1785-1786.
Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir,
qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort
inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de
l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais
ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête,
n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et
déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé
les Quinze-Vingts (_Besenval_, II, 167). Il était très-notoire qu'il
avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres.
Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il
dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait
prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants
rejetés, et les avait vendus à Londres pour en manger le prix dans ce
tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il n'avait de
ressources que dans la clémence du roi.
Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire
d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de
lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le
mener tout droit à l'échafaud.
Rohan _in extremis_, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des
remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de
lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître.
En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de
l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel
n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce
palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée
suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.
Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec
Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la
Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.
Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au noeud qui
arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour
cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un des
tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui eût
été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de tous
ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.
Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan et de sa
famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs illimités. Il
s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour et nuit deux
secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six chevaux par
jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les
avocats, influença les juges.
Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence
pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par
la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire?
En avaient-ils un ordre écrit?--«Ils avaient remis à Rohan l'argent de
cette vente.» _Qui le prouvait?_--Avaient-ils un reçu?
Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son
patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à
demander, à donner des reçus?
Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids
peut avoir sa parole? qui oserait apposer son _oui_ au _non_ d'un
prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat?
Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces
terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma
tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler,
et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.
Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore
mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un oeil dans Versailles,
savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa
vive sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du
bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût voulu d'abord
se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux ministres, MM.
de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse en serait
restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît appel au
Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres allèrent lui
demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la bonté du Roi;
sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait grande envie
d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel,
l'affermirent. Il demanda d'être jugé.
L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois.
On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent
gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire
un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille.
Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal,
Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux _in
pace_ qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait
très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau
entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La
Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses
légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et
nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis
là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une
femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres
protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.
La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord
seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être humain, un
homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur envoyait).
Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne lui fut pas
difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: _qu'elle n'avait
aucun papier_, et pas même des lettres d'amour. Elles l'auraient
servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain prêtre à nu,
ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans coeur et sans cervelle,
_indigne d'être cru_; 2º ces lettres montrant combien il l'avait
désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et les
défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du
collier, _venait de l'amour non du vol_; 3º que neuf mois avant cette
affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (_Beugnot_).
Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant
ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan,
s'était perdue.
On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle
voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la
Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de
son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux
moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu
l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet
indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne
la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde,
elle l'invitait fort, le traitait en ami. Elle se fia à lui, à son
moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main ses
papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il parcourut les
lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa honte à elle-même,
elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait grâce. Elle était fort
touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y était venu, elle
l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait
d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce et de passion.
Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser
à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son
chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire
tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du
tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un
Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît,
s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue?
Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la
Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible.
Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et
le marteau.
Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé
malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des
avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant
d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on
vendit à Londres), demanda et _obtint du Roi_ qu'on leur assignât ce
payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante
au début d'un pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et l'envoie en
justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la tête; et
pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires! Ne
pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le ménage,
achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un coup de
maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.
Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.
Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de
mollesse, très-propres à confirmer ces bruits.
On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de
cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: _Elle n'a pas reçu le
collier_.
On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul
sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La
Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute
la cause à une affaire d'escroquerie.»
Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation
du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «_Il a été
trompé._» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge
n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit
frapper. Il a été trompé «_par une femme_.» Rohan a peu à craindre. Si
justice se fait, ce sera seulement _in anima vili_.
Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne
faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat
(Dupaty) demanda _qu'il n'y eût plus de procédure secrète_, que
l'accusé ne fût plus isolé, qu'il fût environné des garanties de la
publicité, que l'information, les débats, se fissent en plein soleil.
La Justice elle-même devait le désirer, vouloir sortir de la nuit
odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer
qu'elle est la Justice.
Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit
ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait
l'obscurité.
Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui
demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire
où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le
vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.--Le contraire arriva. Il
recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que
l'affaire ne fût éclaircie.
L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand
aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour.
Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence
de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.
Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.
On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le
supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit
absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.
Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux,
d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il
semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il
s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie.
L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les
Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si
piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait;
il fallut y mettre des gardes.--Mademoiselle Oliva, charmant témoin,
docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire,
«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.»
Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand
qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne
semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie,
le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura
pas mort d'homme... Une femme tout au plus _exposée, corrigée_.»
Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu
le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour
elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris
et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le
prix, trois cent mille francs.»
Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant:
«Vous avez vendu le collier.»
Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon
lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.
Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la
Valois.
Le premier pas évidemment que la Justice avait à faire était de
s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût faire
enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi, devaient
s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se fit!...
Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour
l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie
justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan
est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir
diriger la recherche.
Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.
Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et
vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il
fit sortir de terre deux moines, _amis de la Valois_. C'étaient des
Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant,
observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois
sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel,
d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin,
Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir
désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.
La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants
qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et
circonstances.
Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur
le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le
million et demi qu'elle en eût retiré, sur le placement qu'elle en
eût fait, etc.
Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à
la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait
jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue
des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux
fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle
autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que
cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable.
L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant
d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et
violences, qu'on a données pour ce temps-là.
Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'oeuvre du capucin leur
parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils
refusèrent de l'admettre.
Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature,
l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait,
tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais
encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la
fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des
sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver
blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la
pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le
témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout
du monde? Miromesnil ne fit rien de cela. Il força la Justice. Ordre
aux magistrats de trouver la pièce bonne et de l'employer!
Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui
d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et
nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Boehmer et
Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan,
puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans
après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui
avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en
effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer
un pareil bijou.
Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et
barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect.
La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on
voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien.
Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui
venait.
Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;»
elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis
que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous
ne leur avons dit un mot de vérité.»
Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le
cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait
pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la
Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle
ment!... Il faut la faire _chanter_» (la mettre à la torture). La
torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait
être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru l'apologie de la
torture par Muyard de Vouglans, un président, membre du Grand-Conseil.
Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le Roi
en accepta la dédicace et maintint la torture jusqu'en mai 1788.
Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et
de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme
d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait
qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des
dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire
craquer les os?
Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan
la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir,
l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait
aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience.
Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier
était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène
sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On
dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son
geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).
Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle
non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on
la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde:
1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un Lit de justice,
d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, crut la
frapper dans la Valois;
2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme,
et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la
prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa
créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le
Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux).
Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif,
s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires
de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il
avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui
payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile
arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le
trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un
tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions,
tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On
soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa
contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet
bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa
cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.
La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à
l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté,
_l'attentat à la Majesté_, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on
voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, mari
de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie.
L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient mieux aimé
mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la
cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire témoigner par
lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire
croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse boîte
d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé que
trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au comble.
Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa
tête.
Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son
Lamoignon, il fit brusquer le jugement.
Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan
perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût _blâmé_, et demandât pardon
au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement
modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été
déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits
était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire
justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais.
L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la
Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et
flétrie.
Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui
la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en
prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non
contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à
genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la Bastille, la
foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan ne les eût
apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il vit, à son
départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours,
l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit.
Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui
faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution
publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En
lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que
c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle
faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par
une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant.
Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus
sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar).
Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de
Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le
Roi même, défiant et le coeur fort gonflé, aurait pu mal interpréter
un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la
Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul
Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre
la Reine.
Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce
n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.
L'examen eût donné les résultats suivants: _Point de faux_; on n'imita
pas l'écriture de la Reine (_Augeard_). _Le vol très-incertain_, sans
preuve que la pièce rejetée par les gens du Roi.--Le vrai crime,
c'était _d'avoir supposé des lettres de la Reine_ pour encourager les
folies dont la Reine était accusée.
L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»--Et
le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait
être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À
Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire
du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte
du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste
effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais
l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès,
les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer
Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta
pour jamais le rire.
Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de
voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines,
d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus
était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le
voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du
théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur
qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu
du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire
fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à
craindre, dans cette sauvage république.
Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, le respect du passé,
la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien étrange,
bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois parût à
l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de prévoir
qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois.
Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le
voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La
Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les
sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes
supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire
tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée,
pléthorique. Comme sa soeur Élisabeth, il débordait, crevait de sang.
Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, ne le
disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à
certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire
personnelle, où son coeur, sa passion, étaient tellement intéressés,
où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il
eût dû mieux résister.
L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on
craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On
prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde.
Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa
avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la
prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève
en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière
elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entraîne
furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer
dans la cour du Palais.
L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée _nue_.
Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais
l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher...
Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer
glissa, brûla le sein...
Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant
connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser
(_Besenval_, II, 173).
Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les
portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille
créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de
souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et
nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour,
étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives,
impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne
coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur
inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu
d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille
choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors,
on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les
fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé
s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces
terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient
à mort de tessons et de pots cassés (_Vie de madame de Lamotte_, II,
124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrénés où elles
épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout qu'elles faisaient
des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les désespérer de
coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des esclaves idiotes.
La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand
elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart
semblaient hommes, de traits durs, d'oeil lubrique. Une chose la
sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine
(_Vie_, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.»
Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui
sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la
première nuit, elle essaya de s'étrangler (_Besenval_, II, 173).
Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je
l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des
mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus
courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans
cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable
imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès
de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis,
c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait
pas.
Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin,
la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot:
«Elle est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!» (_Guénard_,
etc.).
La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis
la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait
l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un
vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais
on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait
vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à
ses profonds gémissements.
Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et
prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir,
devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa
chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui
pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la
désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous
pardonnera.»
Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes,
pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire
comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique
la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son coeur, énerva
ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda
sa grâce.
Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta
Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard
sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.
Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe à l'état
sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle
trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787).
Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la
malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans
doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui
avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et
sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la
flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de
Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme,
jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable
courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans
cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.
Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle
n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne
pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la
cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite,
qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de
parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne
pouvaient manquer d'exploiter.
Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de
libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public
curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les
supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de
Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus
sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus
retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci
court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle
(l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même
adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de
publier son _Mémoire justificatif_ (corrigé, dit-on, par Calonne). La
bombe cependant éclata en 1788.
Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, _Vie_ de l'auteur, en
deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une
singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la
personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de
Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de
Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et
que la Convention a fait réimprimer.
La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le _Mémoire_, d'extrême
vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et
calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à
Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie.
Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de
Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde,
insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la
Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle,
donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.
Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont
nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux
vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce
n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa
voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès
lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en
face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être
prise entre, écrasée, aplatie.
Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien
plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu
finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.
Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans
voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de
l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.
Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir,
donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.
Elle était entre deux dangers.
Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres,
alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle
n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à
attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que
n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si
atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de
l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du _monstre_, de la
faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, _chauffée_,
disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.
Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent
qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile
qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de
liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire,
parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une
chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout
pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au
balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout,
elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un oeil
hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir
(_Mém. de Lamotte_, 199; édit. Lacour, 1858).