maudit soit le jour où, dans cette maison, si bonne et si hospitalière
pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition,
achever d'éteindre sa volonté, de souiller son coeur. Il aurait dû fuir,
c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admiré comme un
Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son
intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel
le patron accordait une si grande confiance? N'était-il pas dans la
maison depuis dix ans déjà. Il portait Yanoulet à bras tendus sans
trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Les autres commis
houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il était
joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'égards
que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manières, sa qualité
d'orphelin, de fils de veuve. Ils en étaient jaloux. Lui, Antoine, le
garçon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. «Qui touche au
petit, me touche!» avait-il solennellement déclaré un soir devant les
commis assemblés dans le vestiaire, au moment du départ, alors qu'ils
ôtaient leurs blouses pour mettre les vêtements du dehors. Les
tracasseries avaient immédiatement cessé: on ne résistait pas à Antoine.
Il avait une façon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou
de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tôt. Avec quelle
reconnaissance émue, quelle tendresse exaltée, quel zèle, l'avait-il
servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en récompense, d'un de
ses sourires suffisants! Tout avait été joie dans cette servitude, les
premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux,
de sucreries, volées au patron, il est vrai. Il n'aurait pas dû les
accepter bien sûr, mais comment répondre à tant de bonté par des
remontrances? Comment faire la leçon à celui qui était tellement
au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa
force, son courage! On ne faisait pas la leçon à Antoine pas plus qu'on
ne lui résistait. Au moins, s'il avait osé confier ses tourments à sa
mère et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le
désir; mais la barrière, la terrible barrière! plus il allait, plus
il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait
infranchissable.
Était-il un lâche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des réprimandes,
ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait passé
des heures tout seul dans les ténèbres, bravé les pires dangers sur un
signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait,
ou plutôt la force de faire de la peine, de dire non résolument, à ceux
qu'il aimait. C'était comme une déviation de sa nature très tendre, très
bonne. Il eût souffert mille morts plutôt que de chagriner sa mère;
pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la désespérer.
Élevé par un être faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas
appris à exercer sa volonté, à la diriger, à faire de sa tendresse un
puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirigée, elle
devenait un piège. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait
suivi à la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fâcher, il avait pris
sans envie la pièce blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas
chagriner sa mère, il avait caché ses remords, ses regrets cuisants. Et
puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute.
Comme son coeur battait le soir où son nouveau tentateur lui avait dit à
voix basse: «Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dévoué, n'est-ce pas, tu as
confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! écoute et fais
ce que je te dis. Quand François aura fermé la fenêtre du magasin de
réserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne
l'espagnolette après lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu'à pousser pour
ouvrir.
--Mais pourquoi faire?
--Cela ne te regarde pas.
«Quelle idée!» avait-il pensé. A quoi bon ouvrir la fenêtre puisqu'il
y a des barreaux de fer qui empêchent de pénétrer à l'intérieur? Et il
avait obéi sans comprendre, certain de ne pas nuire à son patron. Mais,
un soir, quelle avait été son horreur en s'apercevant que le barreau,
mal remis en place, était scié! Brusquement il avait compris. Que faire?
Trahir son protecteur, son ami, avertir son maître? C'était sûrement
là le devoir. Mais son tyran avait lu ses indécisions sur son visage:
«Qu'as-tu?» lui avait-il demandé en fronçant ses terribles sourcils.
Sans cesse il le trouvait à ses trousses, lui corrompant l'âme de ses
paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces.
--Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire à moi, tu
m'entends?--lui disait-il de cet air qui le subjuguait.--Pas de bêtises:
tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui
vient de naître, puisque c'est sans savoir que tu t'es engagé! Mais tu
es engagé, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lâche. Et puis, si
tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De
plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bontés pour toi.
Ainsi, de concession en concession, il avait roulé toujours plus bas
sur la pente, jusqu'à voler lui-même les marchandises que son ami lui
commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il
ne voulait pas le savoir. Tous les matins, à l'aube, il se glissait dans
les magasins de dépôt et prenait le paquet préparé la veille par
le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en
entendait plus parler. C'était le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque
soir, en partant. Antoine lui glissait à l'oreille: «La fenêtre?» Il
répondait: «Oui». «Demain, à quatre heures».--«Oui» et c'était tout.
Jamais il ne manquait à l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil
lourd, mais, à l'heure dite, il se réveillait, et, avec l'angoisse d'une
obsession impossible à secouer, il se levait et marchait où la volonté
inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois
mois.
Une espérance lui traversa le coeur. S'il allait être libre, enfin! Ah!
les punitions les plus cruelles, la prison même, lui paraîtraient douces
auprès de cette tyrannie implacable qui tenait sa volonté prisonnière.
Ce serait le salut, la délivrance. La délivrance! Oui, mais sa mère...
le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il
est trop tard, maintenant, le nombre de ses méfaits est trop grand, la
désillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui
demandait avant toute chose à Dieu de préserver son fils unique du mal
en dehors et surtout «en dedans». Comme elle avait raison! En dedans,
oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de
péché, oser se présenter devant la sainte, à laquelle il a tant de fois
promis d'être un honnête homme, devant cette veuve qui a mis tout son
bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement méconnu la
tendresse, trompé les espérances?
Et puis, quelle honte de paraître tout à l'heure auprès de ses
camarades, de retourner chez lui, chassé comme un voleur! Une fois, il a
vu un homme amené entre deux gendarmes. C'était un soldat, un déserteur,
un pauvre enfant chétif et pâle qui tournait autour de lui des yeux
effarés, qui baissait les épaules sous les injures des passants. Il
avait un air si misérable, si abject, que cette image ne s'était plus
effacée de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait
comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui,
fuir... Mais comment?
La pièce dans laquelle il est enfermé est éclairée par un jour de
souffrance, très haut placé, simple carreau de vitre, fixé au mur par
un châssis de bois. Monter là-haut n'est rien pour un dénicheur de nids
comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde
dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent à circuler;
il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas
le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est
levé et qu'il va venir. Brusquement, il se décide, grimpe comme un chat
le long des rayons chargés de paperasses, brise la glace d'un coup de
poing vigoureux et disparaît.