CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES.

1787.

«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi

de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le

bon système (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse

que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer,

enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il

leur jette au nez un _déficit_, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il

avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé

qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, _Mém._, IV, I,

95.)

Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de

son nom: _un niais_. Très-bien jugé. Exécution définitive.

Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce

danseur, se trouvant à bout assemble une troupe de _guillots_

(c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: «Nous

avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches,

c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous

vous manger?»

Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de

faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent,

qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord

d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse,

appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman

bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans

les documents de l'époque.

Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment

entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois,

Condé.

On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix

années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.

La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord

s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils

firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.

Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts

grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme

aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750.

Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre

degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais

que capitaines. Pour être officier général, il faut être admis à

monter dans les carrosses du roi.

Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée,

tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.

Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient,

que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour

toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa

science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un

banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se

mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité

entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.

La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade,

était l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intérêt

composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions.

_Vingt-cinq ans!_ en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on

mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq

ans!_ un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.

Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant

chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les

prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus

de cent pour cent!

Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant

d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre

sage, de juste balance.

Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois ans, les

badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.

À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son

Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans

les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu,

qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant _fort

niaisement_ (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si

grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de

singe.

Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son

procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.

Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?

Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.

Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de

la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla,

lâcha tout.

1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays

gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts

déjà remplis, _furtivement_ il négocia des rentes pour cent

vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lança dans

l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.

Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. _Cinq cent

millions d'emprunt en trois années de paix!_

Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de cent quarante

millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de trente-cinq

millions.

Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et

Terray, l'impôt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous

Calonne.

Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux

splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous

Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois

millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à

madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.

Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il?

Bien peu:

_Cent quatre-vingt millions._

2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir

que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en

jetait les deux tiers en largesses insensées?

On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps

avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie

de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.

Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.

En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en

acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist.

des finances_).

En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année

presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.

On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques pensions

diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre

partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots,

établissements de famille, générosités fortuites.

À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt

annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en

reste _quarante_!

Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent

millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses

grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI,

vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux

Capets.

On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du

Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes

déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas,

dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si

facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est

un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable

innocence.

Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya,

gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si

inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze

millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe

insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny,

Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs?

Ce qu'on en sait est effrayant.

Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il écartait la

cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce point? On

impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'à

regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La

reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait

profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la

grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea,

le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre

puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.

On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui

l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui

fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes

l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle,

plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista,

l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il

l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son

audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la

quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle

n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à

Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot

qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle

maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien

de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au

contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard,

redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au Moyen âge de

la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant l'apparence,

on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici.

À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine

sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la

magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la

tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave,

l'appelle en souriant «La fée.»

Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique

puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à

Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais

cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et

32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse.

Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point

naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le

tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du

tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs

grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame

Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si

transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur

ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son

Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours

rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort,

n'était le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe à faire baisser

les yeux.

Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens

la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il n'est

point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité du

noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle fascine

au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de la reine,

émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je crois, a

tremblé.

Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle

sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue

insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut

en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les

derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il

alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je

pusse reposer à côté de vous!»

Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment

l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en

lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.--Où est le

scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est

plus fort, _où est le roi chrétien?_ Quelle trace en son règne actuel

de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait,

relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux

nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du

pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était

contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi

est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du

_Télémaque_ pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par

deux Jésuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant

fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature allemande. S'il

disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien respect humain. Nul

doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de bonne heure donné

la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le

bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787.

Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans

misérables, dans les ruses grossières qui ne pouvaient que l'avilir.

Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier

Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce

fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle,

par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation

d'une ombre.

Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une

certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite

France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri

IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces

Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient

l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu

ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait:

«Ce n'est rien.»

Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il

avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables.

Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il espérait

mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États

généraux, à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les trompeurs.

Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand,

qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière le puissant

orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à Calonne (5

juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret,

fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son génie.»

Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante et

menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau

lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit

l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.

La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait,

article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on

attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au

roi.

1º _Unité administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut

effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition

immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques

pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788

dans une note sur les plans de Turgot).

2º _Égalité d'impôts par la taxe territoriale_, que jadis Machault

proposa.

On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754)

contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du

Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement

_estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un état des biens du

clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait

la religion. On eût vu ce que l'oeil laïque ne devait voir jamais (que

le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause,

fit une guerre désespérée, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la

conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, se réglant sur

lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à coup agir

contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur cela?

Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce fut

moins pour ses droits que pour ceux du clergé.

La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un

épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la

forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en

denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute

fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés.

Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles,

le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer

au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des

subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.

3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une

certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses

vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se

gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales,

provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un

petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes

alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où l'esprit

public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la France

allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère examen, le

roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux vieilleries, étaient

jugés par là. On voyait des coupables occupés de gagner du temps.

Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les

prétendues _Assemblées provinciales_ de Calonne n'avaient rien de

provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout

émanait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mêmes

en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord

pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «_Nous nommons

aussi_ la moitié des assemblées _inférieures_.» Ainsi ces délégués du

roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles

des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de

sérieux. Du haut en bas, tout était faux.

Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux,

juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le

vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par

devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui

irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces

assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement,

laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs

attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux

Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant

toujours faibles, mineures, ignorantes.

Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes dont

Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre commerce

des grains,--Plus de douanes intérieures,--Meilleur règlement des

maîtrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corvée (mais en

payant),--Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.

Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à

coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des

économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami

des Hommes_, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui

le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui

d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.

Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables,

Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il

ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans

l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le

secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.

On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter

comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le

voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de

Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne

répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de

l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on

jetterait du pied.

Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put se rassurer, quand

on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de

confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait à

volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables

ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés en sept

bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait une voix,

quatre bureaux sur sept faisaient majorité. _Mais dans quatre bureaux

on avait la majorité avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre

voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal avantage!), on primait la

majorité réelle, fût-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire.

L'escamoteur attrape ces benêts de Notables, éblouis, hébétés et menés

par le nez. Ils votent les impôts, autorisent l'emprunt; ils

remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est joué!

Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manoeuvres. Il

accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai,

assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas

dormi, mais c'est de plaisir!»

Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque,

était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait

à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il

n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs,

ajoutant ce mot solennel:

«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»

«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que

l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le

seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus

serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables,

les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»

Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.

Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et

laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent

décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»

C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant

en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine

publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait

passé aux Notables.

Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut

surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur

l'intolérance.

Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de

Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille.

Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le

Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa

poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le

Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de

quatre-vingt millions par an.

Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le

public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci,

écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions

empruntés, et dissipés en trois années.

Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien

laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.

Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_!

véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans

Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer

les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de

Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On

sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait,

démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.

Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes

qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables

(_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des

Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides

compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu,

se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un

abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire

devait avoir _autant_ de délégués que les deux autres réunis. Monsieur

et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux

ordres privilégiés ne devaient avoir _que le tiers des voix_!

Mais Monsieur enfonça dans le coeur de Calonne un coup plus direct...

_Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt nouveau,

il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_.

Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le

roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi

avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en

fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, qu'il

aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, brisa,

extermina.

Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le

poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États

généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un

semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé

des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que

durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un

tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.

D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau,

pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau,

sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis

contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_ à la place.

Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui

excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui

condamnait les emprunts de Calonne (la paix).

Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir.,

_Mém._, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.

Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que

même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un

leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout

prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son

procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice du domaine.

L'accusation, dressée, fut signée _La Fayette_.

Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil,

reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge.

Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant

en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se

défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le

ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on

n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui

pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna

Lamoignon.

Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion,

dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.

Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.

Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de

Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il

fallait en parler à la reine.

L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle

bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre

Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de

l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son

assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère

tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait

de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout

l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus cher

serviteur!...

Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer

Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).

Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi

justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne.

La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi

(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin,

frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de

tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe,

affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de

Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir

l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un

archevêque de Paris crût en Dieu?»

Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort

arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit,

immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le

prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son

accablement fut extrême, profond son découragement.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 52 / 84 题