Je suis en mesure de donner des nouvelles de Puck aux personnes
curieuses de savoir ce qu’il est devenu depuis qu’il quitta la forêt
près d’Athènes. On supposait généralement,--et j’étais moi-même enclin à
cette erreur,--que, puni pour une espièglerie un peu trop hasardeuse, il
languissait exilé dans un verger des îles d’Avalon; des gens qui se
prétendaient bien informés racontaient qu’il avait commis l’imprudence
de s’endormir, un soir, dans une rose amoureuse, et que la rose, s’étant
fermée, ne s’était plus rouverte. D’autres bavards répandaient d’autres
histoires. Tout le monde se trompait. La vérité, c’est que le compagnon
de Fleur-des-Pois et de Grain-de-Moutarde n’a jamais cessé de vivre
parmi les hommes; je l’ai rencontré, un matin de printemps, dans une
venelle d’aubépines, suspendu, comme un gymnaste au trapèze, à un fil
tremblant d’araignée. Mais il s’est rendu assez différent du Robin
Bonenfant de jadis; ce n’est plus lui qui hennit comme une pouliche
coquette pour tromper un cheval gras et nourri de fèves; ce n’est plus
lui qui s’insinue dans la tasse d’une commère sous la forme exacte d’une
pomme cuite, ou qui, s’offrant pour escabeau à une grasse matrone, se
retire tout à coup, de sorte qu’elle tombe sur son derrière aux grands
éclats de rire de l’assemblée. Non, Puck a des soins plus sérieux à
présent; il exerce une fonction grave; il est,--de son état,--ramasseur
de bonnets de l’autre côté des moulins!
D’abord, l’aveu de cette profession, assez étrange en apparence, ne
laissa pas de me surprendre; je fus tenté de croire que Robin m’en
voulait donner. On sait qu’il n’a pas de plus grand plaisir que de
bafouer les gens; il ne faut pas toujours s’en fier à sa parole. Mais,
après réflexion, je fus contraint d’admettre qu’un tel métier pouvait
exister; même il serait tout à fait inexplicable qu’il n’existât point.
Car, enfin, en vous promenant derrière les moulins, ou dans les sentiers
environnants, avez-vous jamais vu des bonnets, répondez-moi? Non, vous
n’en avez jamais vu. J’entends: par terre. Pour ce qui est d’en
apercevoir sur les cheveux bruns ou roux, ébouriffés, des belles filles
qui passent, il n’y a rien de plus fréquent, grâce à Dieu. Mais des
bonnets tombés sur l’herbe, ou accrochés aux branches, on n’en remarque
point. Il est cependant avéré qu’il s’en envole chaque jour,--et chaque
nuit,--un nombre considérable, et l’on marcherait à tout instant sur des
ruches, des dentelles, des blondes,--comme un méchant oiseleur
piétinerait des colombes,--si quelqu’un ne ramassait pas les bonnets!
Vraiment, je fus très penaud de n’avoir pas pensé depuis longtemps à la
nécessité de cette fonction; je l’aurais peut-être sollicitée,--bien
qu’il doive y avoir quelque chose de pénible, d’humiliant aussi, à
constater la chute de tant de pudeurs et d’innocences, lorsqu’on n’y a
été pour rien. Le charmant, ce n’est pas de ramasser un bonnet après
qu’il a fait sa culbute d’oiseau blessé, c’est d’en dénouer les brides.
D’ailleurs, les regrets n’eussent pas servi à grand’chose, puisque Puck
était en place et ne montrait aucune envie de donner sa démission malgré
les grandes peines qu’il était obligé de prendre.
--On ne saurait s’imaginer, me dit-il, combien est assujettissant
l’emploi qui me fut confié. Je ne trouve plus le temps de bavarder près
des sources avec les fauvettes des roseaux, ni de rire avec les
ruisselets caillouteux, ni de guerroyer contre les scarabées pour leur
voler l’émail de leurs ailes, dont on se ferait une si belle cuirasse;
dès que je commence à délacer le corset vert des roses en bouton, mon
devoir m’oblige à courir de-ci de-là, et les jeunes roses me gardent
rancune de n’avoir été déshabillées qu’à moitié, étant comme les femmes,
qui veulent absolument qu’on achève tout ce que l’on a entrepris. Ah! il
est fort heureux qu’il me suffise du quart d’un tiers de seconde pour
voler d’un bout de la terre à l’autre bout, car, presque à la fois, dans
tous les pays, des bonnets s’envolent et se posent. Depuis quelque temps
surtout, je ne sais, en vérité, où donner de la tête. Une neige de
coiffes bat de l’aile par-dessus les moulins, palpite, hésite, choit.
Avant-hier, je fus comme enseveli sous la légère avalanche. Je ramassais
vingt bonnets, il en tombait mille, et il en tombait d’autres, toujours!
J’ai pensé étouffer. Mais une telle mort ne m’eût pas déplu, parmi les
rubans, les batistes et les malines, à cause de cette odeur de cheveux
et de nuques, si grisante, que tu sais bien.
--Mais, Robin, dis-je à Puck, il y a une chose que je ne m’explique pas.
Tu ramasses les bonnets, à la bonne heure; une fois ramassés, où les
mets-tu? Si tu as coutume de les ranger sur des tablettes ou dans des
tiroirs, comme font les bonnes ménagères, il faut que tu aies un bien
grand nombre d’armoires ou de commodes.
Puck éclata de rire.
--Trois millions d’ébénistes, travaillant pendant trois millions
d’années, ne suffiraient pas à faire assez de commodes et d’armoires
pour que l’on pût, même en les serrant beaucoup, ranger tous les bonnets
jetés par-dessus les moulins! Viens avec moi, tu verras une chose qui ne
manquera pas de t’intéresser.
Quand on voyage avec Puck, on voyage très vite; une belle-de-nuit ne se
serait ouverte qu’à demi pendant le temps que nous employâmes à nous
rendre, de la venelle où nous étions, dans un étrange et vaste jardin,
si vaste que vous l’auriez cru à peine moins grand que toute la terre.
Et ce jardin, plein d’innombrables arbustes entrelacés, avait pour
jacinthes, pour roses, pour camélias, pour œillets, d’adorables petits
bonnets qui frémissaient au vent. Il faisait venir l’idée d’un immense
Eden qui serait une boutique de modistes. Je voyais, accrochés à des
aubépines, des bonnets de toile, sans rubans ni fleurs; bonnets de
pauvres filles, qui s’étaient envolés, un jour de moisson, après un faux
pas derrière une meule de blé. Il y avait des bonnets de guipure, des
bonnets de valenciennes, fleurant le white-rose et l’opoponax; des
bonnets qui étaient des coiffures de nonnes, et gardaient, avec une
odeur d’encens, une ressemblance de lys; il y avait aussi, plus
impossibles à nombrer que les étoiles du ciel et les grains de sable de
Nubie, des bonnets qui, au lieu d’être des bonnets, étaient des
chapeaux, des voilettes, des corsets, des jupes, des chemises! Car le
respect d’une proverbiale métaphore a des bornes après tout; on ne peut
exiger des jeunes personnes qui veulent jeter leur bonnet par-dessus les
moulins, qu’elles aient toujours un bonnet à leur portée; on jette ce
qu’on peut. Cependant, l’âme attendrie, je songeais à tant de baisers
donnés et reçus dans les bois, dans les ruelles, dans les cloîtres, dans
les boudoirs, et j’admirais la Femme et l’Homme, toute l’aimante
humanité.
--Oui, reprit Puck, ce jardin est agréable; on éprouve quelque
satisfaction à se promener dans ces allées; c’est une heureuse
imagination que j’ai eue d’accrocher aux arbrisseaux, chaque matin, les
bonnets de la veille.
--De la veille? m’écriai-je, stupéfait. Tu ne veux pas dire, je pense,
que tu me montres ici ta récolte d’un seul jour?
--Mais si, je veux le dire, et je le dis. Dès que l’aube se lève, je
remplace par des bonnets nouveaux les bonnets anciens. La journée
d’hier, relativement, n’a pas été très bonne.
O joie! ô orgueil! ô infini de l’amour! Combien de cœurs échangés!
combien d’âmes qui se mêlent! combien de bouches sur des bouches! Ah!
que les Dieux sont bons!
Je dis à Puck, quand je fus revenu de mon extase:
--En ce cas, tu me dois une explication encore. Les bonnets d’hier,
d’avant-hier, de jadis, de toujours, où les mets-tu, Robin Bonenfant?
--Où je les mets? partout! et, bientôt, il n’y aura plus de place.
Il continua, en s’amusant à faire grimper une coccinelle sur le petit
doigt de sa main gauche:
--J’en fais d’autres bonnets pour les ingénues au cœur encore introublé,
et ceux-là me reviennent vite, sachant déjà le chemin. J’en fais des
chemises de noces et des draps de lit nuptial, pour les amoureuses qui
sanctifient leur péché en devenant épouses. J’en fais des robes de bal
qui conseillent, par leur frôlement, les abandons de la valse, des
rideaux pour les alcôves, et, j’en fais aussi,--car je ne sais où les
fourrer,--des nappes de festin et des nappes d’autel. Mais il ne
suffirait pas, pour les employer tous, d’en vêtir toutes les femmes et
tous les hommes, d’en parer tous les appartements, d’en orner tous les
temples. Je les mêle à la nature, pour m’en débarrasser. Grâce à moi,
ils fleurissent en églantines, s’éparpillent en giboulées, s’égouttent
en rosée matinale, s’effiloquent en fils de la Vierge; je les déchire en
papillons qui aiment les roses, se souvenant des lèvres; l’oiseau s’en
sert pour que son nid soit plus doux; leur mousseline frissonne dans les
buées du matin, glissant sur les prairies; ce sont leurs pâles rubans
qui se déroulent dans l’interminable longueur des grandes routes plates,
leurs rubans bleus ou verts qui se prolongent dans le lisse éloignement
des fleuves; quand il neige, quelqu’un qui saurait les choses
reconnaîtrait leur blancheur dans les légers flocons. De sorte que vous
vivez, vous autres hommes, sans le savoir, au milieu de tant de bonnets
devenus fleurs, averse de grésil, aiguail, papillons, mousses des nids,
brouillards lointains, eau fuyante, et neige lente aussi! Et, quand j’ai
fini d’en emplir l’univers terrestre, j’en emplis le ciel, de ces
bonnets. Ils sont l’aurore,--ceux des fillettes,--le crépuscule du
soir,--ceux des vieilles filles, qui tardèrent longtemps; ils sont le
rose et l’azur des profondeurs mystérieuses; ils brûlent dans le soleil,
pâlissent dans la lune, voyagent avec les comètes, flamboyent en
météores; et c’est des bonnets jetés par-dessus les moulins,--blancheurs
éparses et fourmillantes,--qu’est faite la Voie lactée!