LE MIROIR

I

C’était dans un royaume où il n’y avait pas de miroir. Tous les miroirs,

ceux qu’on met sur les murs, ceux qu’on tient à la main, ceux qu’on

porte à la ceinture, avaient été cassés, réduits en miettes sur l’ordre

de la reine; si on avait découvert la plus petite glace dans n’importe

quel logis, elle n’eût pas manqué d’en faire périr les habitants au

milieu des plus affreux supplices. Quant aux motifs de ce caprice

bizarre, je peux bien vous les dire. Laide au point que les pires

monstres auraient paru charmants auprès d’elle, la reine ne voulait pas

être exposée, lorsqu’elle allait par la ville, à rencontrer son image,

et, se sachant horrible, ce lui était une consolation de songer que les

autres du moins ne se voyaient pas jolies. Vous pensez bien que les

jeunes filles et les jeunes femmes de ce pays n’étaient point

satisfaites du tout. A quoi sert d’avoir les plus beaux yeux du monde,

une bouche aussi fraîche que les roses, et de se mettre des fleurs dans

les cheveux, si l’on ne peut considérer ni sa coiffure, ni sa bouche, ni

ses yeux? Pour ce qui était de s’aller mirer dans les ruisseaux et dans

les lacs, il n’y fallait pas compter; on avait caché sous des dalles

bien jointes les rivières et les étangs de la contrée; on tirait l’eau

de puits si profonds qu’il n’était point possible d’en apercevoir la

liquide surface, et non dans des seaux où il y aurait eu place pour le

reflet, mais dans des écuelles presque plates. La désolation allait donc

au delà de ce qu’on peut imaginer, surtout chez les personnes coquettes

qui n’étaient pas plus rares dans ce pays que dans les autres; et la

reine n’avait garde d’y compatir, bien contente au contraire que ses

sujettes trouvassent presque autant de déplaisir à ne point se connaître

qu’elle eût éprouvé elle-même de fureur à se voir.

Les oiseaux bleus · 第 17 / 74 题