II

Une autre fois, il lui arriva un bonheur qui la rendit plus malheureuse

encore. Sur le chemin où ne passait personne, le fils du Roi, au retour

de la chasse, vint à passer, l’épervier au poing. Monté sur un cheval

qui secouait sa crinière de neige, vêtu de satin bleu ramagé d’argent,

la face fière et à ce point lumineuse de soleil que l’on ne s’étonnait

pas d’y voir éclore la fleur rouge des lèvres, le prince était si beau

que la mendiante crut voir un archange en habit de seigneur. Les yeux

écarquillés, la bouche ouverte, elle tendait les bras vers lui, et elle

sentait quelque chose, qui devait être son cœur, sortir d’elle, et le

suivre! Hélas, il s’éloigna, sans même l’avoir vue. Seule comme

devant,--plus seule, d’avoir un instant cessé de l’être,--elle se laissa

tomber sur le revers du fossé, fermant les yeux, sans doute pour que

rien n’y remplaçât l’adorable vision. Quand elle les rouvrit, mouillés

de pleurs, elle aperçut à côté d’elle la tire-lire qui ressemblait un

peu à des lèvres entr’ouvertes. Elle la saisit et, avec l’acharnement

désespéré de son vain amour,--mettant dans son souffle son âme,--elle la

baisa d’un long baiser! Mais le présent de la fée, sous l’ardente

caresse, ne s’émut pas plus qu’une pierre touchée d’une rose. Et, à

partir de ce jour, Jocelyne connut de telles douleurs que rien de ce

qu’elle avait enduré jusqu’alors ne pouvait leur être comparé; elle se

rappelait, comme de belles heures, le temps où elle n’avait souffert que

de la faim et du froid; s’endormir quasi à jeun, frissonner sous les

rafales, ce n’est rien ou c’est peu de chose; maintenant elle n’ignorait

plus les véritables angoisses.

Elle songeait que d’autres femmes, à la cour, illustres et

parées,--«moins jolies que toi», lui disait le miroir de la

source,--pouvaient voir presque à toute heure le beau prince au lumineux

visage; qu’il s’approchait d’elles, qu’il leur parlait, qu’il leur

souriait; avant peu de temps sans doute, quelque glorieuse jeune fille,

venue de Trébizonde dans une litière portée par un éléphant blanc à la

trompe dorée, épouserait le fils du Roi. Elle, cependant, la mendiante

du chemin sans passants, elle continuerait de vivre,--puisque c’est

vivre que de mourir un peu tous les jours,--dans cette solitude, dans

cette misère, loin de lui qu’elle aimait si tendrement; elle ne le

reverrait jamais, jamais! La nuit des royales noces, elle coucherait

dans son arbre, sur une branche, non loin des écureuils; et, tandis que

les époux s’embrasseraient par amour, elle mordrait de rage la dure

écorce du chêne. De rage? non. Si douloureuse, elle n’avait pas de

colère; son plus grand chagrin était de penser que le fils du Roi,

peut-être, ne serait pas aimé par la princesse de Trébizonde autant

qu’il l’était par elle, pauvre fille.

Les oiseaux bleus · 第 34 / 74 题