_La ronde du Sabbat._ (Odes et ballades).
Le vent d'hiver fait rage. Son souffle puissant pourchasse dans le ciel
les lourds nuages, balaye la vaste plaine, s'engouffre en hurlant dans
les vallées, entoure les collines d'une longue caresse sifflante. En
haut du coteau, il empoigne les châtaigniers centenaires, dépouillés de
leurs feuilles jaunies, secoue leurs sommets en tous sens, entrechoque
leurs vieilles branches noires, les fait craquer et gémir plaintivement.
Il ébranle la porte mal jointe de la chaumière solitaire, comme si,
irrité de l'obstacle, il était impatient d'entrer. Mais, subitement
lassé, il s'apaise, il se tait, il laisse la nuit redevenir sereine, les
étoiles scintiller dans le ciel nettoyé, les arbres se redresser, et,
graves, élever dans l'ombre leur immobile silhouette. Puis, reposé, il
repart, il reprend ses courses folles et sa grande clameur.
Tout est paix et silence en ce moment dans la petite maison. L'ennemi
invisible, insaisissable, qui, tout à l'heure, semblait se ruer sur
elle, s'est éloigné. Le susurrement d'une tige de fagot trop verte
brûlant dans la cheminée, grande comme une alcôve, accompagne en
sourdine le tic-tac d'une haute pendule de noyer. Une chandelle de
résine, passée dans un anneau de fer fixé à l'âtre, vacille au courant
d'air, et fait couler ses larmes d'ambre par terre. Sa lumière
tremblotante, falote, éclaire les traits purs, émaciés par la
souffrance, fatigués et brunis par le rude labeur des champs, d'une
paysanne jeune encore, vêtue de noir, assise près du feu sur une chaise
basse. Sa fine tête est alourdie par le fichu de mérinos des veuves,
attaché en rond autour de son chignon serré, laissant à découvert les
bandeaux réguliers de ses admirables cheveux bruns, rudes et épais. Un
corsage à basques, tout uni, couvre son buste plat, affranchi du corset;
une ample jupe très froncée, tombe de ses fortes hanches, aux mouvements
rythmiques, jusqu'à ses pieds chaussés de sabots.
Debout, devant elle, un petit garçon, un blondin aux yeux bleus
très-doux, enlève, d'un air boudeur, le plus lentement qu'il peut, l'un
après l'autre, sa blouse de futaine, ses culottes de drap épais, son
gros gilet tricoté. La jeune femme les plie avec soin et les pose sur un
coffre de bois, près d'elle.
On aperçoit vaguement, dans le fond de la chambre, outre l'horloge de
bois, un lit aux rideaux à carreaux bleus et blancs; à droite, une
armoire à linge en chêne luisant et une antique huche à pain; à gauche,
un vieux vaisselier rempli d'assiettes et de plats à fleurs, sur
lesquels se reflète la flamme dansante du foyer.
Maintenant l'enfant n'a plus que sa chemise de toile blanche trop
longue, sa première chemise de grand garçon dont il est très fier. Le
feu rougit ses vigoureuses jambes brunes, toujours nues, et ses petits
pieds nerveux.
--Allons, Yanoulet, dit la mère d'une voix douce, dépêche-toi donc! Fais
vite ta prière, et au lit!
--J'ai pas sommeil!
--Tu dis cela, mais dès que tu auras la tête sur le traversin... Je t'ai
mis un caillou bien chaud.
--Je me retournerai un grand moment avant de m'endormir.
--Il est neuf heures et demie; c'est tard pour un enfant de ton âge.
--Les enfants de mon âge vont à la messe de minuit: Peyroulin, et
Yantin, et Joseph de Laborde...
--C'est possible. Mais tu sais bien que toi, tu n'es pas assez fort. Ça
te fait toujours du mal de veiller. De plus, nous devons aller voir ta
grand'mère à Nay, demain. C'est loin. Que dirait-elle si tu avais l'air
fatigué? Elle croirait que je ne te soigne pas bien.
--Mais c'est de dormir trop, au contraire qui me rend malade.
--Ne dis pas des bêtises. Et puis, ce soir, les chemins sont glissants
pour descendre au village; le vent est si fort qu'il te renverserait, et
si froid, qu'il te percerait jusqu'aux os. Sûr, tu attraperais du mal.
Allons, mon Yanoulet, ne fais pas le méchant, va te coucher. Si c'était
possible, tu le sais bien, je te céderais: je n'aime rien tant que de
te faire plaisir. Tu iras à la messe de minuit l'année prochaine. Il te
faut manger encore un peu de soupe, vois-tu, avant, devenir grand et
gros.
--Alors, si je suis petit, prends-moi sur tes genoux et raconte-moi une
histoire, comme autrefois.
--Petit, petit, pas tant petit que cela, tout de même: tu as dix ans. A
dix ans on est presqu'un homme. A dix ans ton pauvre père était déjà en
condition et gagnait sa vie.
--Il allait à la messe de minuit.
--Peut-être...
--Tu vois bien. Moi, je veux toujours rester petit, être toujours ton
hilhot[1], «lou pouricou de mama[2]».
[Note 1: Petit fils.]
[Note 2: Petit poussin de maman.]
En disant cela Yanoulet s'était glissé sur les genoux de sa mère; il
entourait sa tête de ses bras déjà robustes et la serrait avec force.
--Lâche-moi, dit la veuve, tu m'étrangles. Ah! coquin, comme tu sais
bien t'y prendre! Comme tu sais me faire faire tout ce que tu veux!
Mais, si je te cède, promets-moi, au moins, d'être plus sage, plus
attentif en classe: le maître m'a dit encore hier que tu n'écoutes
pas, que tu restes les yeux en l'air, comme un innocent, au lieu de le
regarder, lui ou ton cahier. Promets-moi de bien faire tes devoirs,
d'apprendre tes leçons et non pas de t'échapper pour aller dénicher les
oiseaux ou voler des fruits avec Peyroulin, ce qui est très laid; il
t'entraîne toujours au mal, ce polisson-là! Il faut l'envoyer promener,
lui dire de te laisser tranquille, que si, lui, veut faire le mauvais
sujet, toi, tu ne veux pas.
--Oui, oui, Maï beroye[3], je le lui dirai, sois tranquille.
--C'est que, vois-tu, moi micot[4] je n'ai que toi au monde à aimer, que
toi pour m'aider et pour me donner du contentement. Si tu savais comme
cela me peine quand tu fais le mal! Tu es tout pour moi! Et puis, je
sens si bien qu'il faudrait un homme pour te montrer comment faire; je
ne sais que t'aimer et te soigner, moi; je n'ai pas le courage de te
battre et de te punir. Tu ne m'en feras pas repentir, dis, hilhot de mon
coeur, tu marcheras droit comme ton pauvre père?
[Note 3: Jolie mère.]
[Note 4: Petit ami.]
--Oui, oui, Maï, tu verras!
--Il faut, d'abord, te dépêcher d'apprendre à écrire et à compter, faute
de quoi tu te laisserais voler, plus tard, par les gens de la plaine qui
sont si rusés. Puis, quand tu sauras, tu m'aideras à bêcher le jardin,
à labourer le champ et à soigner les bêtes: bien est besoin d'un homme,
pour tout cela. Les ouvriers, vois-tu, ça travaille très peu et ça coûte
très cher: c'est la ruine des maisons. Toi, tu seras le maître.
--Oui... et l'histoire?
--Sens-tu la chaleur du feu sur tes pieds, les pieds du petit enfant de
maman qui est devenu un gros garçon méchant? Es-tu bien, là? Comme tu
es grand et lourd, maintenant! J'en ai plein les bras, de toi, comme
lorsque je porte une belle gerbe de blé!
--Allons, raconte: Il y avait une fois...
--Ah! petit capbourrut. Il y avait une fois un vilain enfant gâté qui
faisait faire bien du mauvais sang à sa pauvre mère qu'il n'aimait pas.
--Ça, ce n'est pas vrai, je t'aime!
--Bien sûr?
--Sûr comme tu m'aimes, toi!
--Comme je t'aime, moi, c'est pas possible. Mais si je croyais que tu
m'aimes seulement un peu... Tiens, fais-moi encore un poutou, prends
ma capuche, que je t'enveloppe: tu te refroidirais..... Là!.....
Commençons.
Quelle histoire veux-tu?
--Celle de la Terrucole d'abord.
--Bien. Je n'ai pas besoin de te demander si tu la connais, la
Terrucole; tu n'y vas que trop, malgré ma défense. Il ne faut pas être
bien fin pour comprendre que ce n'est pas un endroit comme tous les
autres. Quand, arrivé au haut du coteau, on quitte la mauvaise route,
bordée de châtaigniers, si vieux que les anciens d'ici ne se souviennent
pas de les avoir vus planter...
--Le chemin d'Henri IV? Pourquoi qu'il s'appelle comme cela?
--Parce que le roi, dit-on, y passait, lorsqu'il s'en venait de Pau pour
aller à son château de Coarraze embrasser sa mère nourrice. Quand donc,
au lieu de continuer devant soi on tourne à main droite, on trouve un
grand champ de tuyas[5], joli à voir, de loin, quand il est en fleurs,
mais méchant à qui veut s'en approcher: tu sais comment il pique les
pieds et les jambes nues des petits garçons désobéissants. Des serpents
sont cachés là-dedans; aucune fleur n'y pousse, excepté, sur les bords,
le safran violet, la fleur des trépassés qui vient à la Toussaint pour
les morts dont les tombes sont abandonnées, que l'on dit. De ce terrain,
on voit toute la plaine, tous les villages: Angaïs, notre église et le
cimetière où ton pauvre père est enterré; Béouste, avec son clocher
pointu qui sort des arbres; et, de l'autre côté du Gave, qui a l'air
tout en vif-argent, Boeilh, Bezing, Assat; enfin, derrière, encore des
coteaux et des villages et les montagnes, que les étrangers trouvent si
jolies: paraît qu'il n'y en a pas, ailleurs, d'aussi belles; mais, à
force de les voir, nous autres, nous n'y faisons plus attention. De là
on aperçoit la fumée de toutes les chaumières, on voit passer sur les
routes tous les chars, toutes les voitures, et le chemin de fer qui
semble un serpent. Tu comprends si, à l'idée des esprits, c'est là
un bon endroit pour examiner le pays, pour suivre les mouvements des
habitants de la plaine, pour les guetter, les pister; aussi, de
tout temps à jamais, il a été le rendez-vous des hades[6] et des
broutches[7], il est hanté. Il y en a qui l'appellent le «camp de César»
et qui disent qu'autrefois, il y a très longtemps de cela...
[Note 5: Ajoncs nains.]
[Note 6: Fées.]
[Note 7: Sorcières.]
--Oui, oui, je sais, le maître nous l'a expliqué. César, c'était un
capitaine romain. Il avait pris le pays et mis un camp à la Terrucole.
Pour bien se cacher, avec ses soldats, il avait fait faire le talus
et le fossé qui est derrière... tiens, juste là où est le Calvaire,
maintenant.
--Mais, quand était-ce ça? Pas au moins du temps de ma mère, ni de ma
grand'mère; personne, ici, ne s'en souvient.
--C'était bien avant!
--Du temps de la reine Jeanne, alors?
--Non pas, plus avant encore!
--Bah! tu crois cela, toi? Ça m'a l'air d'être des histoires que l'on
dit pour faire venir les étrangers et pour leur tirer de l'argent en
leur montrant le chemin. Moi, je m'en méfie. Le sûr, par exemple, c'est
que, dans le vilain bois sauvage qui est après, demeurent les broutches
et les hades; tout le monde dans le pays te le dira. Ma mère et ma
grand'mère que j'ai perdues, trop jeunes hélas! en avaient vu toutes
les deux. Aucun chrétien n'oserait y passer quand le soleil est couché.
D'ailleurs, n'y a qu'à aller voir: même, en plein jour, il y fait si
sombre au sortir du champ, que cela donne peur. Des bêtes courent
partout: des crapauds, gros comme ton béret, des serpents, longs comme
cette aguillade[8], des araignées, grandes comme la main d'un enfant,
qui font leur toile d'un arbrisseau à un autre. On entend des cris de
chouette, des sifflets, des plaintes, des gémissements. Les arbres, tant
il y en a, se touchent presque. Il pousse là des genévriers et des buis
énormes, comme l'on n'en voit que dans le parc du roi Henri, à Pau, et
sur le haut des montagnes sauvages. Des ronces méchantes s'accrochent
aux branches et retombent partout, griffant ceux qui s'en approchent.
La mousse, une mousse presque noire, tant elle est serrée, empêche
d'entendre marcher; l'air, pesant et chaud comme dans les maisons des
riches, peut à peine passer. Ce sont les hades qui ont tracé le petit
sentier droit qui va à travers les fougères. Quand la lune brille, il
paraît blanc et fin comme le fil de ma quenouille. C'est par là qu'elles
arrivent toutes, à la suite l'une de l'autre, à minuit, les jolies
hades, dans leurs robes qu'on dirait tissées avec des fils d'araignées,
couleur de la brume du matin. Leurs pieds touchent à peine la terre.
Autour d'elles, les broutches, ces laides, tournent en faisant des
grimaces, à cheval sur une racine de buis. Elles font, alors, leur
sabbat, qu'on appelle, que c'est un tapage d'enfer. Dès la fine pointe
du jour, tout ce monde disparaît. Les hades s'enlèvent ensemble, se
perdent dans l'air, pareilles à la fumée; les broutches rentrent dans
ces châtaigniers troués, frappés par le tonnerre, où nichent les hiboux,
dans ces chênes qui ont de grosses bosses. Tiens, entends-les crier
toutes à la fois... c'est terrible! Elles s'en donnent tant qu'elles
peuvent maintenant, les maudites, sachant que, tantôt, elles devront
se taire. Fais bien vite le signe de la croix, mon petit, et surtout,
surtout, ne va jamais du côté de la Terrucole quand le soleil est
couché, tu m'entends!
[Note 8: Aiguillon monté sur un long manche qui sert à piquer les
boeufs pour les faire marcher.]
--Attends un peu que j'y aille, j'ai bien trop peur, moi! Mais,
es-tu sûre que c'est vrai, tout cela? «Monsieur» dit que ce sont des
histoires, des bêtises inventées par les vieilles femmes pour forcer les
garçons et les filles à rester à la maison, le soir.
--Pas vrai! Monsieur le Régent est bien instruit, bien fin, je ne dis
pas non; il écrit que c'est pareil à un dessin et il raconte des choses
comme il y en a dans les livres et sur le journal; mais il ne peut pas
nier, je pense, ce que ma pauvre défunte mère a vu de ses propres yeux,
ce qu'elle m'a répété bien des fois. «Allez-y voir, qu'il vous dit, et
si vous rencontrez une seule hade ou une seule broutche, je vous donne
cent mille francs.» Le farceur! Les a-t-il, les cent mille francs, lui,
d'abord? Oui, comme moi! Et puis, on sait trop ce qui arrive quand on va
voir: on est pris immédiatement d'un mal très laid, le mal de Saint-Guy,
qu'on dit. C'est comme si on avait un esprit dans le corps, qui vous
force à faire ce que vous ne voulez pas faire. On devient pareil à un
innocent: on tire la langue, on tourne la bouche, on remue la tête, les
jambes, les bras.--Tu sais le fils de la Marianne, de Béouste, eh bien!
il l'a eu, ce mal, mais il est guéri parce qu'il a fait le remède. Car,
heureusement encore, il y a un remède, et facile. Faut, avant tout, pour
apaiser les esprits, jeter dans le trou, avec de l'argent, un morceau de
l'habit de la malheureuse ou du malheureux qui est possédé. Les riches y
mettent des pièces blanches, s'ils veulent: il y en a même qui ont lancé
jusqu'à de l'or, paraît, mais c'est très rare; ceux qui n'ont pas de
quoi donnent des sous, le plus qu'ils peuvent. Pendant trente jours de
rang, d'une lune à l'autre, chaque matin, quand le soleil se lève, faut
aller dire des prières au pied du Calvaire qui est planté dans le talus.
--C'est pour cela qu'il y a toujours des chiffons par terre ou pendus
aux branches, à la Terrucole! Comme il doit y avoir de l'argent
là-dedans, depuis le temps qu'on en apporte!
--Oh bah! les hades et les broutches ramassent tout, va!
--Et qu'en font-elles?
--Je n'en sais rien; mais on pense qu'elles ont un trésor caché quelque
part sur la hauteur: tiens, dans le champ de Lacoste, là où la terre
sonne quand on y tape dessus avec les sabots! Mais personne n'a osé y
aller voir, et ce n'est pas moi qui commencerai, té!
--Ni moi? Et puis, Maï, raconte ce que l'ont les hades et les broutches,
la nuit de Noël.
--Ah! voilà; cette nuit-là elles sont bien badinées; elles ont peur, tu
comprends, elles sont comme folles. Dès que descend le noir, elles font
leur sabbat plus fort que jamais; vienne minuit, elles se taisent; les
hades, fft!... disparaissent, les broutches se serrent dans leurs trous.
A partir de ce moment, tout le monde peut passer sans danger par la
Terrucole pour se rendre à la messe ou pour en revenir; et on ne s'en
fait pas faute, cela raccourcit beaucoup. Jamais, il n'est rien arrivé
à personne. C'est que, l'enfant Jésus, tout faible et tout petit qu'il
est, vois-tu, micot, est le vrai roi du monde. Il est plus fort, à lui
tout seul, que toutes les hades, que toutes les broutches, que tous les
diables de l'enfer.
--Oui. Eh bien! alors, maintenant, raconte-moi son histoire.
--Mais je ne t'en ai promis qu'une, histoire; faut aller au dodo.
--Oui, oui, tout de suite. Joseph et Marie où ils allaient, Maï? J'ai
oublié.
--A Bethléem, donc?
--Où c'est, Bethléem? Près d'ici?
--Non, très loin. C'est le village où ils étaient nés, mais ils n'y
demeuraient pas. Ils y allaient pour des affaires qu'ils avaient, du blé
à vendre ou des boeufs à acheter, peut-être. C'était comme qui dirait un
jour de grand marché ou de foire. Dans ces temps-là, on ne connaissait
ni les chemins de fer, ni même les courriers, paraît. On allait à pied.
--Comme nous autres, quand nous descendons à la ville?
--Oui. Il y avait beaucoup de compagnie sur les routes, se rendant
aussi à Bethléem. Joseph et Marie marchaient depuis le matin. Marie, la
pauvrine, était si fatiguée que ses jambes ne voulaient plus la porter.
Enfin, vers le soir, ils arrivent. Toutes les auberges étaient pleines.
--Pourquoi qu'ils n'allaient pas chez leurs parents?
--Ils n'en avaient plus, faut croire, ils devaient être morts. Que
faire, alors? Ils voient la grande maison d'un homme riche. «Té», qu'ils
se disent, «là il y a de la place, nous ne gênerons guère.» Ils frappent
et demandent abri pour la nuit, tout juste un coin, n'importe ou pour
se coucher et dormir. Mais l'homme riche leur fait réponse par ses
domestiques:
--Où sont vos mulets et vos chevaux qu'on les mène à l'écurie?
--Nous n'en avons pas.
--Alors que venez-vous faire ici? Passez votre chemin! Ma maison n'est
pas faite pour des mendiants comme vous.
Tout honteux, ils vont chez un hôtelier lui demander logis en payant.
--Gardez vos sous, qu'il leur crie; on ne reçoit pas ici de mauvais
paysans comme vous!
Enfin, ils aperçoivent une auberge bien pauvre et de bien mauvaise mine.
Ils, frappent timidement à la porte.
--Que voulez-vous? leur demande le patron, qui avait l'air d'un bandit.
--Nous voulons nous loger pour la nuit, histoire de nous reposer, après
avoir mangé un morceau.
--Mon auberge est pleine, qu'il dit, je n'ai pas de place pour vous.
--Même en payant?
--Quand vous me donneriez de l'or plein mon béret, ça ne changerait
rien; je n'ai plus de place, que je vous dis!
Alors Joseph regarda Marie qui tombait de fatigue et avait bien envie de
pleurer.
--N'avez-vous pas un grenier avec un peu de foin, une écurie, une
étable, n'importe quoi, que ma femme puisse s'asseoir et se reposer?
L'aubergiste qui, en fin de compte, n'était pas un méchant homme,
regarda Marie à son tour. Il la vit si pâle, si jeune, la pauvre--à
peine quinze ou seize ans--et si modeste, si charmante, qu'il eut le
coeur crevé de compassion.
--N'est-il raisonnable, aussi, de faire marcher les enfants comme cela,
et dans cet état, encore! qu'il leur dit. Eh bien! allons, entrez! nous
nous arrangerons tout de même en poussant l'âne et en attachant le boeuf
un peu plus loin vous pourrez vous loger.
Il les fit passer dans l'étable, leur porta une grosse botte de paille,
et il dit doucement à la jeune femme: «Ma jolie enfant, asseyez-vous.»
Et ce fut là que naquit le Sauveur du monde.
--Et que faisaient le boeuf et l'âne, Maï?
--L'âne regardait avec des yeux doux, et le boeuf ruminait
tranquillement. Marie ôta sa mante, et en entoura le nouveau-né, son
cher mignon si beau, aussi blanc que le lait, qui ne criait pas, comme
s'il comprenait déjà tout. Joseph mit de la paille au fond d'une crèche
avec un caillou rond pour coussin, et y déposa le divin enfant.
--Et les bergers, Maï?
--Eh bien! les bergers dormaient chacun auprès de ses moutons dans les
étables bien chaudes. Tout à coup, un ange entra auprès de l'un d'eux,
et, le tirant fort par le bras, le réveilla en disant qu'il venait lui
apprendre une grande nouvelle. Le pasteur, qui s'était levé avant le
jour, était très fatigué et dormait de tout son coeur.
--Laisse-moi tranquille, qu'il dit en se retournant et en bâillant. Il
n'est pas jour encore, je veux dormir. Et le voilà reparti à ronfler.
L'ange le secoue de nouveau.
--Mâtin! crie le pasteur; attends un peu que je te fasse courir avec mon
bâton!
Mais, les anges, c'est patient. Celui-ci lui parle d'un grand bonheur
qui vient d'arriver au pauvre monde par un enfant qui est né dans une
étable.
--Que me chantes-tu là? qu'il répond, incrédule. Le bonheur n'a jamais
été le partage des misérables comme moi. Un enfant naissant pourrait-il
changer quelque chose à notre sort malheureux? Pauvres nous avons
toujours été, pauvres nous mourrons; il n'y a qu'à prendre patience.
L'ange lui explique: cet enfant, c'est le fils de Dieu, qui vient,
non pas pour porter la nourriture du corps, mais celle du coeur, pour
pardonner les péchés et enseigner le courage à ceux qui souffrent.
Le berger, bien réveillé cette fois, se tire du lit, s'habille, pousse
sa porte: il voit le ciel ouvert et des anges qui volent dedans; une
lumière, plus claire que celle de la lune quand elle est dans son plein,
plus douce que celle du soleil, éclaire les prairies et les bois. Il
entend dans les airs des chants divins; sur la route des voix, des
bruits de sabots; certes, oui, il se passe quelque chose de pas
ordinaire. Tout le village est réveillé; les pasteurs se rassemblent
sur la place; la nouvelle s'est répandue, l'ange a parlé à plusieurs.
Serait-il Dieu possible que cela fût vrai, que le Sauveur du monde vînt
de naître, et dans une étable, encore? Tout tremblant et craintif il
court rejoindre les bergers qui se préparent à aller faire visite à
l'enfant Jésus.
--Allons, qu'il dit, je vais avec vous.
--Mais que lui porterons-nous, nous autres, pauvres? se demandent-ils
tous ensemble, inquiets. Ce n'est pas l'usage, ici, d'arriver chez les
gens les mains vides.
--Té! ce que nous aurons, tant pis! Puisqu'il connaît tout, il saura
bien que nous ne pouvons pas faire plus.
--Moi, dit un qui était bien gêné, rapport à ce qu'il avait beaucoup
d'enfants, je lui donnerai un pain de ma dernière fournée; moi, dit un
autre, un jeune agneau de mon troupeau; moi, un fromage de mes brebis;
moi, du lait fraîchement tiré; moi une bourracette[9] bien épaisse,
faite avec la laine de mes moutons, pour le garder du froid.
[Note 9: Lange de laine.]
Nicodème, drin[10] de crème!
Arnautou, escautou[11]!
Dominique, drin de mique[12]
[Note 10: Un peu de crème.]
[Note 11: Bouillie de maïs à la graisse.]
[Note 12: Gâteau de maïs à l'anis qu'on fait pour Noël.]
--Et toi, Maï, que lui aurais-tu porté?
--Le coeur de mon hilhot et le mien.
--Oui, mais pour faire comme les autres?
--Eh Bien! le sac de froment qui n'est pas encore commencé, ou un beau
canard avec une tourte.
--Continue l'histoire.
--Mais qui gardera nos bêtes quand nous serons absents? demande le
pauvre pasteur qui avait tant d'enfants.
--Le Bon Dieu veillera sur elles!
--Et comment trouverons-nous notre route?
--Celui qui se fie à Dieu ne peut pas s'égarer. Mettons d'abord le
chemin sous nos pieds, marchons toujours et nous verrons.
Et les voilà partis à travers la glace, la gelée, l'obscurité, car le
ciel s'était refermé, partis, pour aller voir le petit enfant Jésus tant
aimable et la Vierge Marie, adorable. L'un secoue sa clochette, un autre
joue du violon, un autre de la trompette, un autre du clairon, un autre
de la guitare. C'est un tapage, un combat, comme lorsque c'est la fête
de chez nous. Les gens les regardent passer, étonnés. Enfin ils arrivent
à Bethléem, trouvent les choses ainsi que l'ange leur avait dit.
Ils étaient tout ébahis, et ils regardaient, la bouche ouverte, ce petit
enfant qui dormait comme tous les petits enfants, et qui, pourtant, un
jour, devait sauver le monde en mourant sur la croix pour nos péchés.
--Et les mages, Maï?
--Eh bien! les mages étaient des espèces de rois très riches et très
savants, eux, et pas des pauvres bergers ignorants. Lors donc qu'ils
apprirent que le Sauveur était né, ils voulurent aussi aller le voir et
lui porter des présents. Et ils pensaient trouver un enfant couvert de
broderies, dans un beau palais. Ils ne savaient pas non plus le chemin;
alors il virent une étoile qui marchait devant eux; ils la suivirent,
et, quand elle s'arrêta sur une maison très laide et très petite, sur
une auberge où descendaient les gens les plus misérables, ils crurent
s'être trompés; mais l'étoile ne bougeait pas. Au moins le nouveau-né
serait couché dans la plus belle chambre, en un berceau bien garni de
plumes d'oie: mais non, il était dans l'étable, à côté des pauvres bêtes
qui travaillent, dans une crèche, sur du fourrage. Ils furent bien
attrapés, étant orgueilleux comme tous les riches; mais ils l'adorèrent
quand même et mirent à ses pieds ce qu'ils avaient apporté: des parfums,
de l'or, des bijoux et de l'encens; tu sais, ce que l'on fait brûler à
la messe et qui sent si bon!
--Oui, mais pourquoi l'enfant Jésus n'avait-il pas préféré être dans un
grand palais, couché dans un beau berceau, servi par des domestiques
avec des galons dorés comme au château du roi Henri, puisqu'il pouvait
choisir? Moi, si j'avais été à sa place, pas si bête, j'aurais fait
comme ça.
--C'était exprès, Micot, pour nous enseigner la patience à nous autres,
paysans, et pour nous montrer qu'il n'y a pas de honte à n'être pas
riches puisque Dieu lui-même a choisi d'être pareil à nous. Maintenant
dis vite «notre père» et au lit!
--Et les Noëls? Rien qu'un... ou deux!
--Encore? mais quand dormiras-tu alors?
--Tout de suite après.
--Ah! enfant gâté, enfant gâté! Allons, chante avec moi; je suis l'ange,
toi, tu seras le pasteur.