1776-1786.
Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris,
peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son
règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il
l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux
projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le
monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.
Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes
que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer,
entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent
triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations,
irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre
croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers
Plymouth et Portsmouth.
Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des
emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta,
n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que
Calonne avoue au Roi à son retour.
Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion.
Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur
attendrissement mutuel leur cacha la situation.
C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À
chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_. Dans les actes, les
pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois,
disent à propos de rien: «La sensibilité de mon coeur.» Tout livre est
dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme
de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue
littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette
corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. Impulsion
si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, on ne
jouera que bergeries.
Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries
de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu
grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de
famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit
myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée
d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'était le mot de mon père,
qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, échappaient et
restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la côte, on savait
qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, s'empressèrent. On cria
fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se
croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.
Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait:
«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait
lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de
l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux
abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la
France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le
servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits
des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en
mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste,
proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa
pour n'affliger pas le clergé.
Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant
les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (_Sénac_, 103)?
Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout
ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de
l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins
tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce
ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient
enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste pas à
leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie
pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier gentilhomme de
France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse
(ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est _le gardien de
l'honneur_, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de l'autorité
paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, Famille, se
maintient complète en ce règne.
L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet.
Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans
après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir;
l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner
un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers
enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le
Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire.
En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont
devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts,
ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royauté
mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le
croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de
cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard,
qu'on envoie au _Grand Hôpital_, la plus dure des maisons de force
(Maurice, _Histoire des prisons_, 420).
Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le
Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89;
nul grand coup ne l'émeut; mais on prend la Bastille?... Il
tressaille... c'était lui-même.
Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les
mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les
couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.
Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'_Ami des hommes_, des
nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la
marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre
fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc juré de peupler les
couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps
que vous y seriez.» (_Mém._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des
hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (_ibid._,
306)[19].
[Note 19: La mère est le plus fort. Il est affreux de
voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les
servantes maîtresses mettant la maîtresse à la porte,
une mère de onze enfants qui lui a apporté 60,000 livres
de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une
intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait
_interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour
la mettre (à son âge!) à la cruelle maison de
Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne
pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement
dénoncé la chose au Parlement.--C'est la mère qu'il hait
et poursuit dans la fille, le fils aîné. Rien de plus
vain que ses accusations contre son fils; ses dettes
étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que
ceux des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il
ne l'enleva pas; c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle
avait, à dix-huit ans, épousé un octogénaire, qui
souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher
quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne
partage. Elle se serait tuée si elle n'avait fui et
rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin
que le père. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses
formes austères, son dur génie de style qui fait
illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il
gagne à les faire enfermer, mange leur bien avec ses
coquines.--Histoire commune alors. Elle explique
pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la
fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc.
Pour suffire aux dépenses insensées, aux désordres, il
faut des sacrifices humains. La Famille représente
exactement l'État. Folie des deux côtés, et des deux
côtés _Déficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien
monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares
circonstances, dans des dangers extrêmes, jetaient au
brasier de Moloch. Et l'on rappelle à peine que, bien
plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses
enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel
peut-être. J'ai dit au XVIIe siècle l'immense extension
des sacrifices humains. J'ai cité la famille des Arnaud.
Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles
religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second,
sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la
plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientôt dit, mais
qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de
désespoir et de dépravation? _La Religieuse_ de Diderot
(imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait
faible encore. Les grands procès (_Aix_, _Loudun_,
_Louviers_, _la Cadière_, etc.) sont des percées dans
ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des moeurs
autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en
Provence, j'ai pu (grâce à mes amis d'Aix, Marseille et
Toulon) lire les Mémoires et plaidoyers contradictoires
de Mirabeau et de Portalis. Pièces infiniment curieuses
qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On peut y
voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a
atténué, adouci, supprimé.]
Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. Fort peu
rare au XVIIIe siècle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles
analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est
maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une telle frayeur de
son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un mari de
soixante-quinze ans.
Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, très-grave
erreur (voir Joly, _passim_). L'austère famille janséniste, la dure
maison parlementaire, de moeurs si différentes, suivaient pourtant
même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer.
L'aîné sur les cadets et le frère sur la soeur reproduisaient la
dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de
la pauvre Sophie (_Mém. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages
arrachées de _Clarisse Harlowe_.
Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs
procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui
s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut,
et sa guerre intestine.--On vit combien l'État corrompait la Famille
par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les
tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible
gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi,
s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand
fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, _la
Révolution de la famille_, la vraie famille enfin, créée et fondée
dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la
Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur
aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!
Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une
voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles
l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle!
Déjà, je ne vois plus qu'à travers des points noirs! Mon père, je
vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des rugissements,
et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux
abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?
C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de
sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre
le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le
faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux
duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine
profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.
Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de
la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles
supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de
Portalis_, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi
enfermé, il lui demande la liberté, la vie.
Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et
légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été
pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima
toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à
Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque
Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il
conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il
pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le
trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui
comme un abîme du destin, dans un funèbre attrait d'amour et de
suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde de
quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle dansa
le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie dans la
chambre où son fils de deux ans venait de mourir.
C'était la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de
Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la
lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son
mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui
pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «_s'il ne serait pas
devenu fou?_»
Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva à la
Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la
Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux
de Sade, écrivant dans l'espoir de «corrompre les temps à venir.» On
l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.
[Note 20: La folie était infaillible dans les prisons
épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La
plupart furent certainement, dans l'origine, des _in
pace_ ecclésiastiques. La tour de _Châti-moine_, à Caen,
avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une
cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites
cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune
à sa porte de fer avait un petit trou où passait le
pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85,
on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans
y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au
milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette
funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans
le vieil _in pace_ des moines, cave voûtée, pratiquée
sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les
morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait;
il recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly,
Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq.
norm._, XXIV, 479).]
Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si
sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête
féroce, qu'il reste à ce point _homme_, que son coeur soit si plein et
d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il a
eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il
aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il
s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison,
voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et
s'écrie: «Pauvre père!»
En mourant, il demande à être enterré près de lui.
Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès,
est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure
aussi.
Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y
meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans
feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes.
Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires,
flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les
aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le
dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux
là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!
L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les
_Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses
mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour
nouveau sur l'âme humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à chaque
prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent deviennent
ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et porte-clefs. Lenoir,
le lieutenant de police, agit pour lui et le protége. Le _chef du
secret_ même, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit être
endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux infortunés. Sans
lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses
manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du père, lui
écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, il amène
le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!
Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de coeur qu'avaient produit
surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils sont
maîtres, et comme ils ont percé partout.
Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les
meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à
ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le
Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.
Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le
prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des
Lettres de cachet, écrit de si grand coeur, de si haute liberté d'âme!
Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à ces mots
intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé mon génie
abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, n'ayant que
très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, de santé!...
On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je réclamerai
jusqu'à mon dernier soupir les droits de l'espèce humaine.»
Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus
constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour
Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il
plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur
émancipation.
«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins
tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la
question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de
Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit
sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore:
George a moins fait que les Capets.
Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.
Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans,
l'homme même.
Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle
tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de
tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont
s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle
Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune,
Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.
La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion,
parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près
de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la
sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de l'artiste et
du gentilhomme.
Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort.
Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée
de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze
années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.
Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux
yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine.
Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de
facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de
profondeur qui supposent l'incubation.
Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et
l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de
crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de
Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en
a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son
visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de
fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une soeur, une mère,
l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du
père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours
des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles
publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez
fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme,
Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en
politique), c'est vers sa triste fin, où il répond trop bien au sort
cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il prendrait le
bourbier.»
La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une
seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont
rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds
dont le père a marqué son fils.
Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est
d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune
passion_ (_Mém._, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni
gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure
exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni
voluptueux.--Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable
du monde, sauf mauvaise compagnie.
«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois
par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant
capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; _le vrai, le faux
lui étant absolument un_, le droit, le tordu tout de même, je crois
(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (_Mém._, IV, 318.)
«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»
Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit:
«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton.
Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation,
tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du
royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)
Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la
fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de
mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le
Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une
veine énorme, d'incroyables torrents.
Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le
pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier
pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien.
«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les
petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses
paysans.
Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est
un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?)
qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre
tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre,
l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.
Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule
un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors
qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès
sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison,
se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et
remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis
feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il
dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.»
Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande
terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles
insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder.
Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne
montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut
les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat
(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père
de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix,
ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.
Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes,
barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il
dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.
Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage
encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il
lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour,
d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes;
le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever,
et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son
banc évanoui. Il fallut l'emporter.
Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe
encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme
est _séparée_; adjugée aux amants.
Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un
duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce
coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.
Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom
eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son
oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent
supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y
avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa soeur
de Provence l'appela, l'obligea de vivre.
Cette soeur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un
prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en
dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne
et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle,
propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement,
très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que
madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en
cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.
Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence
malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte
furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y
était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des _Prisons_,
par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans
ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par
une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la
grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il n'était mort de
faim. Son père obstinément lui refusait sa pension alimentaire.
Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le sait. Et il
n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime
guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, à Londres, à
Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un enfant.
Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui
grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a
révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau
l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui
retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme
d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes
les querelles du temps.
Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun.
Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé,
maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant
ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver
ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul.
Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté,
le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle
créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).
L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père.
Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il
gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour
le passé, de grandes timidités d'opinion,--hélas! aussi sans doute
les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un foyer
trop nécessiteux.
Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en
trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle
Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son
ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de
vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible soeur, sous la jeune
influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux paisibles,
les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des
compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa
vie, il doit être une épée.
Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin,
sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus
grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!
L'Amérique en était à son second moment,--dangereux,--après la
victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même.
Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans
son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître.
Une chevalerie _héréditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste
anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le
centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème!
«Vous parlez contre Washington!»
Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été
trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux
mondes, d'avertir la jeune Amérique, la priant, au nom de la France,
de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).
Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire
une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis
génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment
Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel
enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour
Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers
succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des
Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui
oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le
désespéré Mirabeau.
Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne
peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité
de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des
ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.