On l’avait jetée, pendant cette fête, de voiture en voiture; lancée au
hasard, attrapée, lancée encore, elle avait été comme le volant de ces
exquises raquettes que sont les mains des Parisiennes; puis, un badaud
l’ayant mal agrippée, elle tomba dans la boue, parmi l’herbe rase et
humide; et personne, d’abord, ne s’inquiéta d’elle; et, plus tard, dans
la fête mouillée, mille pieds la piétinèrent, sous la gaieté
languissante des lampions et des verres de couleur, tandis que sonnaient
les grosses caisses et les trombones des baraques foraines. C’était une
toute petite églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue
tige épineuse.
Comme je passais, hier soir, à travers la foule, je vis, dans la
grisaille de la fange, une petite rougeur pâle qui était cette fleur
morte; tout de suite je devinai quel avait été le sort de l’églantine,
triomphante, puis mélancolique, pendant la journée de plaisir et de
folie: elle était là maintenant, souvenir, entre deux petits tas de
boue, comme entre deux feuillets d’un livre, déjà flétrie, charmante
encore, relique souillée et parfumée. J’eus la pensée de la ramasser, de
la conserver; savais-je si je n’y retrouverais point l’odeur qui m’est
chère entre toutes, l’odeur que j’ai aspirée, une seule minute, de mes
lèvres rapides, sur le bout d’un petit doigt ganté, dans l’antichambre,
après le thé de cinq heures, tandis que l’on remet les manteaux? Et
puis, cette rose, c’était tout ce qui restait de la gaieté d’une heure,
de la promenade enrubannée et fleurissante, où Paris avait imité la
fantaisie et les rires d’un Corso d’Italie. Le poète qui passe a pour
devoir de recueillir ce qui demeure de la joie humaine, cette tristesse
qui est comme la lie des choses heureuses; et, après, il en fait des
vers.
Je me baissai donc, pour prendre la fleur.
Mais une main avait devancé la mienne, une toute petite main, celle
d’une fillette mal vêtue, sordide, presque en haillons, l’air d’une
mendiante. Je laissai faire cette enfant, je ne lui disputai point la
morose épave qu’elle saisit et qu’elle mit dans son corsage, sous le
bâillement de l’étoffe sans boutons, très vite, furtivement. La pauvre
mignonne! cela lui plaisait, habituée à marcher dans la boue, d’y
cueillir une fleur.
* * * * *
Mais j’observai les gens, un homme et une femme, qui étaient avec
l’enfant, et je les suivis, parmi le brouhaha de tout ce monde se hâtant
sous la pluie. Ils étaient pauvrement habillés, lui en veston, elle en
robe de cheviotte sans manteau; elle avait dans le cou le désordre de
son chignon défait, il avait jusqu’aux yeux, sous un chapeau rond, des
frisures de cheveux bruns, annelées par un coiffeur de banlieue. Ils
montraient tous deux dans leur costume et dans leur attitude, un abandon
de misère, un traînaillement de loques. C’était vraiment cet affreux
couple parisien: le voyou et sa femelle. Elle ne lui donnait pas le
bras; ils faisaient marcher devant eux la petite fille qui avait ramassé
la fleur; et, en cheminant, ils parlaient.
Chienne de journée tout de même! à cause de l’ondée toujours menaçante.
Les gens riches n’avaient pas quitté leurs voitures, et, avec les
bourgeois qui étaient venus pour voir malgré le mauvais temps, il n’y a
rien à faire; ce sont des malins qui prennent garde à leurs poches. Non,
c’était enrageant, à la fin, de ne pas pouvoir se tirer d’affaire,
lorsqu’on a bonne envie de travailler et qu’on n’est pas plus manchot
que les camarades. Les étrangers ont de la chance, eux; les Anglais
surtout, à cause du Grand-Prix; on les prend pour des gens convenables,
qui ont des relations dans les écuries; on les fait causer, pour avoir
des renseignements sur les chevaux qui courront; et eux, tout en
causant... Mais les Français se défient des Français; pas moyen
d’engager la conversation. Enfin, il était dix heures du soir, ils
étaient venus à la fête à deux heures de l’après-midi, et, dans tout ce
temps-là, pas une aubaine, rien; ils n’auraient pas eu seulement de quoi
prendre un verre avant d’aller se coucher, si la petite n’avait reçu
quelques sous, en mendiant entre les voitures. S’il n’y avait pas de
quoi se mettre en colère! Alors, pour vivre, il faudrait donc
s’expatrier? puisqu’il n’y avait pas moyen de faire son métier,
honnêtement, dans son pays! Et tout cela était dit dans des grognements,
avec de sales jurons et cet accent des bouges qui donne à toutes les
paroles l’ignominie de l’argot.
Pourquoi je suivais, pourquoi j’écoutais ces vils passants? A cause de
la fillette, toute haillonneuse, maigre, laide, chétive. Ce qui était
exquis, c’est qu’elle avait ramassé une fleur.
--Marguerite!
--Maman? dit l’enfant dans une secousse.
La mère lui flanqua une gifle.
--Une autre fois, tu répondras plus vite. Tiens, regarde, là, devant
nous, ces gens qui viennent. Allons, dépêche-toi.
L’enfant s’approcha d’une famille bourgeoise qui courait presque, dans
la pluie, en quête d’une voiture; et, tendant une main, d’une voix
faussement pleurarde:
--Messieurs, mesdames, geignit-elle, nous sommes cinq enfants à la
maison. Papa est sans ouvrage. Donnez-moi quelque chose. Ça vous portera
bonheur!
On lui donna une pièce de deux sous, que, les gens passés, elle remit à
sa mère.
--Bête! dit celle-ci, il fallait courir après eux, ils t’auraient donné
davantage.
Et elle lui flanqua une autre gifle. La petite fondit en larmes. Elle ne
devait pas avoir plus de sept ou huit ans. Elle avait, si maigre, sous
le jour des illuminations, une pâleur presque morte, avec des taches de
rousseur qui avaient l’air de taches de boue. Et elle pleurait avec de
courts sanglots. Puis, elle se remit à marcher devant ce hideux couple,
ne pleurant plus, la main dans son corsage. On eût dit que cela la
consolait de toucher la fleur qu’elle avait prise.
Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, cette fleur? Née dans quelque sale
maison d’une cité populacière, habituée à une vie sans dimanches, elle
ne pouvait pas avoir la nostalgie des champs, des buissons, des courses
dans les bois, avec les camarades, en sortant de l’école; une églantine,
pour elle, ce devait être quelque chose qu’on vend à des messieurs, le
soir, sur le boulevard; et puis, si on n’a pas fait bonne recette, des
coups, après minuit, au retour. Tout le jour, pendant la fête, elle
avait vu, des coupés aux victorias, un échange fou de bouquets; des
dames bien habillées, éclatantes, heureuses, la face fleurie de joie,
riaient en baissant la tête, pour éviter à leurs chapeaux le heurt
envolé des roses et des pivoines; la haine des fleurs,--des fleurs,
métier pour elle, luxe pour les autres,--voilà ce qu’elle aurait dû
éprouver ce pauvre être. Mais non, elle tâtait toujours, sous l’étoffe
sans boutons, l’églantine ramassée; et, les yeux à peine séchés, elle
avait un sourire aux lèvres, un sourire pensif et résolu, avec un air de
préméditation heureuse, comme si elle eût formé le dessein de quelque
grande joie. Je remarquai qu’elle avait sous son bras gauche un journal
déchiré, mal replié. Une fois, il tomba, elle le reprit très vite. Qu’en
voulait-elle faire? Je la regardais. Maladive et triste, elle n’était
point vilaine pourtant. Lavée, bien vêtue, on eût fait une belle enfant
riche avec cette laide enfant pauvre. Elle marchait d’un pas décidé.
Elle avait dans les yeux quelque chose qui ressemblait à un rêve.
Cependant, l’homme et la femme, moi les suivant toujours, avaient quitté
la fête. Ils avaient gagné je ne sais quelle avenue de banlieue, ils
s’arrêtèrent sous une tente flottante, lourde de pluie, et prirent place
devant une table. Je m’arrêtai aussi, et m’assis non loin d’eux. Ils
demandèrent une bouteille de vin. Je les voyais sous la lumière d’un
quinquet accroché à un poteau. Lui glabre, elle moustachue, leurs faces
étaient repoussantes. Accoudés, ils se parlaient bas, avec un murmure de
complot. Autour de nous, des gens, qui devaient être des palefreniers et
des valets de jockeys, menaient grand fracas, buvaient, appelaient le
garçon, se querellaient, s’injuriaient. Il y avait, dans l’air, avec une
odeur de tonneau en vidange, une odeur d’écurie. Je remarquai que le
voyou et sa femelle regardaient par instants, en se faisant des signes,
deux valets de chambre, en gilets de livrée, qui jouaient aux cartes, de
petites pièces sur la table.
Mais où donc était l’enfant?
Tout près, assise par terre, entre les souliers des gens.
Et c’était charmant de la voir.
Du vieux journal déchiré, elle avait fait deux petits carrosses en
papier,--carrosses, ou leur vague ressemblance,--et ses mains, tantôt
celle-ci, tantôt celle-là, lançaient d’une voiture à l’autre la fleur
qu’elle avait ramassée tout à l’heure, l’églantine ramassée parmi
l’herbe humide et rase. Je compris alors pourquoi elle avait saisi si
rapidement la mélancolique épave! pourquoi elle l’avait si soigneusement
gardée. Là, entre les jambes des buveurs, parmi l’air sale, les pieds
dans la fange, la jupe dans la fange, accroupie, elle imitait, à elle
seule, toute la gaieté, toute la gloire épanouie de la fête. Elle
recevait et lançait, en une seule églantine fanée, les mille bouquets de
la fraîche bataille, et elle s’amusait, et elle riait, et elle avait,
cette enfant de voleuse et de voleur, cette mendiante, cette
loqueteuse,--tandis que l’homme et la femme, penchés au-dessus des
verres rouges, complotaient quelque mauvais coup,--elle avait, plus
sincère, au cœur et aux lèvres, toute la joie des belles mondaines
échangeant des mitrailles épanouies. Bientôt elle rentrerait dans
quelque bouge puant, obscur, où l’on dort mal, pendant les querelles
avinées du père et de la mère. Mais, n’importe, elle aurait eu, la
petite misérable, l’illusion, un instant, d’être heureuse comme tant de
magnifiques dames. Et c’était, je le pensai, par la pitié du destin, que
l’églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige
épineuse, était tombée d’une main maladroite, parmi la boue, dans
l’herbe.