Août 1788-avril 1789.
M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y
mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et,
plus tard, engagea tout ce qu'il possédait.
Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit.
Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent
un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent
d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être
payés.
Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le
fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il
nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent
employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. Toute
grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un
prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de
tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui
venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du
siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la
famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration.
L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux
ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au
secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le
printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou
de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout:
«Il a nourri la France.»
Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus
antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le
protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa
suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois,
qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas
et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui
Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût
attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il
dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils
eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker,
voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker
attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours
ainsi. Tout se terminera bien.»
La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du bien
public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait croire au
roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des parlementaires
assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour plénière, rouvrant le
Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on voudrait. Très-coupable
complot qui, dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le
seul sauveur possible, détruire l'espoir qui soutenait la France. Déjà
le roi faisait imprimer les nouveaux édits.
Mais l'indigne manoeuvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs
parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même,
humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait
nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7
septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué
partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la
sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine
sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos
et le spectre de la famine.
Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent
pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En
effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de
fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des
comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui
emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait
les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son
portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce comme dame
d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son
archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut
la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une
telle pénurie!).
Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal
partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen
d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans
toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et
l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce
désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre
Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force
les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent
peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on
ne peut guère qu'au prix de bien du sang.
Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à
Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps
privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris,
en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort
disposée à faire voir qu'elle est «_vrai soldat_.» Son chef, le
chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le
Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les
spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis
de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.
Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et,
devant Henri IV, on brûla un archevêque de carton. Plusieurs, irrités
de la veille, disaient: «Brûlons les corps de garde». Dubois, dit-on,
habilement avait embusqué des fusils. On tire. Et voilà vingt-cinq
morts.
Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais
massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de
femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne,
et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit
Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils
chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron,
entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès
terrible, qu'on veut attribuer _au hasard_. La foule, serrée des deux
côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les
deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la
mort!
C'est encore _le hasard_ qui, par la Garde de Paris, fit le carnage
aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on
refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on
chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui
rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)
Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la
Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop
excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang.
On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa
débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il
avait trouvé dans l'armée le zèle qu'il trouva dans ces corps, il eut
certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors Louis XVI,
eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles, disputer la
fortune. Mais l'armée lui tourna le dos.
Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain
des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la
situation où l'histoire ne dit rien. _Était-il? n'était-il pas
maître?_
Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre.
Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras
immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et
infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être
fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur,
ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien
voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il
était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant.
De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa
probité, et pourtant signées de son nom.
Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en
eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans
le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau
bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou
régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître
d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux
comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de
plaire à ses maîtres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant
toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de leurs
sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un côté
flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant fort à
gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire pardonner
le bien.
On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, _Administration_. Il
y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On
sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans
son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien
entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout _de la
vertu_ (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des
privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se
confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et
déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher.
De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa
richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent
millions.
On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des
hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de
Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés,
serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée
dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était
ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan
d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le
propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à
peu près _un liard par jour_). L'électeur des villes un peu plus.
Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. En
effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles,
admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans
la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles
ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.
Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent
«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de
voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa
famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent
le plan, _veulent que le fermier vote_. Quelle dureté serait-ce
d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent
à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs.
C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables
en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis
pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il
devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile
à la convocation des États généraux.
Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à
la liberté.
1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du
Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment
représentée, le Privilége était perdu.
2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le
sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel
serait l'arme mortelle de la contre-révolution. Ils admirent au
suffrage _même les domestiques_, laquais des villes, et valets de
charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur
qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront _à
haute voix_. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un
monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de
petits collets qui couraient les dîners.
À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre
des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614,
s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le
bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui
a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si
les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations
dispenseraient de payer l'impôt.
Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès,
qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution
de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée.
«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.--Le Tiers est la Nation.»
Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent
(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.
Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc
plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.
Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille
prêtres ou nobles, auront dans l'ordre social? c'est demander quelle
place, dans le corps des malades, aura l'humeur maligne et corrompue.
Ceci s'entend assez et dépasse fort 89.
Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les
_Instructions_ électorales du duc d'Orléans, rappela la question
suprême, la _responsabilité_. On a vu qu'à Grenoble un magistrat
l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de
Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure
d'Orléans demande «que _quelqu'un_ soit responsable.» Inutile de
nommer ce _quelqu'un_. Chacun comprendra.
Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui
gauchit. Le _doublement du Tiers_ est le grand shiboleth où l'on se
reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a
osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à
genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il
descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que
pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution.
Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait
misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils
de Necker). Ce coeur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous,
était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques
hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait
admirablement impartial.
On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de
mai en août); qu'en Dauphiné, seule au 13 juin, elle avait convoqué
les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait gagné et
désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces vaillants
députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces obstinés qui
vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs et pairs
avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires. Donc la
noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier acte du
grand drame.
Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité
noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit
généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs
rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en
Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des
étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de
Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal,
Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui
réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le
doublement du Tiers (_Mellinet_). Dans le cahier commun des villes de
Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément
d'après le Dauphiné (_Duch._, I, 85).
Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du
peuple. Deux avocats: la faim, la mort.
La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est
prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à
trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de
circulation. Tout négoce des grains est taxé d'accaparement. Le
ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker,
aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent
courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes
nouvelles: ici, là, partout la famine.
La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour
par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La
mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient
de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les
rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les
cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance,
disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable
Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort,
eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place
Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les
philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que
le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de
Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il
pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et
haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à
ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures,
parues en quatre mois, sont l'oeuvre d'Orléans. Le grand mouvement des
campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait
_les brigands_, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende,
un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le
monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la Révolution.
C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest)
qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut
jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la
Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En
décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd.
Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne
_le Doublement du Tiers_ (27 décembre 1788).
Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le
Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).
Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas
obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le
danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la
noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le
démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient
sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait
précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province,
ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination
pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à
la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.
Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre
pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement
qu'ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit à Louis XVI qu'aux
Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la majorité d'une
voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27 décembre,
assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne à
l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.»
Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement.
Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un
ordre à part, il n'a _qu'une voix contre deux_. Il est, comme
toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la
Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée,
n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme
oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi,
inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le
ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de
l'oeil, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé
rien.»
Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya.
Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de
l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine désorganisation,
que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai), qu'il voulait dans
cette grande France faire la démocratie des petits cantons de la Suisse,
ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent ce que c'est que propriété.
La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout homme de
vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la
capitation.
Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le
patriotisme des masses et la modération des pauvres!
En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce
plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par
l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à
bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont
seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que
l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs
absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du
Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner.
On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.
La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la
France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider,
très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de
façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la
méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13
avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection
qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer
six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du
Tiers.
Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les
États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une
mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au
profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, venant avec
leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir les évêques.
Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse, voulaient
certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clergé et
de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par la roture
qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la ruine
générale, doit monter le trône.
Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de
fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on
aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de
la duplicité (Mir., _Mém._, V, 224).
On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il
avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de
moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à
conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur
les plans de Turgot, et contre son idée de _grande municipalité_ ou
assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans
après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute
une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès
longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.
Le coeur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable
pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut
bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de
mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles.
Il y parut dans son obstination à n'exiger point du clergé un serment
politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. Il y mit un
entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il aima mieux se
perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger, trahir, livrer
la France.
Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au
Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le
vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation,
maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.
Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché
de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de
Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa
connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs,
lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces
exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.
Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction
que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses
qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France
persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI
dans le genre du _bon roi_ Robert ou de Louis le _débonnaire_.
La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous,
Robespierre même et Marat.
Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans
les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était
montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle.
Lorsqu'en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtièmes, Nobles et
Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote obstinément pour
le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il est sous Louis
XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut, et en 86, au
voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces se précipitent
au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure.
Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment
même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette
vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant
que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent
d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de
l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses,
plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation,
vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que
deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait
relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses
cahiers demandent la _liberté de conscience_. Nul ne réclame la
_liberté des cultes_. Paris, Rennes, croient que l'ordre public
n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et
les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela
leur semblait exigé par leurs commettants.
«La Constitution civile du clergé, cette oeuvre malheureuse de la
Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.»
(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)
Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette modération.
Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le fardeau que
l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la
ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des moines, vente
d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, de son côté,
pour se venger des nobles, désire que les non nobles arrivent à toute
charge, même d'épée.
Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils,
insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce
que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un
tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe
des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps
seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits
féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais
dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre
_de paysans_, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui
puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.
J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole
magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les
immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º _Il mettra sa dette à
la charge de l'État_ (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas
toucher à ses revenus); 2º _Les revenus des curés seront augmentés_;
3º _Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt_; 4º On conservera
la grosse sangsue monastique, _les couvents_, _les Mendiants_; 5º Enfin,
pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au
clergé donner l'âme,--_l'éducation_, l'enfant, l'avenir. Car, dit ce
bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les
Jésuites[22].
[Note 22: Cela est fort curieux. La majorité du Clergé
qui écrit ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de
cet ordre, l'épiscopat, c'est le clergé inférieur, ce
sont surtout ces curés dont plusieurs, sous divers
rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent
pas moins _prêtres_. On le voit dans certains articles
de la _visite des prisons_ dont parlent les autres
ordres. M. Chassin remarque très-bien (livre III, ch.
II) que le Clergé n'en parle pas. Il se soucie peu
d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons
d'Église, dans ces ténébreux _in pace_. Le Clergé et la
Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder
leurs tribunaux ecclésiastiques, leurs tribunaux
féodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle même de
l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions de
mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à
son moment faible), de la famille elle-même.]
Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui,
contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de
l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement
rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que
lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de
la province, tant qu'on n'aurait pas accepté _le vote par tête_, qui
seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles
(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement
provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de
paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils
lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre sols!» Appel
ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre pas.
Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En
vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États
dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les
forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais
on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice
du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout
au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de
Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son
avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6
avril).
La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses
résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des
tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et
des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux.
La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution
y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en
s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y
chercha son dieu sauveur.
Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux
que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison
dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez
Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en
tira quelque argent pour ne pas publier ses lettres écrites de Berlin
au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait candidat aux
États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un royaliste timide.
Les États généraux, tant désirés, l'alarment maintenant, lui semblent
_précipités_. S'il est élu, il sera _très-monarchiste_. En tuant le
despotisme bureaucratique, il faut _relever l'autorité royale_ (Mir.,
_Mém._, V, 187-188). Il se fie peu aux masses. Le Tiers n'a ni plan,
ni lumières, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il
regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son père, et (faut-il le
dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Son père l'eût autorisé
à représenter ses fiefs dans la noblesse des États de Provence. Mais
les nobles, contre qui il plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier?
Une lettre qu'il écrit à son oncle, nous apprend qu'il accepterait
d'Arimane (du Démon) une place aux États généraux, qu'il se
rapprocherait de sa femme même, c'est-à-dire irait à la gloire par la
voie d'infamie.
Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.
D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau
pour candidat du ministère.
Deuxièmement, une femme lui vint,--je ne dis pas un amour,--certaine
madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité
colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force,
qu'il ne connaissait nullement.
Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la
noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent
au-dessus de lui-même, le portèrent à une hauteur qu'il n'eut ni
avant ni après.
Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût
pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans
limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux,
il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il
siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla,
en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et
plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du
Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma
guère.
L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay.
Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette
personne singulière.
C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et
de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent,
qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À
Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non
pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et
tout le monde.
Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la
mauvaise affaire d'imprimer la _Monarchie prussienne_ de Mirabeau.
Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses
échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul
pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un
succès certain. C'étaient ses _Lettres de Berlin_. Elle était jolie,
pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris
contre lui-même une précaution singulière. Il avait mis le manuscrit
dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête, très-dévoué, lui
commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, de ne pas le lui
donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret
d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la violente
petite femme. D'emportement, de passion, elle fut irrésistible. Elle
aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. Il força le
secrétaire où son ami tenait enfermée l'oeuvre fatale, la livra. Elle
en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter
à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire sans argent.
On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha _marchand
de draps_. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment
décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se
fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au
doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul
dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers
(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se
faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse
ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à
lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait
fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de
ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).
L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux
premiers mots qu'il prononça (30 janvier), mots prudents,
très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La
fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique.
Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup
d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans,
saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le _chien enragé_
(p. 269). Le plan était de _s'en défaire_ de manière ou d'autre. «Nous
l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il
faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce
spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant
contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les
risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient.
Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion
qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage
qui bientôt les écrasa.
Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément
pour hâter la Révolution. C'est la _Terreur_ du duellisme que la
Noblesse impunément exerçait sur la nation.
Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime,
constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les
militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne
préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou
Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et
bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible
affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des
maîtres d'armes pour défier le soldat. Il était blessé ou tué; s'il
refusait, déshonoré.
On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la
fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et
les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle,
composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta
l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui
était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.
Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en
faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au
premier jour même de l'émigration.
Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même
une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont
retenue par coeur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant de
répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de
l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un
admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien
le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10,
l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les _Lettres de
Berlin_ fussent brûlées par la main du bourreau.
Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau
le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y
entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr
apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa
porte, le renie. C'est Talleyrand.
Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique s'éveillait dans
ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide girondin, il
traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de
Terreur: _La Royauté_, de Milton. Cette bombe, en éclatant, eût touché
le trône même. Servan, dans ses propres livres (_Le soldat citoyen_),
n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation. Il y
adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit
du jugement prochain de la Révolution.
Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à
réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle
force. Il s'arrêta, il n'osa.
On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la
Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars
89).
Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit
de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes
que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout
semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet
homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture,
s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot
prophétique (Mir., _Mém._, V, 271, 278.)
À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait
à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux
d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.
À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. Une masse de
cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de
lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues.
Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants
(279).
Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame
de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura
trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer
tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars
89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier
Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.
Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils
firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de
Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres
nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On
organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était
que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé
manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à
l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout,
força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls,
épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284),
baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet
naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on
aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le
boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était
sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers,
préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie de
brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, parlaient
d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà trois cents
bandits échappés couraient la ville.
L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence,
réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de
«faire ce que son coeur lui conseillerait.» Terrible appel au danger
le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On
pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,--ou tué de sa
hardiesse dans une entreprise impossible,--ou, s'il refusait de
répondre, tué de honte et de lâcheté.
Il montra un coeur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence.
Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la _milice
nationale_ remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille,
aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix
(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25,
pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle
accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.
À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait
exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le
peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses
injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le
crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., _Mém._, V, 306.)
On s'emporte. C'est ce qu'il voulait. Il fait tirer ses soldats. Deux
morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré s'élance, rembarre
les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est assiégé. Il baisse
le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de peur, il s'enfuit.
Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus
fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se
fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation,
l'instruisit et l'apaisa.
Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le
peuple ne murmura pas.
Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman
n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de
préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille.
Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la
ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient
pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et
les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment
attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas.
Tous pleurent, et il pleure aussi (305).
Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure,
reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de
milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple
soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»
«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les potences, sans
Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.
Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait
à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il
enlève son évêque et le met en sûreté.
Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en
France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États
généraux.
Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant
sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être
à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?
Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe
n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?
Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice
et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?
Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit
en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!»