Une autre fois, il lui arriva un bonheur qui la rendit plus malheureuse
encore. Sur le chemin où ne passait personne, le fils du Roi, au retour
de la chasse, vint à passer, l’épervier au poing. Monté sur un cheval
qui secouait sa crinière de neige, vêtu de satin bleu ramagé d’argent,
la face fière et à ce point lumineuse de soleil que l’on ne s’étonnait
pas d’y voir éclore la fleur rouge des lèvres, le prince était si beau
que la mendiante crut voir un archange en habit de seigneur. Les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, elle tendait les bras vers lui, et elle
sentait quelque chose, qui devait être son cœur, sortir d’elle, et le
suivre! Hélas, il s’éloigna, sans même l’avoir vue. Seule comme
devant,--plus seule, d’avoir un instant cessé de l’être,--elle se laissa
tomber sur le revers du fossé, fermant les yeux, sans doute pour que
rien n’y remplaçât l’adorable vision. Quand elle les rouvrit, mouillés
de pleurs, elle aperçut à côté d’elle la tire-lire qui ressemblait un
peu à des lèvres entr’ouvertes. Elle la saisit et, avec l’acharnement
désespéré de son vain amour,--mettant dans son souffle son âme,--elle la
baisa d’un long baiser! Mais le présent de la fée, sous l’ardente
caresse, ne s’émut pas plus qu’une pierre touchée d’une rose. Et, à
partir de ce jour, Jocelyne connut de telles douleurs que rien de ce
qu’elle avait enduré jusqu’alors ne pouvait leur être comparé; elle se
rappelait, comme de belles heures, le temps où elle n’avait souffert que
de la faim et du froid; s’endormir quasi à jeun, frissonner sous les
rafales, ce n’est rien ou c’est peu de chose; maintenant elle n’ignorait
plus les véritables angoisses.
Elle songeait que d’autres femmes, à la cour, illustres et
parées,--«moins jolies que toi», lui disait le miroir de la
source,--pouvaient voir presque à toute heure le beau prince au lumineux
visage; qu’il s’approchait d’elles, qu’il leur parlait, qu’il leur
souriait; avant peu de temps sans doute, quelque glorieuse jeune fille,
venue de Trébizonde dans une litière portée par un éléphant blanc à la
trompe dorée, épouserait le fils du Roi. Elle, cependant, la mendiante
du chemin sans passants, elle continuerait de vivre,--puisque c’est
vivre que de mourir un peu tous les jours,--dans cette solitude, dans
cette misère, loin de lui qu’elle aimait si tendrement; elle ne le
reverrait jamais, jamais! La nuit des royales noces, elle coucherait
dans son arbre, sur une branche, non loin des écureuils; et, tandis que
les époux s’embrasseraient par amour, elle mordrait de rage la dure
écorce du chêne. De rage? non. Si douloureuse, elle n’avait pas de
colère; son plus grand chagrin était de penser que le fils du Roi,
peut-être, ne serait pas aimé par la princesse de Trébizonde autant
qu’il l’était par elle, pauvre fille.